Chapitre 4
Donatello ? Non, je ne vois pas ? Ah oui, Donatello !
Il pleut encore, le restaurant est plein, les vitres couvertes de buée donnent une apparence de noël. Je me mets à écrire sans peine sur le bloc à l’en tête de l’Agence, j’en ai apporté quatre dans le dessein de prendre des notes à tout venant, du doux-venant de petite annonce, genre : « homme d’expérience plutôt en forme voyage seul pour cette semaine clôturant les vacances d’été : trop soucieux, s’abstenir. »

Evidemment, ce ne sont que faux-semblant.
Passé un certain moment de la vie, je n’ai plus rien contre les apparences, surtout que leurs tromperies sont le plus souvent très pratiques.
Des messages me parviennent. L ’iPhone se trémousse en silence. De loin Stéfania meuble mon silence intérieur de ses conseils bavards, je devrais aller ici, je pourrais voir ça, moi les conseils, je n’écoute que ceux d’un petit nombre habilité par le pire expert vivant : moi.
J’écris aux filles, qui sont en voyage à NYC, ou à Edith. Ensuite, on passera sans doute à d’autres, et d’abord aux vieux compagnons de l’amicale, l’imprescriptible Trio, mais pas d’urgence pour les rapports à rédiger. A ce point de ma vie, ça peut attendre, les rapports.
Je voyage, donc j’espère.
J’aime ces heures entre un départ et une arrivée, retards chez le médecin, vol différé, trop de brouillard pour embarquer, devenir juste un passager qui attend, assis, paisible, on ne me demande pas au micro. Rien ne dépend plus de moi. Petit vieux tranquille en pleine rêverie sur un banc. A quoi pense-t-il, s’il pense encore ? A son nom de bien-vivant sur une plaque ?


Le vin rouge du restaurant tient mieux ses promesses que Stéfania. Il donne à l’acuité bruyante du réel des allures d’esquisse ? Au troisième verre, j’arrête. On dit toujours cela, mais je m’y tiens : raté, je ne suis pas un narrateur alcoolique perdu dans une BD nostalgique. J’aime encore trop savoir où j’en suis.

L’inévitable ristretto. Je regarde les serveurs, et celui qui m’a prestement fait dîner, une fois qu’il a perçu mon attente. Il bavarde avec le couple d’une table voisine, des amis de son âge. J’aimerais savoir si un serveur de Modène, restaurant populaire plutôt périphérique, éprouve le désir d’être ailleurs -à Parigi ?-, s’il sait un peu d’histoire sur la famille d’Este qui a fait de la ville, Modène, sa nouvelle capitale lorsqu’il a fallu quitter la précédente, Ferrare. S’il est allé – hormis en visites scolaires-accompagnées de sœurs en cornette- regarder de près et même un peu toucher les pierres du château ducal, les tableaux de Ferrari, la surprenante bibliothèque au premier étage de la maison municipale, ici même, les touristes s’y portraiturent dans l’abrégé du JPEG…

à l’étage : écrasant fatras de livres ésotériques, chiffres et kabbale, chemins d‘initiation ou fragments d’alchimie telle qu’apprise, et transmise, par des rabbins frottés d’Islam comme les bois d’allumettes sont frottés de souffre- à défaut de soufisme-, et j’aimerais savoir s’il est allé, sans les sœurs à cornette, visiter la voisine, regarder de près et même un peu toucher son genou si clair ? A quoi rêvent des jeunes filles quand elles ont des serveurs à Modène ?

Sur cette question qui révèle davantage une féroce volonté de vacuité qu’un début d’ivresse, je décide que je vais rentrer à pied.
Malgré de nombreuses tentatives, perdre des souvenirs chaque fois que j’en trouve de nouveaux, des jolis ou de moins, reste impossible. Bien sûr, à force, du coup, ça fait brocante sans jeune femme à chemisier Liberty, ça encombre, ça vous reste sur les bras, parfois l’estomac ( ou serait-ce le piment des raviolis All’estimata ?).
Stéfania, qui s’en voulait aussi qu’il plût, m’a prêté un parapluie à fleurs, un peu cassé, dit-elle, dans son sourire déclassé, mais depuis toujours j’ai pour les signes de la pauvreté chez les autres le respect d’un type provenant du même paysage et devenu confortable chez lui. Y a –t-il chez ma logeuse (le terme, on dirait une mauvaise traduction du Russe XIXème), un objet neuf ou beau ? Dans un roman russe XIX, traduit par Sergi, on dirait que son âme est belle, Stéfania, tu parles.

Dehors, très vite, la nuit se montre épaisse derrière les pluies continues. La marche boit l’humeur du vin rouge. Je n’ai pas envie de dormir. Souvent je n’ai pas de complicité avec le sommeil.
Et s’ouvre ainsi, soudainement, le grand écart de la nuit . Sans avoir rien décidé d’autre que la rue à gauche et non à droite,( je verrai ensuite que ce choix m’ouvre la porte du labyrinthe ) choisir vite décider mal, j’initie une vaste errance dans la ville très pliée sous son orage .
Arcades, places, arcades, statues, et je n’aperçois, par endroits, que des brouillons d’étudiants, seuls capables de dessiner leurs rêves, encore debout à cette heure. Une musique forte provient d’un espace derrière une façade mal indentifiable dans sa vétusté banale, hôpital, musée, lycée ? J’entre.

Deux ou trois cours étroites, enchainées de guingois, des arbres dont les pieds sont enterrés sous des lattes de bois peintes de couleurs virulentes, des poutres de large troncs équarris au carré, des tables délavées par les verres, la pluie, l’imprécis mouvement des amants pressés d’en venir aux mains avant la fermeture.
La dernière cour, apparue au terme d’un couloir décoré d’affiches, contient une fête.
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Didier Jouault , pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 12/99, Chapitre 4 – début .Donatello ? Non, je ne vois pas ? Ah oui, Donatello ! A suivre