Didier Jouault pour Yditblog SPO 67 et 68/ Les données de V3 n’ont jamais pris leur envol

Séquence Publique d’oubliE n° 67 :  V3 demande un espresso, premier essai

 

     Ydit commande un café au garçon très habitué à maîtriser tous les langages (et souvent les tangages). Montesquieu en dira que c’est une boisson à multiplier par quatre les idées.

 

     Ydit sort les lunettes rouges, dénoue l’entrave bleue des OubliEs, regarde le salon d’écriture dans les reflets du miroir : les rituels accomplis, tout est prêt pour que circule la parole et qu’il soit juste de  séquencer la mémoire. P1200652

 

 

 

« Toute une étiquette, mon bon », chevrotte le vieillard qui boit en paix un verre de lait.

 

Il le désigne : « Cette chose, vous voyez, on prétend que cela provient des vaches? Vous le saviez aussi ?

Avez-vous déjà vu une vache ? A Ferney, j’avais… »

IMG_4467     Il s’interrompt. Parfois on doute : est-ce bien du lait ? Avec lui, on n’est jamais sûr du degré du langage. Le garçon Noir et Blanc s’approche, l’autre ricane, désigne deux Américaines assises tout près, qui se noient dans les volutes crème du capuccino. Comme V3, Procope, c’est l’interlope.

PARIS - FEMMES - TERRASSE DE CAFE

Jeunes Américaines à la terrasse d’un café. Paris, vers 1925.

Le Vieux, également dit Vieux Voltaire Vaticinant- et surnommé V3 dans les tirs de barrage des armes secrètes de l’Histoire-, les regarde par derrière et murmure : « Je les ai toujours préférées en Rose et Vert. Mieux que le Rouge et le Noir, non? »

On le nomme parfois V2, Vieux Voltaire, ou W pour alléger (un souvenir d’enfance?)

Ydit, est ici pour la séquence : il voudrait commencer le menu du jour, écarter la peau molle du présent pour mettre sous la lumière ces viscères de mémoire qu’on nomme souvenirs.

« La Lumière, ça me connaît, dit V3 , et même au pluriel. Avec vous, mon bon, le récit, ça ne commence jamais vite? « be light

     Ydit le sait : les friselis langagiers de W ou V3 transforment tout départ d’histoire en parachutage d’armes bulgares sur un maquis yougoslave gangréné par les taupes du KGB.

« En plus, au moins, de mon temps, on était sûr que c’étaient des Anglaises, maintenant, pour un peu, j’y pense quand vous épelez KGB, elle sont Russes, ou au moins slaves, vous le saviez?Procope Voltaire vaticine

« Cela ne vaut pas les Prussiennes, j’en conviens, mais au moins elles ont du savoir-vivre, et peuvent même recevoir cette canaille de Denis dans les jupons de la Tsarine. »

     Il fait un geste large, celui d’un bouquiniste édenté à qui des Chinois échappés ou écharpés de la Révolution tentent de vendre de petits livres rouge-amarante : « Denis, en voici un qui ne faisait de l’ombre à personne avec ses récits : rien que du posthume ! Nous avons bavardé ici-même, vous le saviez ? Quant à ma rente…ça ira! »

     Ydit raconteur d’OubliEs se lève. Il entreprend la fable de cette fois. Il raconte qu’après un autre métier, il avait pénétré à l’invitation d’un ami les couloirs bégayants d’un ministère.

 » N’empêche, ça me fait bien plaisir de vous retrouver, je trouve que vous êtes un parleur sympathique.           Voulez-vous venir pour la photo de mon blog? »Voltaire et son blog

     Ydit raconte que le voici . Il y a bientôt quarante ans. Peu de jours après, il rencontre le Directeur, qui l’interroge sur ce qu’on pourrait bien faire, puisqu’il y était- justement- là. Pendant qu’on y était. Il y avait le projet d’une banque de données. Une bourse des travaux en cours. On ne savait pas trop.

Il fallait que les idées circulent.

     En ce temps, on pianotait sur des touches de métal pour aligner des fiches en carton qui bâtissaient des mémoire en dentelle, on envoyait du virtuel par des cubes en praliné-chocolat, on passait des fax pour savoir à quelle heure serait la réunion demain.

« -Ah oui, une BdD, avait dit le Directeur, ça ne peut pas faire de mal, et puis- pour quelqu’un tel que vous-, c’est une occupation honorable. On vous fera un joli parcours d’initiation à la parole d’ici. »

     Ydit interrogeait : que mettrait-on dans les idées? Le Directeur s’impatientait un peu, ce n’était pas trop sa mission.

– Et si on se penchait sur les profondeurs du moi professionnel ?

– On va irriter l’Intérieur…

– Si on allait au charbon dans les lycées, les clubs de jeunes ?

– Pas terrible, ça va irriter les mineurs.

– Et du côté des artistes, des autistes, des journalistes, des fausses pistes ?

– Alors, rue de Valois, la Culture va tonner !

– Bon, disait Ydit, je regarde vers où, alors ?

Le directeur avait suggéré qu’il fasse quelques voyages sur place pour interroger ses collaborateurs.

     Ydit raconte qu’il découvrit alors Monsieur  André. Lui c’était l’Adjoint, donc il adjoignait beaucoup, mais en fait on pouvait penser qu’il élevait des œufs, un vrai métier. Nourrissant des interrogations abyssales quant à l’antériorité de la poule. Cela en faisait un homme intéressant pour l’Etre-en-Soi, bien que peu efficace pour la question d’Ydit : « Qu’est ce qu’on pourrait mettre dans l’idée, sans casser les nœuds? »

     Près de ses œufs comme de ses sous, Dédé-la-Poulaille vivait porte ouverte- amour du dialogue- mais jamais loin d’eux, les œufs. Un tiers en porphyre, un tiers en plastique, un tiers en dur pour le déjeuner. Il levait les yeux et les épaules, regardant les mouvements du couloir : « Mais que font les gens, que font les gens? Je vous le demande! ». Il concluait :« Liberté de passage ! »

« On reconnaît son habileté philosophique, à Dédé,  dit Voltaire ( un connaisseur ! ) : poser la question pour répondre à la question. Moi, ce que j’aimais, c’était donner les réponses sans dessous-de-table ».

Etonné, Ydit reprenait le coco-coquète de son parcours.

Ydit alla voir le Chef des bureauxprocope table Voltaire

     Ydit raconte : En réalité, celui qui savait tout sur la méthode pour mettre une idée dans l’idée, c’était le chef des bureaux.

     Sa connaissance en chiffres confinait à la sagesse, si on accepte de croire que la sagesse est l’ombre des nombres.

     Pour rôle, il devait tenir les Grands Livres de tout ce qui bougeait dans les bureaux : les entrées marchandises et les sorties de secours, les autorisations d’atterrissage et les bulletins météo,spo ricles   la liste des vaccins pour les voyages Outre-Mer ( bien que la notion d’Outre-Mer eût été diablement altérée ces temps derniers, murmurait le chef des bureaux, qui avait commencé sa carrière en comptant sur les doigts d’une main les allées-venues SPO Camels pour Camiliade porteurs de parapheurs dans une sous-préfecture bardée de soleils vers le Tonkin, tout en trafiquant un peu ).
« Alors, votre BdD, on pourrait y mettre le nom, prénom, âge, qualité, date de naissance, profession des parents, tour de tête et poids à jeun de chaque personne acceptée pour y entrer, pour premier comptage des conteurs, des acteurs, des peintureurs, des écriveurs, ce serait formidable, non? Alors? »

Sur sa table de travail, le C des B avait disposé de ces toutes petites coupes encore assez fréquentes alors dans les restaurants chinois pour étudiants ; un loupe, au fond, si l’on y versait du saké, faisait émerger l’image d’une femme presque nue. Le C des B affirmait y voir « une parfaite représentation de la vie ( outre que selon lui les femmes existaient surtout quand on a bu) : l’essence d’alcool est un révélateur d’existence ». Pour finir , il disait : Espérance !

Assez loin de cette analyse Dien Bien Phu revue Pernod, Ydit continua les parcours vers les réponses à la question : que mettre dans l’idée?

 

Ydit alla voir Michaela.

preraphaelite autrejeune fille à sa fenêtre

Pour Michaela, qui se désirait souvent avec deux ailes, Michaella, on avait érigé une plaque de bois vissée entre deux colonnes :  » Service sur la Mezzanine« .

     Elle riait : « Je me crois dans un paquebot tiré à la voile par des rameurs en galère. » ( sa connaissance des bateaux se limitait à une marque de petits vêtements). Sur la Mezzanine, le bureau Michaella permettait au soleil quelques détours afin d’atteindre son visage. Un matin, elle était arrivée ici, après la Grande Ecole. Le Directeur l’avait reçue, considérée, conservée pour découper – sans urgence- les passages et les images dans des magazines de Mezzanine, qu’on lui offrait avec grâce. Dure tâche.

     D’un mouvement aérien du pinceau, telle un Japonais sur l’estampe, elle ajustait à coup de colle blanche, en chaussettes et col de même, sans parler des petits bateaux, puis se composaient d’éphémères jolies pages nourries de bons caractères.  Vers 13 heures, la revue de presse était achevée. En raison de la Grande Ecole d’où elle provenait, on pouvait la rêver enivrée de l’heure de colle, ensuite relisant  » L’Amante anglaise » ou  » Le soulier de satin », rien que de soyeuses  douceurs, quand la langue décolle du palais de l’imaginaire.

     Pour arriver à la Mezzanine, nichée sous les plafonds XVIIIème, on passait entre la pile blanche de papier reprographie et le pile noire de sacs poubelle recueillant les découpages inutiles. Michaella voyait d’abord la tête du visiteur dépassant le haut de l’échelle en forme d’escalier :

« – Oh, Ydit, comme tu as les yeux verts dans le soleil, ce matin », avait-elle dit. 

Benoist Demoriane

Remerciements à Benoit Desmorane

 

     L’autre fille partageant l’espace, une gentillette pauvrette blondinette, ricanait pour savoir s’ils désiraient qu’elle quittât le lieu du débat, ou des ébats ?

« Je reprendrais bien un petit caoua, moi, dit Voltaire, pas vous ? Un espresso ? Et ça pourrait activer le narratif, vous ne croyez pas ? Ceci dit, moi aussi, je m’y connaissais en femmes, vous le saviez ? Si vous aviez été muni d’une nièce comme la mienne,

vous n’auriez pas tant regardé passer les Russes en short,

ni cherché des modèles petites mains en flou. »

  Mise en page 1Balade en rue

 

 

 

 

     Avec les précautions de la Haute Mer, Ydit avait descendu à l’envers l’escalier de la Mezzanine. Michaella se penchait : « Emporte au moins ma Revue du Jour, pour ta BdD ».

Ah oui, votre BdD c’est un peu l’esquisse d’un micro data? Moi aussi, avec Denis, on avait tenté de capter les connaissances, vous avez vu le résultat?P1200683

Depuis le pont de la Mezzanine, la voisine de Michaella tendait une main, on aurait cru qu’elle disait : « Charité! »

Dans le bureau suivant, il y avait TYNE.

 » -On part deux jours à la mer? » avait aussitôt dit l’une ou l’autre- on ne sait jamais, dans les souvenirs et les OubliEs, qui a menti et souri le premier.

« – Mais on vient de se rencontrer, dit l’une ou l’autre, on ne se connaît même pas »

Voltaire intervient : C’est la meilleure raison du monde. Mais je suppose que c’est une autre histoire?


A suivre : L’espresso ralenti du Procope, SPO 68.


Didier Jouault pour Yditblog, SPO 67

 

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2 réflexions sur “Didier Jouault pour Yditblog SPO 67 et 68/ Les données de V3 n’ont jamais pris leur envol

  1. Avatar de didierjouault1 didier jouault dit :

    Au coeur du récit, elle plane, surtout (cette séquence est légère, cette fois, c’est la faute à Voltaire, à peine aquarélée au pinceau, c’est la faute à…)

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