YDIT-Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 3/99, Chapitre 1, début.

Ma mémoire un peu amoindrie, catégorie dentelle

Chapitre 1 – (DÉBUT)

Ma mémoire un peu amoindrie, catégorie dentelle.

Trois mois plus tôt, la collègue Cécile m’avait envoyé un message lors d’un passage à Vérone où elle devait animer un workshop sud-européen sur les migrations.Cécile œuvre toujours beaucoup, en free-lance : elle n’apprécie pas trop l’Agence.
Ensuite, parce que j’écoute toujours les conseils, j’avais passé des heures à tenter de combiner les itinéraires.
Finalement, je ne suis pas allé à Vérone. A la place ( et bien que j’aie désormais tout mon temps, je suis en retraite), je voulais revoir Parme et Padoue, humer l’acre canal et la peau huilée des touristes au bord des arcades, remettre les pieds sur les ombres tracées ici quarante ans plus tôt.

Et je suis passé par Ferrare.

On dirait une chanson de Brel- mais qui se souvient de Brel et de Vesoul ?
La ville de Ferrare a été une île dans le complexe réseau du delta du Pô, et j’avoue une sorte de passion silencieuse (et pas muette) pour les réseaux. Au fil du temps, on a progressivement déplacé les cours de maigres bras de fleuve pour créer une cité à présent ligotée par ses remparts. Ici, on dit La Mura, sur les panneaux indicateurs, et dans les livres de Giorgio Bassani. Je ne connaissais Bassani que par un souvenir très lacunaire.
C’était la première fois que je venais à Ferrare. Pas de taxi à la gare. La fois d’après non plus, il n’y aura pas de taxi. C’est à cause du plan de la ville : ruelles impraticable du centre médiéval, espaces inhabités de la ville Renaissance. J’avais comme souvent mal estimé les distances. Mais je ne regrette jamais de marcher dans les villes.
A l’arrivée, j’avais tout de suite été séduit par le jardin rose de la rue Belfiori, 33B, réellement plus vaste et plus rose que sur la photo. Depuis ce jour, j’écris toujours Belfiori au lieu de Belfiore, c’est ma façon de tricher. Il faudrait que j’apprenne mieux l’Italien. Silvia, pour cette première fois, m’avait expliqué le duplex, la grille à fermer pour empêcher les chats, ils se glissent sous le lit du premier puis on ne peut plus les récupérer, une véritable horde, aussi la manette du gaz, et laissé les gâteaux, les yaourts, le jus de fruits : je saurai ensuite que ces offrandes d’accueil sont des traces de solitude.

J’avais trainé dans le jardin, gâché du temps. A mon âge, c’est drôle : loisir de perdre du temps, et cependant chaque année qui passe est bien davantage la dernière que naguère…Tralalère ?

Tout au long du séjour, les odeurs de tilleul et de jasmin vieilli ou la couleur du jardin, 33B rue Belfiori, formeront (ont formé, formaient, forment, va t’y retrouver avec les modalités du temps) la toile de fond des surprises. Sur scène, sous la poursuite, l’hôtesse, Silvia, des vélos, un guide, des passantes, les ombres des fantômes.undefined
Fils rouges pour trame narrative un peu trop vert-de-gris : un écrivain célèbre mort depuis vingt ans, et un string noir allaient devenir, mais je l’ignorais, des marqueurs du voyage. Et moi, dans le jardin, debout, dictant quelques notes près du IPhone. Qui va lire ? Marko le Savant?

A nous quatre, on nous appelait parfois les …Non, le surnom a disparu.

Pour le premier passage, il y a deux mois, j’étais resté deux jours ici, trop peu. A l’époque, j’avais préparé avec soin les visites, assis- déjà- sur un banc des remparts, vaste esplanade en hauteur, ‘La Mura’ comme l’indiquent ici les panneaux signalétiques, par endroits profus, ailleurs ambigus, c’est aussi net qu’un parcours de Zazie dans le métro, ou les pas dans les pas de ce bon vieux Joyce dans Dublin.

Joyce à Dublin me rappelle une fois encore le quatrième ( par ordre d’apparition : Sergi). undefined

C’est ainsi que, promenant mon envie de soleil au milieu de la rue, j’avais repéré une flèche pour « La maison de Giorgio Bassani », en Italien on l’écrit presque pareil, en tout cas, j’avais compris, malgré mon usage déplorable des langues, hormis le Parisien, tendance vingtième ( le siècle et l’arrondissement). Au cœur d’une ville que je découvrais, malicieuse dans sa topographie, je n’avais pourtant jamais pu trouver quoi que ce fût.

A cette époque peu importait : sur Ferrare je n’avais en tête que la mémoire, là aussi très imprécise ( c’est l’âge ! ), d’un roman autour d’un jardin, avec des noms en i, des tennis, l’exclusion. Et aucune raison de me compliquer le banal, de me fragmenter le serein, de m’inoculer une rage de chercheur perdu ou d’amoureux débotté, finies les obligations, ne restaient que des choix.

On en profite ! J’aime les parodies, et Audiard autant que Mangeclous.
J’avais donc choisi de laisser tomber. C’est comme (et surtout à Ferrare) s’il fallait suivre les ombres en short de chaque touriste à vélo, la déambulation devient zigzag, le passant se demande si vous n’avez pas un peu déjà beaucoup bu, dès le matin. A bientôt soixante-dix ans, on pourrait se le reprocher. Casa Bassani, hop, classé chuisa, surtout que des jardins, ça manque pas, en Italie.
J’avais ensuite voulu visiter le palais Schifanio. Le musée, le plus grand de la province, était chiuso, pour d’infinis travaux, à la suite du « tremblement de terre » que chaque affiche ici (sur la cathédrale, chuisa, sur la synagogue, chuisa) paraissait évoquer ainsi qu’une évidence, et dont j’ignorais tout. A Ferrare, tout est fermé, fermable, friable, sauf La Mura. On n’arrive jamais facilement à pénétrer nulle part, on apprend ça ici.

Silvia– très à l’aise dans le rôle de La Bonne Hôtesse, m’avait indiqué le petit passage prenant dans la rue voisine, j’avais trouvé le jardin à plantations désordonnées et tables de pique-nique démesurées. Il accueillait un client unique : moi. Mais ça ne me dérange pas de dialoguer avec moi, même si souvent je m’agace et me fatigue : trop de dérapage dans le langage, d’usage du nuage. Le patron, jovial malgré la solitude, un type dans mon genre sans doute, avait eu envie de bavarder en m’apportant le ristretto. Je m’étais donc résigné à ne pas tenter de partir avec la tasse, bien qu’elle portât le monogramme du musée, bonne prise « de terre et de mer » comme ils écrivent ici, un peu partout, fiers de leurs marécages d’origine. Chez moi, Edith et les filles (Édith seule à présent) se moquent de ma collection un peu plus stupide que déplacée, trois étagères de tasses à ristretto, toutes munies de leur logo unique, de préférence prestigieux, villes de voyages. D’accord, tout ça ne simplifie pas le ménage, mais Cidalia ( trois heures trois fois par semaine, 18 euros de l’heure, tarif parisien ) s’est habituée.Cidalia n’est pas la Céleste-qui-comprend-et-accepte-tout, mais c’est juste aussi que je ne suis pas Marcel-que-ses-notes-c’est-cinq-mille pages. Donc oublions ces deux-là. Moi : des mots dans le iPhone lors de mes passages et visites, puis – hop- une petite notice par ci par là. Cidalia, depuis que je suis à la retraite et que je travaille un peu à la maison, me voir tapoter en continu sur le clavier, presqu’inspiré (j’ai toujours été assez bon menteur ), ça la fascine.C’est bien la seule.


Dès le quatrième ristretto, je suis en état quasi second, la tremblote généralisée, en main le plan de ville comme une feuille de sassafras un soir de tornade, la déambulation devient zigzag.

A force de regarder le GPS, la ville prend sa couleur de brouille

A bientôt soixante-dix ans, on pourrait se le reprocher, bis.
Lors de mon premier passage à Ferrare, Silvia disait : «  Faites comme chez vous ». J’aurais eu peine à décrire l’hôtesse, l’entrevue avait été brève, efficace, directe. A présent, au terme d’un second séjour dans son duplex rue Belfiori ce serait plus facile. Mais à quoi bon décrire un personnage fugace? A peine le temps d’y penser, il est passé, dépassé : mauvais placement. De plus, pourquoi raconter si tôt le plus tard de notre histoire à Ferrare, non, même si on l’a pensé, le «  A Ferrare, le fait rare fait rage et ferraille » ne sera pas le titre de mon papier, même si les destinataires de mes rapports s’amusent de ma façon très parisienne (et pas au tarif de 18 euros) d’encanailler la titraille. « C’est l’expérience mon petit !« 

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Didier Jouault pour Ydit Le Jardin de Giorgio Bassani, Chapitre 1, début. A suivre

(Mais, attention, encore 89 séquences, n’espérez pas un tel déploiement iconographique à chaque fois !)

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