RAPPEL : Porteur de toutes ses pages de version 3 reliée pleine peau plastique, l’ex-Ydit parcourt début janvier les rues d’Editeurs -quartier malin et menu- pour une série de « déposes-minutes » qui suscitent des accueils empathiques ou des réceptions molles : pas de quoi en penser quoi que ce soit.
La demoiselle de chez P.O.L. – un préféré-, au fond de cour, a ouvert de loin, voix d’Air France revue ‘Le Masque et la Plume’, difficile à mettre au point, bravo : une enfance américaine ou une éducation française?
Le double porche de bois lourd libère la vue sur ce que tout guide pour voyageur décrirait comme « un gracieux hôtel particulier XVIIIème » : façade élégante, verdures, hauteur des fenêtres, plancher point de Hongrie, moulures sans bavures, et vénérables étagères : on arrive ici, apparent paradoxe, dans un moderne Siècle de Lumières.
La même jeune fille, dans un vaste salon que réduisent les murs chargés de livres, s’éloigne du patron de ces lieux (vous l’avez reconnu, lui pas) et reçoit votre produit avec une similaire expression de gratitude et de confiance. Merci beaucoup, dit-elle, payant d’un sourire de camaraderie active, comme la dame du Secours Populaire à qui vous apportiez des pantalons anciens et des livres vite lus…
Avant la période d’enfermement chacun chez soi, dans le bel Hôtel de Marle, l’Institut Suédois présentait une exposition de Peter Johansson, intitulée « Thérapie nationale ». Prémonition?
Il se met en scène, sur le carton d’invitation : autre préfiguration de cette joie presque sauvage avec laquelle des jeunes filles reçoivent la tapuscrit du « Jardin de Giorgio Bassani? »
Est-ce l’age? Le vôtre, le sien ? L’immense soleil dans les fenêtres ajoute des éclats vifs à la blondeur fugace qu’elle mobilise (à votre intention !) d’un léger mouvement de menton indiquant…la sortie. Mais c’est très gentiment fait, on aurait pu y croire. Tout un métier. Chapeau. Mes gants. La calèche. Giorgio à la maison, voulez-vous?..
Dommage, on serait bien resté un peu. « Non, merci, pas de sucre dans le thé, c’est du vert ? Vous savez, il y a tant d’auteurs que j’ai tant aimés chez vous, à commencer par. » Traversant la cour aux pavés disjoints (attention !) vous notez que dans l’une des ailes latérales, ce sont les éditions Denoël qui fabriquent l’avenir des Lettres. D’autres jeunes filles semblent prêtes à recevoir un tapuscrit comme un triangulaire sandwiche concombre-saumon pour le thé, pour une partie de tennis chez les Finzi-Contini, pour des voyages, des présages, des orages.
Ce n’est pas désagréable, et puis on a toujours un peu faim à cette heure-ci.
Mais Denoël n’est pas dans la liste. Raté !
On ne peut pas choisir tout le monde pour se faire expulser.
Plus loin, Les Editions de Minuit -l’incomparable- n’a pas modifié la façade depuis les photos de magazine pour « Le Nouveau Roman », peut-être quelques livres en montre dans la petite devanture ont-ils été changés ? Pas sûr.
Rue sinueuse, porte étroite, escalier sombre en spirale : on vient ici comme à confesse. Une flèche impérieuse bouscule vers le premier, « Service des manuscrits« .
Vous passez à peine le buste, encore deux pied sur deux marches à monter, une dame sèche tend déjà une main raide, lasse comme après vingt frottis de solution hydroalcoolique, indique le délai, oui, je sais, deux à six mois.
Là encore, au passage, quittant l’accueil où votre numéro d’équilibriste »sur les mains » (formant l’initiale de l’ex-Ydit) n’a pas fait grand effet, vous apercevez (sans oser la photo, vous le regrettez ), un bureau, plus grand qu’au Mercure de France.
Deux dames d’œuvre (l’air usagé) y travaillent les textes (ou les factures?), dans une atmosphère prussienne gris-poussière.
Excellente mise en scène, pensez-vous. Très émoustillant, bravo.
Ceci étant, d’ici viendrait une lettre « On publie votre tas de pages », vous seriez comme la bulle dans son champagne. On ne s’attarde pas : le long d’un des bureaux, une pile fléchissante de (à vue d’œil trente) manuscrits atteint la hauteur du meuble : on y a posé une tasse de café, vide. L’OEuvre au noir ?
D’un éditeur à l’autre ( mais on dit plutôt « Maison d’édition », les auteurs sont des hôtes un peu timides), dans les rues matinales, courent de nombreuses jeunes femmes courtement équipées sans doute récemment échappées d’un comptoir d’accueil : vous supposez qu’elles fuient un auteur déçu.
Ailleurs, encore un premier étage (l’étage noble ?), un gros homme très fatigué ne touche même pas le paquet (geste barrière?), indique une étagère saturée, murmure « Vous connaissez les règles? ». Oui, bien sûr, on apprend vite, casier, piles, coordonnées, deux à six mois. Même motif, même punition. C’est compris, Ciao!
De toutes ces visites au dépôt, la plus rieuse est la dernière. Il a fallu faire un véritable voyage, jusqu’à prendre le RER, c’est dans un quartier nord de Paris récemment rénové façon HLM haut de gamme. Arrêt de bus ligne 60, RER ( autant dire banlieue, quasiment « cité ») station Rosa Parks- c’est digne, au moins.
Là de nouveau, beaucoup de panonceaux pour des « maisons d’édition » du même « groupe éditorial », dans le hall high tech. Comptoir d’accueil, verre, métal, bois. Casiers? Non : une sorte de tapis roulant, direct soute à bagages. Une dame des Iles, parfaitement surjouant le bonheur de rencontrer des auteurs (même des vieux débutants), échange quelques mots, « Oh oui, en effet, maintenant c’est bien loin de la rue Jacob des origines, mais au moins on a de l’espace pour les bureaux, et puis c’est plus pratique pour les auteurs »( elle désigne le tapis roulant).
Quittant les lieux, vous êtes presque parvenu au seuil, quand elle s’écrie, tout sourire, depuis le tapis roulant : » Au fait, vous avez bien mis assez de timbres pour quand on va vous le retourner ? »
Ainsi de suite. Vingt dépôts ou envois, dont les numériques. ET dix-neuf ( nombre premier!) séquences YDIT-BIS pour émietter le récit de tout ça…
didier jouault pour Ydit-bis , Retro-calendrier de l’avant 18 , « Soumettre Ferrare »(3/4) Direct soute à bagages.
A suivre : Soumettre Ferrare (4/4) Trois quarts de silence et…flop de fin