Tonton, vous nous apporteriez l’addiction ? (SPO 29 : séance 2/4)
Rappel : YDIT enchaîne plusieurs séquences publiques d’omission au « Musée du septennat », Château-Chinon, Nièvre.
Une lectrice écrit : « Pour qu’il y ait une séquence publique d’oubli, il faut deux conditions : du public et de l’oubli ». Certes. Voici donc la séquence 29. La 28 donne le début.
Séquence Publique d’Oubli numéro 29
On aurait pu un autre titre :
« Le temps du Morvan fit-il le vent des heureux ? »

portrait du musée
YDIT raconte :
« C’est pour quoi, pour une visite ? ».
Ayant déliané ses jambes d’Indienne, le jeune guichetière va-t-elle suivre de loin (et des yeux) cette déambulation férocement solitaire dans le musée de
«Le PRESIDENT » ?
A ce moment de la séquence d’oubli, le système des personnages ressemble à une canne d’octogénaire ou à un traité de philosophie : ça aide à marcher, mais pas vite. Rien ne démarre.
Ydit raconte à nouveau que -avec l’hôte de ces lieux (même fantomatique, lacunaire, en bonne voie pour l’oubli), il escomptait voir dans les salles du musée sinon la horde d’écoliers impatients d’en finir (mais ce sont les vacances scolaires, comme toujours), au moins quelques Allemands qui portent au fond du portefeuille une photo écornée sur laquelle Le Président tient la main de Le Chancelier, à Verdun ; ou une meute d’ anciens combattants du maquis voisin- habillés en tricolore et pinard, comme en 14, pour lutter contre les terroristes –
… ou même jusqu’à ceux qui forment depuis Ferry l’ultime réserve avant la faim du néant : la goguette guillerette et sautillante sur ses baskets des retraités de l’Enseignement Laïque, Moderne et Républicain.
Ydit, à l’étage, fait face à un miroir offert en catimini à Le Président lors d’une visite clandestine à Venise, en compagnie anonyme d’on ne sait trop qui (mais certaines histoires des filles de famille gagnent à survivre dans l’obscur mémoriel) :
» N’oublions pas qu’il s’agit d’oublier, ici- et ailleurs. Du reste (mais quel reste de tout ceci ?), choisir un musée pour oublier, c’est un pied-de-nez facile, efficace : on trouve au moins quelques baladeuses près des murs, des jeunes épouses catholiques
de capitaines en mission africaine (et non pas l’inverse !). Ce sont des visiteuses solitaires mais lumineuses acceptant par ennui un brin d’écoute et une cueillette de mots. On trouve encore un gardien à peine alcoolique, malgré la solitude du gardien à l’heure du désert. Il est soudain réveillé par l’inquiétude d’un silence que rompt le pas perdu d’un marcheur insistant. Et il il accepte de faire les photos du passage entre deux songes d’une nuit d’été, comme s’il donnait un pourboire aux fantômes de l’Histoire. »
Le vieux à la caisse (agacé qu’Ydit ne se lance pas ): « Je ne vais pas vous accompagner, allez-y … »
Le quadra demi-solde surgi d’une cour : « Il a mal aux jambes, l’Ancien… »
L’ostentatoire femme à la fenêtre (pour cette fois pas vue de dos)
achève son placide mouvement d’accueil – telle une mariée soudain rhabillée par ses visiteurs même, et qui prend du champ : elle tend un bréviaire de visite pour le sanctuaire, (incomplet le chœur n’y est pas) puis regagne la fenêtre, et le regard en biais de l’oublieur qui n’oublie pas ses images pieuses. Elle ne pipe mot.
D’autres visiteurs, naguère, sont pris au piège de la commémoration comme des palombes dans les arbres d’une bergerie landaise, et choisissent un musée en grandeur nature pour ce président même : on ne peut pas tous arpenter un espace unique, pour un homme si multiple.
Au moins, sur ces landes, y – a -t – il la compensation de la plage aux mains de sable, des toros tournant à vide dans l’arène de pique, de baigneuses en short arrondies au gâteau basque.
Ici, non. Rien de rien. Dans le Musée de Le Président, on ne regrette rien, toutes les salles de tous les trois étages sont toutes désertes. On a beau courir, on a beau frémir de présence escomptée, on a beau chercher, tel un hamster décagé, ou un crapaud sans pustules, même les toilettes (surdimensionnées à la taille d’un bus pour Allemands) : rien qui soit vivant de près ou de loin (si l’on exclut, comme il convient, les araignées, les ombres de lézards pris par l’urgence, les reflets d’oiseaux dans les vitres sales).
L’histoire tourne en farine dans les moulins de l’oubli, comme des grains dispersés par les dents des plus simples des machines.
En signe de repli- mais pas d’abandon- Ydit retire le badge à ruban bleu qui, avec ses grosses lunettes rouges, est la marque visuelle ( et tricolore) de son activité d’OubliEs. Dans le musée, maintenant,il habite en noir et blanc, personne pour lui tirer le portrait comme on tire des cartes pour une voyance. Toutefois, toujours prémuni d’une nudité complète (image disponible, mais proposée seulement sur demande expresse), il dépose ici ou là sa modeste carte des «OUBLIeS»,
comme un galiériste pastille de rouge le tableau déjà vendu, afin de le protéger d’importuns désirs.
Au milieu d’escaliers usés par l’ennui de ne porter nul pied, Ydit s’assied. Il regarde le vide, écoute l’absence, état propice au soliloque.
Seul à seul (et sans tête -à-tête ), confiné à l’espace de l‘anecdote au lieu de parcourir le champ de l’Histoire, YDIT raconte l’envers d’aujourd’hui : une rencontre. Une autre histoire, plus vivante qu’ici.
« Après tout, l’Histoire se pèle comme un avocat bien mûr, ou se ramasse comme une poire blète, certes, dit-il, mais la vie des hommes se construit à l’inverse de noisettes qu’on sort avec force de leur gangue. Si l’on déambule , si l’on parle, si l’on s’assied sur une marche, si on bavarde avec le silence, c’est pour inventer la rencontre. Si l’on s’assied, c’est pour partir.«
Ydit , visitant, mais immobile
(car l’état d’homme permet les deux) raconte :
Ce fut à Uzés, au café «le Suisse d’Alger», où il buvait une citronnade (la mauresque est trop dangereuse, encore une femme qui sort du cadre).
Deux femmes sont venues lui parler, avec cette parfaite gentillesse des touristes légères dans les lumières d’août : « Pardon de vous déranger, disait-l ’une un peu essoufflée par la chaleur (ou par le bonheur de voir YDIT de près ?) mais Fustelle, …euh c’est elle Fustelle…
- Bonjour Mademoiselle…Fustelle ?
- Moi, c’est Coulanges, (elle sourit, sans perceptions obscures ) , c’est Coulanges , et on se dit que vous ressemblez beaucoup à Ydit, qu’est-ce que vous en dites ? On dit qu’Ydit ne dit pas qu’il est Ydit quand il fait l’Ydit ?
Deux Anglais de la table voisine s’interrogent soudain ( regard anxieux) sur leur remise à niveau en Français : faire l’Ydit ? L’Idiot ? L’Indien ? L’Indhi ?
« Surtout, continue la jeune femme, on voudrait pas vous déranger, nous deux, est-ce que c’est bien vous quand même, vous savez, tout le monde le connaît, l’YDIT, on l’a pas vu à la télé mais presque, ce type qui publie qu’il oublie, mais n’oublie pas de publier ses «OubliEs »?..
Remarquez, on ne veut pas insister ?
D’ailleurs, si vous voulez des photos de passantes, sans souci, nous on peut ! Les images : comme vous les voulez.»

La Mauresque est trop dangereuse, encore une femme qui sort du cadre (photo : « Artistes en folie »)
Si bien amorcée, la conversation d’été continua, et plus si affinités.
Fustelle et Coulanges dirent qu’elles acceptaient volontiers une figuration en pointillé dans les « Oublies», pourvu qu’on pense à elles , et même plutôt trois fois qu’une, tant qu’on y est, les photos, attestant une fois encore la puissance dédoublée des réseaux sociaux et des terrasses à l’ombre.
Dans le frais pointillé de la terrasse on rêvait ensemble, mais côte-à-côte, à de bonnes farces photographiques : 
« ces images où l‘indiscernabilité du faux et du vrai remet en cause la notion même de « possible » »
« Comment avez-vous dit ? » demande Ydit, assourdi par la formule. On perçoit même, chez les Anglais voisins, comme un mouvement de buste et d’oreilles pour essayer de se remettre en selle pour leur cavalière écoute.
Ydit se tourne vers eux : « C’est une autre histoire, murmure-t-il, exotique et comme improbable, une histoire légère et tout entière glissée dans celle du Musée de Le Président comme on glisse une pièce dans la main du livreur. Ou dans la machine à sous du destin.
Pour dédoubler les « OubliEs ». Une de ces histoires pétillantes ou plates, mais un peu entre deux eaux. Donc, messieurs les Anglais, tirez les premiers un trait sur les détails de ce qu’il advint, à Uzès, entre Fustelle, Ydit, et Coulanges. Fin de l’aparté.
Car ici, comprenez-vous, ici on n’oublie que les mauvais souvenirs. »
Fin de l’histoire dans l’histoire.
Ydit , ensuite, dans le musée, se redresse, reprend la route. Chez le Président, au fond du musée, l’incertain de l’Histoire gomme les rudesses des amitiés douteuses, des complicités anciennes, des fausses rencontres sur les terrasses de l’été : ne se laissent à voir que les surfaces endolories de vitrines abandonnées.
Ou les étagères ployant sous leur propre plénitude. On marche, quand on visite la vie, on rêve, on oublie.
Facétieux, pourtant, et sachant ce qui réjouit le solitaire, le parcours fléché soudain passe encore une fois par le hall confiné dans l’absence. Il n’y a pas que des croûtes sur les murs.
Le Président, lui aussi, eût aimé cette rêveuse à sa fenêtre, présente pour endurcir le visiteur dans les épreuves.
Prière de ne pas toucher, rappelle-t-elle, avec le grand sérieux des amateurs.
-Enfin, dira Germaine ( jamais si loin) , Germaine serrant son reproche dans la main comme un écolier sa gomme, ou un geôlier sa chaine, enfin, c’est incroyable, tout de même, il ne peut pas y avoir une séquence publique d’oubliEs, sans qu’on tombe sur une fille presque nue ? C’est agaçant !
– Non , répondra Ydit, Non, c’est dans le cahier des charges, alors on ne peut pas.
Germaine, levant les épaules et sifflant son désaccord : «Et reprendre la visite, on pourrait, peut-être, parce qu’on est quand même ici surtout pour Ydit parlant au silence du Président, ou je me trompe ? Sinon, dites -le nous carrément, on change de serveur et on passe à autre chose ? »
La visite : on pourrait.
A suivre : « Tonton, vous nous préparez l’addiction, S.P.O.30, séquence 3 sur 4 » …Ici-même.
Didier JOUAULT
On s’éclate à la lecture de ce SPO. Enfin satisfait de voir les SPO’ettes autrement que de dos. Quant à YDIT, je n’ai pas compris quelle relation établir entre la photo de lui sur sa couche et ce qu’il advint, à Uzès, entre Fustelle et Coulanges et lui?
J’aimeJ’aime
Il y avait un essayiste très en vogue, jadis, qui avait accepté d’écrire sa biographie pour une collection elle aussi très en vogue et ( de mémoire) il commençait ainsi : » Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman » : autant affirmer qu’il y a du vrai et du faux , du bon et du mois bon dans ce qu’on raconte, et ( davantage encore) que tout cela est un JEU avec la mémoire, l’imaginaire, le langage …Donc, Fustelle et Coulanges ( chacun a reconnu Fustel de Coulanges, 1830-1889, directeur de l’Ecole Normale Supérieure, et – avant tout-HISTORIEN ayant contribué à une nouvelle approche sociologique des faits historiques : allusion à l »‘essentiel du projet « YDIT » : raconter des histoires pour raconter une société par petits bouts ), donc, ces deux demoiselles , on n’en saura pas davantage, Serge.Quant aux SPO’ettes ( merci mille fois pour cette super idée d’appellation incontrôlable ), s’il s’agit de vraies photos de vraies personnes, je veille à leur anonymat pour les images peu pudiques, bien sûr…De toute façon, » YDIT » étant posté sur FaceBook, je répète les très rigoureux codes en usage. De sorte que , sans doute, les plus admirables des images resteront définitivement un » collection privée ».
J’aimeJ’aime
Excellent et toujours aussi fin…
J’aimeJ’aime
Merci à vous de ces lectures si constantes , et de votre approbation bienveillante !
J’aimeJ’aime
Excellent et toujours aussi complexe.
J’aimeJ’aime
Merci à vous de votre fidélité, comme de votre finesse de lecture
J’aimeJ’aime
Excellent et toujours aussi complexe. Bravo pour cet effacement progressif des plaisirs.
J’aimeJ’aime