Ydit-bis, rétro calendrier de l’Avant – 17 « Soumettre FERRARE » (2 /4), Il ne faut pas se tromper de sonnette.

 

 

 

NB : On a pu lire, auparavant, les précautions sur la publication de  la série.

Ici,  la décision de continuer  un récit ( qui annonce un « roman » plus que proche : imminent ) n’écarte évidemment pas toute empathie  sensible avec les victimes du temps dit Coronavirus.


RAPPEL  : On en a été là.

 

Puis ici :

 

Et maintenant voila :

 

Reste encore :

 

« Les Editeurs »,

…c’est aussi une brasserie très Saint-Germain. Devanture bleue nuance Tendre est la nuit, banquettes couleur Voyage au bout de la nuit, un peu atténuée, sinon c’est trop violent pour Notre Temps.

« Les Editeurs » : Seul, honteux et repentant un peu comme un adolescent de 1965 feuilletant une revue interdite aux mineurs, j’ai consulté trop de listes et choisi vingt « maisons », de la plus étrangement méconnue à la plus illustrissime. Critère singulier : la qualité des livres publiés. « C’est bien là que vous vous êtes fusillé vous-même, évidemment ! », aurait-dit Germaine, dont la tunique rouge sans doute apparaît ici pour une occurrence ultime.

A chaque fois, j’ai téléphoné, vérifié l’accueil. « Oui, oui, bien sûr avec plaisir, venez, ici au moins on lit ! Bonne idée. Déposez, déposez… ». La même Voix juvénile, un peu tonalité office de tourisme à Fresnay-sur-Sarthe, par ailleurs charmante bourgade, château, ruelles.

Parmi les adresses repérées avec minutie, plusieurs claironnent le « quartier des éditeurs », diamètre de parcours autorisé : 1 kilomètre. On a l’autorisation (dans la poche) pour déposer les 278 pages, et leur reliure. Comme on dépose un tyran aimable, mais tyran tout de même. Comme un facteur  proposant des calendriers, mais sans pourboire.

 

A ce poids là, près d’un kilo et demi,  le coût d’un envoi postal c’est presque un plat du jour au « Genty home » de Mortagne. Sans dessert tout de même. De toute façon, marcher pour démarcher, c’est beau et cohérent.

Rue de Condé – près du théâtre de l’Odéon-, rue des Saint Pères ( Sciences Po pas loin), rue saint André des Arts – qui débouche sur la fontaine saint Michel -, rue Bernard Palissy – d’où l’on voit le Flore et Les deux magots…et tout près, la rue a été renommée : rue Gaston Gallimard. Ce qui est parfait : on ne risque pas de n’avoir pas le choix.

Même goût de la proximité vers Montparnasse, qui est beaucoup moins resté « intellectuel »  : Stock ou « L’Olivier »(un préféré) ou Albin MichelLaffont n’accepte que les envois par poste, mais retourne gratuitement le tapuscrit. Bon Prince, Monseigneur! On erre sur le plan de Paris comme un Personnage dans son Dublin, un Rubempré dans son Palais-Royal, pas certain qu’on y comprenne davantage.

 

Évidemment, l’exercice de livreur lent, de Uber pas pressé, la dépose-minute ne remplace pas une randonnée « Tour des Lavoirs », ou trois heures au sauna. On sent quatre exemplaires dans le sac-cabine datant du dernier métier, l’épaule souffre mais la cuisse tient (voila pourquoi je préfère la marche au violon). Un parcours très étudié dans Paris, en janvier, dans le soleil frais, forme l’un de ces plaisirs gratuits (et supposés sans lendemain) qu’on aime évoquer ensuite dans les soirées d’amis.

Plusieurs maisons d’édition suggèrent (ou exigent) un envoi numérique, j’obtempère, « enter« , PJ, Police jointe, Times corps 11, c’est pas l’enfer, et c’est moins cher. Mais un tapuscrit expédié en numérique a-t-il la moindre chance de peser quelquechose ?

 

Chez Gallimard, dans le hall , une dame en noir et sans sourire réceptionne le paquet, remercie, précise le délai  de réponse,« deux à quatre mois », vérifie que j’ai intégré les coordonnées, merci, oui, c’est gentil. Dans la boutique-librairie de Grasset, on me désigne un comptoir, au premier, « Posez-ça là, trois à six mois, ok ? »

 

A la descente ( rapide) on imagine la file des auteures et auteurs venus déposer leur tapuscrit, et par la suite  l’attente dénudée dans un dépôt nocturne respectant les bornes des chemins de la création : écrire, c’est toujours s’exposer, bien sûr, mais déposer chez « La Maison », c’est plutôt s’échiner à s’exhiber.

Pour accéder au Mercure de France, il faut ne pas se tromper de sonnette, Verticales est à côté, Quai Voltaire aussi,dans le même immeuble très cossu, jolis voisinages de concentration capitalistique. Mais la proximité a son avantage : trois d’un coup, les bons contes font les jours jolis. Pourtant,  je ne dépose le colis qu’au banc d’accueil du Mercure, au premier, on a ses caprices, je m’épargne l’épaule, je gobe le « gel » qui servit pour le semi-marathon.

 

On sonne, on entre, une demoiselle très jeune et castée charmante reçoit le tapuscrit, vous regarde en souriant, on redoute qu’elle interroge :

« C’est lequel de vos petits enfants, l’auteur ? ».

Serviable et gracieuse (vocabulaire de Ségur, rue voisine), elle rappelle : coordonnées, délais, patience, bonne chance, sincèrement, merci beaucoup d’avoir pensé à nous, dit-elle les yeux dans les yeux, en gardant le tapuscrit presque huit secondes entre ses mains légères – rare signe d’attention.

Rêveur, on l’imagine serrant le volume sur son Agnès B. tout fraîchement repassé, feuilletant même le texte, un soir, allons donc, à la terrasse du « Héron »- café intello dont chacun sait qu’il réfère à Restif de la Bretonne, né pas loin d’Auxerre, le monde des Lettres est si petit : et alors ? Elle, ce doit être une stagiaire, petite-nièce d’un auteur à succès, un rameau lointain par les neveux ? On ne peut quand même pas écrire juste pour les stagiaires, si ?

 

Sur le palier, demi-tour, en partant, porte ouverte, vous apercevez un tout petit bureau d’où un maigrichon très  blondin et très pinçu, serré dans ses lunettes prétentieuses et son pantalon orange, expulse amèrement vers vous un regard très accablé en sifflotant « La Pavane pour une Infante défunte ». C’est mieux que « La Javanaise », mais tout de même :01-der-baberinische-faun-300

 

Détumescence garantie.

 


Didier Jouault ,   pour Ydit-bis, Rétro-calendrier de l’Avant -17,  » Soumettre Ferrare »(2/4)  Il ne faut pas se tromper de sonnette.

A suivre « Soumettre Ferrare » 3/4 : Direct soute à bagages

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