YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 31/99, Chapitre 10 FIN- Le soleil sans pudeur expose sa virilité- François buvait peu…

PRECAUTIONS : IL EST UTILE DE RAPPELER QUE LE PATIENT TRAVAIL DE MISE EN PAGE NE S’APPRECIE (OU PAS !) VRAIMENT QUE SUR LE FORMAT   « BUREAU »  DE L’ORDINATEUR, et disparaît sur un smartphone…


Sur ces images à Mantoue d’une Renaissance insolente, et sans réticence au plaisir, joyeuse d’envies et de savoirs, gaillarde, sûre de l’avenir (et elle avait tort, quatre ou siècles plus tard tout recommence à mourir, inversant le chemin, retournant le flux de lumière vers l’obscur ancien), il me reste à saluer les gardiennes, les heureuses  bavardes,  et à décider du bon endroit pour la terrasse. 

A procéder aussi à quelques décomptes ?? Le clic-clac du tic-tac?

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Après le dîner, je traverse la ville. On peut encore entrer dans le théâtre de la duchesse, au seul usage de ses amies – rares. Mantoue est un spectacle permanent pour comédiens hagards-mais contents d’eux, les visiteurs.

Par endroits, de faux routards, munis de jeunes femmes efflanquées, anorexiques mal réparées, donnent de pathétiques concerts. Une fille passe le chapeau, elle sent le fleuve où se laver pour rien et aussi un peu l’herbe fumée. Des hollandais éperdus, des Allemands attardés, attendris par sa lassitude sensible ou l’échancrure agaçante de la salopette, lui abandonnent de généreuses dotations. Je m’agace, qu’elle se croie libre, qu’ils se sachent riches.A nouveau je marche. Lorsque je franchis la porte de mon Airbnb, l’ex-maison du rabbin, code E.R. 1990, il est plus de deux heures, le matin. Les jambes disent une fatigue dont le podomètre de l’iPhone peut fournir un chiffre approximatif, un peu au-dessus de vingt-sept kilomètres. Difficile de lire quoi que ce soit, hormis des guides, feuilletés.

Pleine page, une image, avec cette malice des soubresauts imperceptibles conduisant d’un faux souvenir à une apparente mémoire, impose le visage de François.


Histoire courte de François-le-Fils, faux-frère.
Je me souviens de lui, fils de ministre, frère de préfet,  très brillant philosophe passé par toutes les étapes formant la course de haies des élites, et très vite aboli bibelot d’inanité sonore par la vie, des excès de foi, des intempérances d’espérance.
D’abord diplomate, il était redevenu professeur en raison de ses échecs intimes et publics. Entre autres, ivre et  furieux, il avait uriné sur le ficus de l’ambassadeur, devant le conseiller culturel qui refusait l’aide attendue par un groupe d’artistes opposants du régime local.

A présent, il invitait ses étudiantes débutantes ( on ne lui confiait que les débuts) à des soirées arrosées, il les enchantait hors de la ville, jusque dans le grand appartement haussmannien reçu en héritage et qu’il avait conservé malgré le divorce. Dans le brouhaha tonitruant de Nina Hagen mimant des vomissements de haine entre deux rauqueries, et la pénombre de rares bougies au déséquilibre inquiétant, les jeunes femmes – et nul garçon jamais- traversaient les pièces en tous sens, vite perdues par la fumée, la vodka pas chère, la violence virulente de la musique. François riait, retenait mal son dentier ( accident, ou même bagarre de bar, et pas d’argent), servait trop de verres à trop de mains.
Parfois, l’une s’asseyait à côté de lui, initiait comme une sorte de fausse discussion philosophique, mais le total désespoir ambiant ne conduisait qu’à des impasses, on repartait boire, que faire d’autre ? François citait, ou à peu près, le Partre de Vian: « Etant, je dis, mon pote, t’as qu’à voir, et j’assume, plus tu picoles, plus tu dégueules, that’s life, pas vrai, Momone ?..»

Ses étudiantes parfois songeuses et leurs petites sœurs lycéennes déglinguées rigolaient. Toutes le considéraient avec une véritable tendresse et un peu d’admiration, surtout parce qu’elles connaissaient les départs brillants puis ce pathétique écrasement.
François, qui buvait peu et fumait seulement des gauloises bleues, me racontait les progrès de sa fille unique, Tchan, la dresseuse d’oiseaux rapaces, et comment l’été précédent, pour ses quatorze ans, il lui avait autorisé la pleine nuit de la pleine lune dans une boite de la ville balnéaire où ils campaient au  » Plage et rêves », et comment lui-même avait passé sa nuit dans la 4L, devant la boite, ici-même, avec un plaid et France-Culture, au nom de la paternité responsable. François mêlait ainsi les devoirs et les abandons, émouvant de désastre intime. Au moins, le lendemain, dans la petite salle de cours, embrumées comme reconnaissantes, les étudiantes ne le chahutaient pas. Quand on dînait, et qu’il avait assez dormi, François regardait de telles aventures comme le brouillon même d’une existence qu’il ne pourrait jamais essayer de peindre, trop grand format, tu parles, au moins Guernica. Je me souviens qu’il me faisait souvent rire d’émotion. Pour finir, il s’est pendu, à l’arbre devant le fenêtre de la cuisine, chez des amis professeurs au collège de France qui lui avaient prêté une campagne.

A Mantoue, je voudrais, -pour le plaisir de la voir mais aussi pour la questionner sur ses tableaux–qu’Erika sans détour accepte de prendre un café, sous prétexte de restitution des clés (l’usage est d’abandonner le trousseau sur la table de cuisine). Confiante mais pressée, elle répondrait qu’elle préfère dehors, sur une terrasse au soleil levant.

Capito ! Malgré le peu de temps, je lui raconterais ce que j’ai pu apprendre à son sujet. A côté, un homme se gratterait assez vigoureusement les jambes et les bras où apparaîtraient les multiples boutons alignés typiques des puces de lit. En parallèle, mais les cités de la Renaissance explorent ces très étranges parallèles nommées perspectives, sur le dernier message lu, le guide de Ferrare, conseillé par Silvia, un certain NERO, me propose une visite de «  Ferrare mystérieuse », à dix-huit heures et soixante euros, un prochain jour. Pas certain, hélas, que le parcours finisse comme je le souhaiterais : dans les détours enfin alignés du Jardin de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 31/99, Chapitre 10 – Le soleil sans pudeur expose sa virilité- fin. Chapitre suivant, quatre épisodes, triomphe ou décrépitude, quoi qu’il en soit : ERIKA, du 04 octobre au 15 octobre, prenez vos places, tenez vos minutes.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 30/99, Chapitre 10 MILIEU – Le soleil sans pudeur expose sa virilité – « Salut l’ami Frenchie ».

Silvia, du côté Fondation Bassani, nul ne répond à ses mels, ce qui la désole. Et moi, donc. Aussi je ne leur enverrai jamais le lien avec cette publication  du « Jardin de Giorgio Bassani ».


Le matin, dans la belle Mantoue, je vais cuver le Théralène (erreur de dosage, mais on n’a jamais vu l’overdose conduire à un autre état que l’abrutissement, nulle importance si on est seul, et trois ou quatre ristretti vous l’éparpillent assez vite).

Je regarde passer les douceurs tout en rondeurs goûteuses, et je les photographie pour rêver. J’avais bien dit que je ne photographiais plus les shorts, sauf exception. « Bien dit », textotent les amis de l’Agence.

Je vais recomposer le présent au musée San Sebastien, trois étages d’un ex-palais de loisirs, près de l’eau. Au premier étage, que je parcours solitaire et pas glacé, deux gardiennes sont assises ensemble sur deux chaises historiques, au juste milieu d’une enfilade de salons, face à une large fenêtre aux doubles baies ouvertes sur l’orage qui probablement vient.
Le ventilateur débridé, digne d’un raid de l’US Air Force ( mais ça, le raid, les Navy Sail, c’est chapitre 11) , éclaire leur visage en éparpillant les chevelures. L’une est au bord de la retraite, ridée, lourde mais le visage rieur et le geste jovial. L’autre, vraiment d’une jeunesse à poser trois quarts nue dans des publicités pour les chaussures de course, ça tombe bien on court en short sur toutes les affiches en 4x 6, pas en camisole de force, mais ça devrait. J’écoute avec une sorte de respect amusé. Elles sont occupées de leur présent mélangé dans le passé.

Elles vivent dans l’horaire décalé vers l’intérieur, indifférentes aux œuvres qu’elles connaissent par cœur et aux visiteurs qu’elles ne désirent pas rencontrer, mais faut-il connaître tous ces gens qui vous déambulent dans le dos en oubliant de vous regarder? Oui faut-il, en général ?Leur conversation légère est visiblement attendrie, de ce genre d’amour entre générations différentes. Passage de témoin (et c’est moi le témoin de passage !). Quand elle m’aperçoivent dans le champ, elles me sourient, me font un petit signe, « Tiens salut l’ami Frenchie, tu te réveilles tout de même, prends ton temps, à ton âge les nuits sont courtes et les rêves lents, enjoy ! « ( elles écoutent beaucoup de séries US), puis reprennent leur marivaudage.

Sous prétexte de photographier les œuvres, je m’organise pour dérober les images de leurs visages, la revivifiante beauté de leurs visages, leurs mains, leur joie d’être. L’appareil de poche dont le zoom est malhabile, délivre une mise au point floue. C’est bien : le flou sied à l’immobilité.
A l’étage supérieur, dans la longue salle où je parle ces notes, debout devant une «Adoration des mages »( ou plutôt par les mages ?) dessinée par un maître visiblement halluciné (Ferralori ? Balboriconi ?), le gardien fait les cent pas. Une chaleur de four à pizza s’est installée ici et ma chemise marque les avancées de la sueur comme des stigmates rigolos. Chaque fois que son tour de garde un peu délirant le mène à passer à nouveau près de moi, le surveillant m’observe, ralentit, ne dit mot. On sent qu’il aimerait lire ce que j’écris, écouter ce que j’enregistre, croit–il , au sujet du tableau devant lequel je suis arrêté.


Toujours, des gardiens ont envie de lire par-dessus nos épaules, et voilà pourquoi il sera toujours nécessaire d’écrire des livres dans une langue pour eux inconnue, en code, en sympathique, en palimpseste directement.
Lorsque je quitte la pièce, chantonnant mezza voce comme souvent, cette fois une ritournelle de souris verte, il saisit l’occasion pour me suivre dans l’escalier qui mène à l’étage où les deux femmes sont encore dans le bonheur de l’échange le plus précieux, le gratuit.

Dehors, la solitude a disparu. Je me demande, avec toutes ces filles en short comment il est possible de bâtir une histoire longue sur des formes aussi courtes.
Edith s’amuserait de la remarque, Sergui m’envierait des balades d’Ukraine, Markus mimerait des gros yeux du Montana, Cécilia ne dirait mot, désapprobation muette de mes regards. Je leur envoie des photos. Leurs réponses ressemblent à ce que j’imaginais : tout va bien. On attend tes notes, ça va être plein de goût, de pulpe, de fiction, et les Juniors, ça va saigner.


De l’autre côté du musée, en face dans la rue qu’on traverse sous le soleil, c’est l’Ancien Temple, ancien temple comme on dit l’ancien temps, église désaffectée muée en mémorial en honneur entre autres des Martyrs de Belfiore ( c’est le nom de la rue au jardin rose à Ferrare), qui se réunissaient en secret entre 1850 et 1855 pour organiser la résistance à ce qu’ils nommaient l’intrus Autrichien. Surpris par la troupe bien renseignée, torturés en vain, exécutés sans avoir dénoncé. Les Autrichiens pendirent les corps à des poteaux de bois ( ici exposés, indique la dame en noir qui me guide, boitant un peu, cheveux gris, l’air de s’ennuyer, une fois de plus je suis seul ), et cette caisse, là, non, l’autre, derrière le panneau portant leur nom, la caisse contient leurs restes recueillis par d’autres Résistants.

Les cendres des Résistants chauffent le cœur du Temple. C’est pas vraiment l’air du temps.
Nous en sommes là de notre échange assez ralenti par le délabrement de mon Italien, lorsque nous rejoint brutalement un homme jeune, harnaché pour la photo comme pour le 6 juin 44, 7ème Brigade Aéroportée, Ste Mère l’Eglise. Il parcourt le temple à grands pas de hussard démonté, photographie tout et encore davantage rien, change d’optique, d’appareil, souffle à peine entre deux clics. La dame en noir à cheveux gris et moi nous regardons, nous nous regardons aussi, tandis qu’il ne regarde rien.


Arrive ensuite une famille composée – modèle banal- entre autres de deux jeunes filles dont une microshortphore, n’hésitant ni à exposer de vives convictions par la rareté de l’étoffe, ni à marquer ses distances avec la famille, le photographe, l’univers. Isolée, elle improvise son propre parcours de visite, ce qui me permet (mais ne m’autorise) deux ou trois photos délicates de la silhouette brune devant les murs jaune-roux, ou lorsqu’elle prend la pose, pas du tout innocente devant mon appareil, près d’une maquette, dans l’axe de la lumière, attachée à l’exposition réussie de ses lignes plutôt qu’à l’observation d’un objet dont elle méprise le sens. C’est pas bien, diraient les collègues, vraiment pas bien, mais c’est joli, ajouterait l’un d’eux, ou l’autre.le long du temple 2.jpg

 

 

 

 

Isolée, dans la pénombre de l’Ancien Temple à Mantoue, la jeune visiteuse séparée de sa famille  improvise son propre parcours de visite, et se pose clandestinement pour les photos-souvenirs. La journée se marque d’érotisme tendre : c’est la Renaissance, évidence véritable et fausse et simplicité.

 

 

le long du temple .jpg

 

 

 

Plus tard, on va compliquer.


 

 

 

 

Dans la continuité, visite du Palais de Té. Au plafond, une course entre soleil et lune, personnages symboliques, mais on observe que le peintre n’oublie rien des attributs du soleil conduisant un char : seulement vêtu de la courte tunique soulevée par le vent de la course, le personnage soleil, un beau jeune homme,  sans pudeur expose sa virilité tout à fait bien précisément peinte, et d’importance notable en dépit de la distance.

Plus tard, dans la salle des amours de Psyché, dans un coin très visible du plafond chargé, un satyre est figuré, attentif et tendu, en toute possession de ses ressorts intimes non moins tendus, et fermement, salut Priape.
Depuis le plancher, un jeune couple regarde, s’amuse, photographie la provocation. Banalité du Désir tiré par la queue. Encore Picasso ?

Sur ces images d’une Renaissance insolente, et sans réticence au plaisir, joyeuse d’envies et de savoirs, gaillarde, sûre de l’avenir (et elle avait tort, quatre siècles plus tard tout recommence à mourir, inversant le chemin, retournant le flux de lumière vers l’obscur ancien), il me reste à saluer les gardiennes, les heureuses  bavardes,  et à décider du bon endroit pour la terrasse : la plus vide, si le mot a du sens.

Le vide contre le trop plein dont débordent  certaines images du narrateur.

Mais je n’ai pas horreur du vide- on sait le regarder en face, lui aussi.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 30/99, Chapitre 10 – Le soleil sans pudeur expose sa virilité – milieu. A suivre, et finir ( le chapitre seulement !)  avant fin septembre.

 

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 29/99, Chapitre 10 – Le soleil sans pudeur expose sa virilité – début .

Chapitre 10

Le soleil sans pudeur expose sa virilité

Ensuite, je fais le touriste, j’observe, je marche, je déchiffre des plans, je bois des cafés tout le temps et des Spritz à l’apéritif. J’ai pris l’apaisante décision de ne plus photographier les innombrables shorts, sauf exception. ET aussi, pour cette fois, de pratiquer la modalité mineure de l’illustration : l’image qui répète au lieu d’interroger, de troubler, de distraire du récit- quand même plus rigolo. la visiteuse en familleDans les rues, beaucoup de grosses cylindrées, Audi, Porsche, BM, Mercédès, Jeep et Chrysler, la ville expose l’opulence…Tôt, en fin d’après-midi, tout ferme, on a bien assez gagné. Mais je marche encore (car que vouliez-vous qu’il fît?), parvenant par le hasard du plan au monastère des Bernardins de Mantoue, en limite du centre. La nef est déserte, mais des répons m’attirent, que j’entends provenir d’une chapelle, en Français. Les Bernardins de Mantoue prient en Français comme je rêve en shorts. On n’est pas tous de la même étoffe, disait Montaigne, fans une lettre égarée.

Ici, tout est symbole. le Moine 4Le Moine 3Le moine 2                             Un moine brun passe en bure, disparaît derrière une porte basse, revient, me voit, ne dit rien. On serait dans un roman Gothique ? Image dans l’image, un vestige de foi, de profondeur, d’espérance et de charité, mais chacun sait que l’épisode suivant n’aura pas lieu, ici ne résonne plus que l’écho affaibli d’un cataclysme dépassé. Le Moine, quelle œuvre.Et quand la messe est dite, c’est le soir qui vient . Eglises de ce pays : le dernier chic des églises en briques rousses, herbes qui poussent, moines qui toussent, Anglaises qui roussent, curés qui troussent, les autels baroques claironnent la Contre-Réforme à coups de fesses d’ange dorées admirées en secret, ici l’ombre dore. Je somnole un peu : du coup le style « notice » fait surface. Dès qu’on se relâche…


On songerait facilement à Erika retour de ses vacances en Grèce, pas grand-chose sur la peau sinon le sel de la mer, on approcherait du regard, si l’âge ( le mien !) ne portait au respect. Mantoue, je le savoure en gourmand privé de but, la ville expose toutes ses surfaces comme une adolescente vieillie. Sur la place de la basilique, en face du café le plus célèbre, PellinTop, un trio jazzie s’auto persuade qu’il joue de la musique, mais ça rate. Tout le monde est là, sans histoire et sans mémoire, comme privé d’avenir, silhouettes agiles qu’agite la guitare sur l’écran plat du présent.


Rien de plus contagieux que la légèreté, ici tout est insignifiance. C’est bien, ça repose.Quand on n’a plus l’obligation de rendre des rapports sur la forme du réel, j’avoue, c’est plutôt à cocher « agréable » dans la liste des occupations que les hommes se donnent avant la toute dernière occupation. Qui n’est pas la plus désagréable, l’ultime, au fond,  une fois que c’est fait. Pif-pof, tac, un souffle, un linceul, et passons à la boite suivante, pur pin parasol.
Deux policiers, un homme gros une femme grande, patrouillent à pas lents, duo de littérature en bagarre avec les moulins de la Mancha, plus haut, dans une rue emplie de touristes. Le deux flics locaux ressemblent à des figurants payés par les cafetiers pour faire croire qu’on n’est pas seulement dans la pellicule d’un film en 35 mm ( si ça rappelle quelque chose à quelqu’un ?).Décor ici tout est carton-pâte, mouvements de guignols sans bande.Le défilé des presque-rien fait ressembler les passantes, dans la pénombre colorée de coucher de soleil, à des modèles amaigris de force pour un défilé démodé. Cédant à l’ambiance, je rédige quelques pages de notes, en buvant un soda, parce que, zut, à force, le Spritz, encore le Spritz, toujours le Spritz, chaque ivresse est construite selon la mode du temps, ça aussi ça suffit. Je suis parvenu à cette limite invisible du « rio » qui sépare la ville médiévale de ses prolongements.


La «  poissonnerie » de la piazza San Francesco, proche de l’eau, sert des sprats – pas des Spritz- et des plats « de terre et de mer ». Pour arriver ici, où peu de touristes parviennent, je suis passé devant la synagogue NORSA, tracé quasiment imperceptible sur la carte touristique.Via Govi, 13, la plaque, peu repérable, indique la date : 11 h le 5 avril 44, et aussi le 1er décembre 43, jour à partir duquel la maison et les locaux communautaires ont été transformés en lieux de « regroupement », avant les déportations de quarante-deux citoyens juifs.Arrosés sans contrainte de San Pellegrino glacée, les Marubini al pesce comportent comme on s’y attendait leur dose d’oubli. Difficile.
Théralène ou Prosecco du soir sont les mamelles soyeuses des nuits lentes  à venir, dix gouttes de l’un ou trois verres de l’autre, mais ce sont aussi de gais réveils à la forme d’une truite arc-en-ciel dans un torrent de Lozère.
Je parcours mon chemin redoutable dans l’absence du sommeil naturel. Devoir de dormir et impraticabilité de l’endormissement, ainsi vont les choses, mais à quoi bon dormir, au fond ?Je me le conseille toutefois, juste après avoir lu deux messages de la Silvia de Ferrare : elle a essayé, encore, de prendre contact avec la Fondation Giorgio Bassani, très mal joignable depuis Ferrare pour un voyageur sans voiture, mais nul ne répond à ses mels, ce qui la désole.


Et moi, donc.

 ________________________________________________________________________ Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 29/99, Chapitre 10 -DEBUT : Le soleil sans pudeur expose sa virilité – .  A suivre : Milieu : 26 septembre. Fin : on verra…peut-être le 29 ou le 30, selon les tonalités plutôt versatiles d’une programmation mal maîtrisée (le logiciel aspire à l’autonomie, comme beaucoup.)
 

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YDIT – SUIT : « Pour 200, t’as plus grand chose, mais c’est déjà ça « ( Intermède)

Les puristes, on les reconnaît à cela, détestent chaque interruption de l’action, même seulement narrative : pour eux, restons dans l’atmosphère (et finissons en ?).

Pourtant, à la fin ( et à la suite) du chapitre NEUF ( pas si ancien, donc), qui forme le vingt-huitième fragment (ou post?) sur les quatre-vingt dix neuf prévus, l’intégrale du roman «  Le Jardin de Giorgio Bassani » ), pourtant une halte brève s’impose.

Car, si rien ne compte pour l’amateur, le précieux et capricieux ( que de peines et surprises!) site WORDPRESS fabrique par automatisme ( et sans écrire) diverses sortes de statistiques en général bizarrement inutiles ( à quelle heure de quel jour le post a-t-il recueilli le plus grand nombre de clics?), parmi lesquelles une plus simple -et significative : le nombre de « post » de  » YDIT ».

Puisqu’on en parle : avec la fin du chapitre 9 = deux-cents.

Dimanche 20 septembre, a pu être lu-et vu ! – la deux centième publication du projet.

Et il y a moins d’un mois, mon horloge vitale notait a durée passée d’environ

SIX CENT QUINZE MILLE HEURES – durée très peu consciente d’elle même dans ses débuts, je le reconnais .

Et sanitairement limitée dans son expression à l’approche de la fin

 

POUR MEMOIRE : le projet YDIT a été conçu comme une succession de fragments, parfois réunis par trois ou quatre publications, qui présentaient une tentative d’OUBLI.

Juxtaposant textes et images, explorant l’intime ou la vie publique, incorporant peu à peu des comparses, le récit prétendait que l’énonciation d’un souvenir – langue toujours travaillée, images discordantes parfois – permettrait de

tarir la source de la mémoire et d’oublier avant que l’oubli s’impose de lui-même,

avec la maladie de la mémoire, par exemple, qui sera plus tard l’un des thèmes majeurs – introduit peu à peu – du roman « Le Jardin de Giorgio Bassani ».

Le principe était que ces moments de plongée en eau sale se déroulaient en présence d’un public, d’ou l’appellation peu contrôlée de :

 » SEQUENCES PUBLIQUES d’OUBLI  » ( SPO)

1 / YDIT SPO tel quel

De novembre 2015 à juillet 2019, ce furent ainsi 108 épisodes.
Si l’on veut en avoir une idée, commençons par la vie publique :

La fessée de la ministre.

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/8701

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/8957

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/8997

Plus intime : lecture et terreur, L’Arsène lupine...

 

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/4921

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/4926

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/5252

 

Il suffit de se promener en utilisant les flèches en bas de chaque post, avant–>, arrière<–

Ainsi rencontre-t-on, par exemple , un épisode très construit autour d’images et de passé, certains échos du territoire natal, la pauvreté, et diverses allusions à l’un des fils conducteurs d’YDIT : une forme d’érotisme discret.

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/6497

Ou bien d’étranges passages de la vie quotidienne

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/9656

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/10561

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/10311

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2 / YDIT- SUIT, ou YDIT saison deux.

En juillet 2019, et d’ailleurs le modèle tendait à l’essoufflement ( beaucoup trop d’heures de travail exigées par chaque post), un épisode ( une espèce de amoureuse intelligente et mémorielle) pendant deux voyages d’été solaire, en Italie du nord, contraignit à interrompre le projet « YDIT-SPO ». Comme d’habitude, les « posts » estivaux avaient été composés avant les voyages, pour ne pas autoriser une désagréable discontinuité- en contradiction visible avec l’essence du projet. Mais rien ne fut repris ensuite. Rien écrit.

Hormis un roman :  » Le jardin de Giorgio Bassani »

A partir de notes ( le narrateur était revenu à FERRARA six semaines plus tard précisément pour ces notes et photos à prendre, comme un reportage au dedans de la mémoire vive), un roman a été écrit. Entre septembre et 31 décembre 2019, ce fut le projet unique. Autour de ce roman, comme pour une anticipation de sa publication, et tandis que le manuscrit poursuivait son équivoque cheminement de soumission à des éditeurs, deux étapes nouvelles :

saison 2 / 1 : « Le Rétro-calendrier »de l’avant », début mars mi-avril 2020 :

quelques épisodes régulièrement publiés, sous le titre à présent générique de  » YDIT-SUIT ». S’y déroule, en textes et images nettement plus lisibles (le choix ayant été fait de renoncer à la densité requise par le choc mémoriel de  » YDIT-SPO »), le récit rapide et coloré des visites (Parme, Padoue, Milan, Venise, Modène) au sein desquelles s’enchâssent les deux séjours à FERRARA, l’été 2019.

ceci par exemple :

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/11313

Saison 2 /2 : L’évocation de la fabrique du roman « Le jardin de Giorgio Bassani » :

elle-même, de façon logique puisqu’un livre n’existe que sous la forme finale diffusée, scindée en deux temps :

« J’écris FERRARE » ( avril 2020) : les avatars du rédacteur.

Ainsi :

https://wordpress.com/block-editor/post/yditblog.wordpress.com/11345

« Soumettre FERRARE »(mai 2020) : les cheminements du manuscrit.

https://yditblog.wordpress.com/wp-admin/post.php?post=11356&action=edit

 

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3/ YDIT-SUIT , Saison 3,  » Le jardin de Giorgio Bassani « .

Le manuscrit est refusé par la vingtaine d’éditeurs choisis pour leur catalogue ( risque assumé ! ). Plus exactement : le confinement a modifié les rythmes, et même parfois brisé les élans, de sorte que presque la moitié des éditeurs n’a pas répondu, en dépit des habitudes. Peu importe, désormais : à partir du 3 juin le texte est publié, dans une forme très lourdement revue : découpe des chapitres, travail sur l’image, et quelques rares modifications de langue.

Chaque semaine, mais selon des variations aux variables non dicibles, deux « épisodes » sont publiés.

A cela s’ajoute une interruption, l’ ENTRACTE de sept posts , en aout, QUI FONT SEMBLANT DE MENER QUELQUES INTERROGATIONS SUR (PAR EXEMPLE) LES RAPPORTS IMAGE /TEXTE, LA NUDITE …au motif d’un séjour parfait dans une maison grecque.

Une autre interruption est programmée pour la seconde quinzaine de décembre 2020.

Ainsi, on peut estimer ( le narrateur peut décider) que l’épisode 99/99 du projet image-texte « Le Jardin de Gorigio Bassani »sera publié- ici- tout début mars 2021, c’est-à-dire pour le premier anniversaire du premier COVIDconfinement.

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YDIT Saison Quatre ? On verra !

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Didier Jouault pour YDIT-SUIT, « Pour 200, t’as plus grand chose, mais c’est déjà ça « (Intermède)

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 28/99 – Les notes minuscules débordant l’espace, Quatre grands-parents catholiques. Chapitre 9 fin.

Dans son BnB de Mantoue,qu’elle me « présente », Erika est à soi seule une promesse de vente, efficace et souriante, plus claire que notaire. Je regrette une fois encore l’intraduisible des jeux de mots, surtout stupides.

Schopenhauer le disait, environ, dans une confession qui a été supprimée des rééditions, j’ignore pourquoi, mais qu’on peut lire dans l’exemplaire en Portugais que conserve la bibliothèque de Coimbra, aux armes de René d’Anjou d’ailleurs, mais ce mystère n’est pas le nôtre ( le mien c’est l’énigme du jardin secret de Bassani) : «L’existence du mot ne traduit que les maux de l’existant, et certainement pas le primat de la représentation sur la volonté du monde ».

Bien dit, Erika ! Well done, Sister !
Ici s’achève donc notre mini séquence dite « marivaudage polyglotte, avec inclusion de mufleries – si ce mot a encore du sens-. Du reste, à l’Agence, avant de mettre en forme définitive les notices que j’envoie sporadiquement, comme en attendant les barbares,  merci les Juniors,  avant de les diffuser, une commission des gros mots fait le ménage dans mon langage.
Mais si je tends la main à Erika, c’est pour la convier à s’assoir sur la canapé en lin grège, qui supporte impassiblement sa présence. Elle s’étonne d’un sourire, mais se laisse guider.
Je dis ma surprise : lorsque j’ai retenu le BnB, sur le site, j’ai bien vu l’image d’un immeuble ancien, XVIIeme joliment rénové. D’ailleurs, c’est très bien chez vous, très réussi, couleurs et miroirs. Peintures en murmures sur les murs. Bon genre pour voyageur. Original et repro et clin d’oeil…

Erika remercie, ce qui est d’autant plus facile dans sa langue qu’on l’appuie d’un sourire large comme un geste : «  e cosi ». Moi «  Mais j’ignorais que ce fut ici naguère la maison du rabbin ? » Avec un peu de gêne, semble-t-il, elle murmure que la maison a été, comment dire?… Moi, je sais comment on aurait dit en France, entre 42 et 44 : «aryanisée ».
Autrement formulé : réquisitionnée, puis rachetée à très vil prix, parfois symbolique, par un nouveau puissant muni de tous les certificats bienfaisants : quatre grands parents catholiques. Ou à la rigueur plus largement chrétiens.

On dirait qu’Erika comprend, et elle remue un peu ses jambes comme pour partir ou pour dire, mais se borne à jouer l’offusquée. « Ici, en Italie, on n’a pas du tout fait ça, qu’est-ce que vous croyez ? On s’est beaucoup moins mal comportés que vous, les Français, nous n’avons pas Drancy ou Beaune-la-Rolande, arrondissement de Pithiviers, Loiret, et tout est seulement devenu horrible, oui seulement lorsque les nazis eux-mêmes nous ont à notre tour occupés, et ont pris les commandes » …euh… enfin. Elle ajoute, peu soucieuse de points d’Histoire, que « De toute façon, il y en a encore beaucoup, des Juifs, ici, enfin pas dans l’ancienne maison du rabbin, parce que »…Erika s’embrouille, le sent.
Nos échanges en polyglotte primaire s’adaptent peu à l’urgence de la situation- simple remise de clé- on peut mettre sur le compte de l’incompréhension le léger malaise que je perçois. L’incompréhension, ou le malaise – très fugace- de choix qui n’auraient pas été faits?


Plus tard, je saurai qu’ERIKA voyagea beaucoup : en particulier aux États-Unis, où elle rencontra des communautés diverses, plurielles, occasions d’ouvertures (et parfois de couvertures?). J’apprendrai qu’elle fit du cheval au Nevada, prenant leçon, parmi d’autres, des Indiens sortis de leur réserve ( si peu naturelle), dont elle retint des idées de nuit étoilée…Qu’elle glissa, peu vêtues, dur des neiges du Montana. Qu’elle conversa aussi avec, etc., etc.

Pour une  bonne fille de belle-famille ( cette fois encore l’adjectif peut glisser sur son axe ),ce sont expériences dont on revient exterminée par la fréquentation des abîmes, Michaux ou chamanes nommés Dom Juan, à moins qu’on ait été peu à peu élevée- en jolie fille de grande famille – à tirer de la surprise ou des profondeurs tout ce qui permet plus tard de vivre avec légèreté  les plaisirs et facéties de la vie, en particulier dans la plate Mantoue.

Mais c’est un autre pan du récit, même si les images peuvent-comme on sait- voyager sur d’autres plans de la mémoire que les mots. Il faudra que les paroles rattrapent le retard : l’image surgit, le langage poursuit.


MANTOUE : Lorsque, l’ayant accompagnée à sa porte (mais notre simple remise des clés a duré plus d’une heure), je me retourne, j’observe le grand tableau fixé à gauche de l’entrée. J’ai réglé la connexion, Spotify m’entoure d’une bande-son type piano jazzy tendance Keith Jarret, ou Paul Bley, un peu fantôme, mais le linceul –bien plié- n’a rien perdu de son éclat. Le tableau, c’est un nu cadré court, assez peu figuratif (mais un nu reste un nu, désolé), très pudique au premier regard, mais un nu pudique ça n’existe heureusement pas. Le modèle : Erika ? Tu peux toujours rêver, mon pote. Erika, ses copines se photographient peut-être

dans la soyeuse salle de bains pour essayer le maillot de plage, et oublient ( oublient?) la photo en marque-page dans un livre d’art sur Mantoue. Joli décor, le BnB. Belle mentalité ! Mais mes images vont se multiplier de façon très inattendue, au retour d’errances nocturnes dans la plate Mantoue. Patience, ce sera chapitre 11, début octobre.  On a le temps de voir les feuilles que la sécheresse épargne prendre leurs quartiers divers et d’hiver.

Au centre d’une coupelle en porcelaine marquée aux armes de la ville (objet en général défiguré par son intention même), plusieurs cartes pour des galeries d’art, des restaurants, presque tous- si on déplie le plan, au cœur ou en bordure de l’ancien ghetto, pourtant étroit. « La belle Erika » (encore une formule à se faire raboter la notice !) n’aurait-elle pas choisi seulement par hasard de rénover une partie de l’ancienne maison du rabbin ?
Tout fait d’Erika l’inverse de Stéfania de Modène. Elle parcourt sa vie dans une aisance perceptible, tôt conquise, ou vite héritée ? On va bientôt le savoir. Chapitre 11, c’est dit. L’ennui, avec la publication numérique, tout de même, c’est qu’on ne peut pas se reporter tout de suite au chapitre 11, pour répondre à la volonté de savoir. Erika n’admet des visiteurs que parce que ce sont de rencontres. « Que parce que », Proust n’aurait jamais laissé passer la formule, il aurait appelé Céleste en pleine nuit, elle ne dormait pas. Et Flaubert non plus, tout Croisset en aurait vibré, mais il se fait tard : je ferme le bloc sur la couverture duquel Erika aurait pu lire «notes pour rapport ». Heureusement que non pas.la Galéria

Dans la coupelle, un carton dépasse : une carte longue, format inhabituel, caractères noirs sur fond jaune, porte la mention : Erika Rossi, commissaire-priseur, commissaire d’expositions, art contemporain, galerie Ephémère, rue Giorgio, Mantoue.

Voilà une indication pour une fois sans équivoque. On est loin des vias emberlificotées vers le jardin BASSANI. J’aime qu’on m’indique le chemin. Surtout s’il s’agit de ce bon vieux Giorgio. De son jardin de Bassani. De mon intérieur façon jardin. Mon fort intérieur jardin, ma bastille jardin, ma redoute jardin.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 28/99, Chapitre 9 – Les notes minuscules débordant l’espace, fin. Prochain chapitre ( évidemment le dixième) pour fêter l’automne, ça vous irait?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 27/99, Chapitre 9 – Les notes minuscules débordant l’espace ? SUPPORTS ? SURFACES !- milieu .

Amusé de ma surprise, Casa dell rabbi c’est Erika Airbnb. Nous en sommes là de l’arrivée à  MANTOUE.

Surprise devant la maison. J’informe les amis. C’est vrai, la façade,  et je ne mens jamais au Trio. Juste je leur raconte des histoires.

 Erika, vive, en chair et en gestes, est disponible aussitôt que, depuis le porche, je l‘appelle. lc3a9xc3a9cutantSa galerie est toute proche, elle arrive, efficace et dynamique, bien prise dans ses RayBan, sa trentaine à peine atteinte, son jeans délavé très proprement.Elle explique le BnB sans lasser, c’est clair, mesuré mais gracieux (si cet adjectif a encore du sens pour qui que ce soit, et s’il ne mérite pas l’anathème ?).Erika surgit tout de suite.Tout est OK ? Un peu toqué ? Aussi Capé ? Décapé ? Va dire ça en Italien !

Rieur, ayant vu la foultitude de la ville, je réponds pourtant : tout est toqué, sachant qu’elle ne peut comprendre, mais je ne sais pas résister aux jeux de langue.
Voyager pour l’Agence m’a depuis longtemps offert ces parenthèses de bonheurs.
Dans l’AirBnb, tout est surface et brillant, comme à Mantoue on sait mentir. Miroirs aux murs, glaces de la salle de bains qui dédouble tout (heureusement, j’ai veillé à respecter ma ligne).

Supports ? Surfaces !

Dans la visite le regard d’Erika saute la cuvette des toilettes, nous sommes à cent-vingt euros la nuit et elle dirige une galerie d’art, ce sont des zones de vie où l’immatériel du quotidien exige de tous le silence quant aux fonctions du corps, malgré l’œuvre célèbre du « minimaliste », ou «conceptuel » ? Piero Manzoni, devenu très fameux en proposant à l’exposition puis à la vente son œuvre la plus connue, quatre-vingt-dix boites cylindriques en métal, belle taille, numérotées, sans étiquette, portant la mention «  Merda d’Artista ». Rien d’autre, mais n’est-ce pas déjà plus que trop ? (je revends toute la collection des œuvres conceptuelles ou minimalistes d’Erika, dont je ne connais cependant pas déjà l’histoire – mais pas d’impatience, c’est chapitre 11, début  programmé, tiens tiens -on peut donc tout savoir d’avance? j’échange contre un seul mètre carré de triptyque signé par Francis Bacon surtout accompagné de ses visiteuses).IMG_5190

Supports ? Surfaces !

Rapports? Efface !

D’un geste, j’indique, avec une légère interrogation : «  Tant de miroirs ? ». Elle réplique, rieuse  à son tour: « Tant de lumière ! ». Prête à me livrer enfin l’espace, elle indique un trousseau de clés : « Surtout, ne pas oublier, sinon nuit dehors », dit-elle avec cette gentillesse un peu coquine d’un vieux prieur visitant l’internat « Ou bien je vous appelle ? » dis-je en riant, sur le ton méli-mélo d’un qui s’approcherait de la serveuse, hier soir, en terrasse, et commanderait un Spritz, puis encore un Spritz, et un nouveau Spritz, en espérant on n’est même pas sûr de quoi, puis demanderait un taxi en confirmation de toutes les défaites. « Et j’arrive, subito », termine la logeuse, dans l’un de ces mouvements de bras ouverts qui superposent le père noël et le gendarme, les deux marionnettes majeures des types qui font le même métier que moi.

Erika, présentation du BnB terminée, va partir, non sans indiquer le frigo : jus de fruits bio, eau minérale purifiée, prosecco. AirBnb de bonne gamme, on voit, c’est la plate Mantoue. Et on le voit maintenant pour y croire, puisque mes « notices » doivent s’acoquiner d’images afin que les Jeunots de l’Agence s’illustrent.

Descendue de nos messages AirBnb mal traduits, Erika est à soi seule une promesse de vente, efficace et souriante, plus claire que notaire. Je regrette une fois encore l’intraduisible des jeux de mots, surtout stupides. Chacun sait que ce sont les meilleurs échos de l’intérieur.

________________________________________________________________________Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 27/99, Chapitre 9 – Les notes minuscules débordant l’espace –milieu.  SUPPORTS/SURFACES  A suivre d’ici là, bons voyages!

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 26/99, Chapitre 9 – Les notes minuscules débordant l’espace – début .


Bref rappel pour ceux qui sont de retour :

Voyageant pour l’Agence, sous le regard d’un Trio complice et de Jeunots amusés, le narrateur parcourt lentement les étapes choisies qui le conduisent à nouveau vers le clair-obscur de FERRARA, dans le jardin rose de Silvia. Il espère trouver dans l’autre Jardin, celui encore caché de Giorgio Bassani, les témoignages  sur Renaissance-Résistance dont il a perçu les échos lors d’un précédent passage.

Le trajet, un peu lent et désordonné ( huit chapitres pour en arriver là!) passe par Modène – ses photos d’exécutés, l’histoire de Stéfania – mais nous voici à Mantoue, ça va pétiller un peu plus. Pas dommage, non?


Chapitre 9

Les notes minuscules débordant l’espace

Dans la nuit trop courte, avant le voyage vers Mantoue, je m’étais éveillé,  j’avais noté cette phrase : « Des fantômes sereins, apaisés d’eux-mêmes, traversent le décor. Sur leurs fesses de squelettes, les shorts aussi deviennent Idéal. » Plaisir ancien et durable de détourner les formules du poète, mon paletot lui aussi devenait idéal. Puis l’expression « squelettes en short » est devenue, au fil des temps, une sorte de description familière de nos univers mentaux, à l’occidentale. La chair quitte les os, ça sent un peu la tombe, jusque dans nos salons. Soixante-dix ans, et je me grignote l’avenir sur les routes, mémoire dans la soute, oubli : marché raide sans soulte.Soixante dix ans, à force-maintenant, et toujours mes « notices » oh, ça va, les jeunots.

Encore en chemin vers les profondeurs de Ferrare, et voici donc Mantoue. Erika, elle, s’exprime avec un Anglais de grande qualité, ce que j’avais pu constater à l’origine, dans nos dialogues sur WhatsApp. Arrivée tardive du car substitué au train à la fin du trajet (Marko dirait qu’il préfère un demi de substitution, plutôt bien frais, voire un demi de mêlée, pourvu qu’il s’agît d’une équipe féminine, trop tard pour expérimenter le bi-genre): soleil, et c’est la couleur de cette ville ducale.

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Depuis la gare routière, évidemment, j’ai un peu erré, davantage distrait par les groupes de touristes que par le plan de ville, assez simple, pour une cité-Etat Renaissance italienne. GPS, tout à la fin du parcours seulement, car je ne sais définitivement pas finir les itinéraires, s’agirait-il de découvrir un jardin près d’une maison, un court de tennis près d’un musée, un sourire au terme d’une attente, un souvenir penché de travers au bord d’une mémoire, comme une chouette sur la corniche d’une armoire… Je ne sais pas finir.
Ici, tout est brillant, tout est turbulent, vivace et sensible aux vents des modes, malgré la profondeur avide, sans doute, des racines poussées dans l’Histoire. Les rues sont des Murals rondement peints, vite nettoyés.art mural.JPG

 

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A mon âge, je ne le répète pas, mais ça commence à compter le décompte, aucune entreprise de séduction n’a vraiment de sens, sauf dans le costume d’un Ancien qui afficherait l’amicale sagesse du confident, rien que pour être tout près, encore très proche, dans les gestes, la peau et les odeurs, boire un café, comme c’est joli son geste quand elle finit la tasse yeux clos, ou quand elle se redresse au milieu d’un court frémissement du dos, ces chaises, ça fait mal aux fesses, non ? Et elle prononce le mot fesses en abaissant un peu le son, comme pour une pudeur de gamine ou de professeur plutôt, vraiment, pas d’hésitation, ça vaut la peine de rester là, même rien que pour si peu, et de se proclamer vieux confident, pour masquer l’interminable permanence du désir, jusqu’à la fin du regard, et même au-delà.

Mais les squelettes n’ont pas plus d’yeux que de shorts, tant mieux.

Le soleil, ici, comme certains alcools des Iles, c’est trop fort, et c’est très bien. La chemise un peu humide, je parviens rue Giustiziati.

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L’immeuble, ancien, dont la façade porte des traces de rénovation et des efforts de couleurs (lais de peinture jaune œuf, pots de fleurs ) expose une géométrie parfaite, rigoureuse, attendue: Le nombre d’or dans l’ombre dort, c’est pas mort, on a tort, c’est fort, c’est d’or, comme disait Le Corbusier. Ou à peu près.

Ou Salomon reconstruisant le temple de Jérusalem.

Même dans cette ville construite de surfaces et décorée de reflets, le pouvoir de l’ancien à parler ses traces jusque dans le présent provoque l’habituelle émotion, pour laquelle on voyage, découvre, annote. Par endroits, sous la surface de cette bulle, la pierre impose son poids de mémoire. Et moi, voilà pourquoi on me laisse promener ici mes yeux de d’observateur-notateur (corporation honnête, il y a bien des restaurants chinois-vietnamien).

 

Traversant, je lis de plus près le panneau, à droite de l’entrée, jusque-là indéchiffrable en raison de la distance, rectangle de pierre déjà ancien  :

Casa dell rabbi
Costruta alla fine del XVII secolo forse suprojetto del flammingo Frans Geffels, l’abitazione mostra sulla propria facciata una serie di panneli in stucco di gustosa fattura e un portale bugnato a punta di diamante.

Une plaque émaillée, traitée en sépia, complète et répète, par une photo carrée de la façade, telle qu’on la voyait en 1885.
Amusé  de ma surprise, mais j’aurais pu m’y attendre dans un tel parcours en trois points décrivant l’approche de Bassani’s garden, un pied sur le trottoir et l’autre sur la rue, j’envoie une courte salve de SMS – assez semblables- à Edith et les filles (patientes réceptrices), mais aussi au fameux trio de comparses, Cécile, Mark, Sergui, mes compagnons de routes et de générations diverses. « Je n’y suis pour rien, leur-dis-je en quelques signes et deux photos, la maison du rabbin, « réellement je n’ai rien voulu.« 

C’est vrai, et je ne mens jamais au Trio. Juste je leur raconte des histoires.De quoi renforcer le réel de l’amitié par l’irréel du possible. Encore une formule intraduisible pour Stéfania, ou Erika. Et, tiens, au fait, ERIKA ?

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 26/99, Chapitre 9 – Les notes minuscules débordant l’espace – début. Suite le 14 septembre, déjà bien rentrés dans l’effritement du réel  ou sur le point de démasquer pour voir ?

 

Photo de Anastasiya Gepp sur Pexels.com

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 25/99, Chapitre 8 – fin, genre J.F.K. sans Madame qui rampe.

Ces trois-là, armes sorties, précèdent la FIAT Croma où Falcone et Francesca Mavillo sont en train de travailler un dossier, pas une minute à perdre, on rentre de l’aéroport, on va prendre la bretelle de l’autoroute A 29, l’embranchement pour Capaci, le seul endroit où ralentir présente un danger, mais ils sont confiants, les trois braves, dans la voiture d’escorte, Vito Schifani, Rocco di Cillo, Antonio Montinaro.
Un homme de main de Toto Rina, Giovani Brusca, aidé de trois sous-mafieux, a comblé pendant la nuit un tunnel d’évacuation sous l’autoroute, là où on ne peut que ralentir, 400 kilos d’explosif, estimera la brigade scientifique. Le gouffre crée atteint presque cinq mètres. Les occupants des deux premières voitures sont morts. Escorte et magistrats. C’est un scoop mondial, on verra les archives dans tous les coins du monde et même, des années plus tard, dans des films. Pendant son procès, en 1995, il n’expliquera jamais d’où provenaient les informations ultrasecrètes sur les déplacements du juge.
Un romancier malveillant écrira que l’un des gendarmes de l’escorte en avait croqué, trop stupide cependant pour deviner le piège de sa propre mort, il croyait à un tir au fusils contre le juge.Genre J.F.K. sans Madame qui rampe et trempe. Comme si on pouvait abandonner des traces autres que les images des télés.
Stéfania, dans la tourmente, fait une fausse couche, perd le moral, son temps, l’espoir, son emploi à la mairie, dans le service de nettoyage. La mince pension résiste à l’infatigable inflation, comme la plage résiste aux vents ou à la marée : en surface. Succèdent les années sinistres.C’est Géronima, une fois encore, qui vient au secours de Stéfania. Sortie de la Centrale de Reggio de Calabre, où – selon sa formule même -de très très violents dialogues avec l’autorité l’avaient conduite pour pas mal de temps, elle enseigne à Stéfania l’art discret des cadres fabriqués à domicile, dernier témoignage de l’artisanat cellulaire. Depuis les boites de poissons, les deux femmes n’ont cessé de partager la tendresse des pays perdus. Stéfania ne pouvait visiter Géronima en prison, tu penses, avec le mari Carabinier, mais maintenant.Au moins ça.
Les cadres, métal brossé ou bois durci, c’est aussi vain et solitaire que la vannerie des gitans, ça ne rapporte pas davantage, mais la pension est désormais si modeste. La vieille amie s’est installée à Modène, et c’est dans la ville d’Este que la rejoint Stéfania, puisqu’on l’héberge si affectueusement. Maintenant, Géronima utilise les cadres en raphia pour une aide aux migrants du sud, même si Modène est vraiment loin de la Calabre, et davantage de la Sicile. Même de Malte, la porte d’entrée des fuyards, l’île où la rencontre de l’Orient avec l’occident a tellement failli mal finir. On verra tout ça plus tard. Le siège de Malte.
Cependant, elle reçoit parfois dans le BnB, très discrètement, des personnes venues de Lybie, des enfants surtout, c’est moins contraignant, et si possible pas trop noirs, type ghanéen, parce que, à Modène, dit-elle, de noirs il y en a si peu, ça se remarque. Les Égyptiens, comme on les appelle, de Lasciate Ci Entrave, ou Accoglierte, ça passe mieux, ou bien les « voisins yeux vigilants » supposés veiller à la sécurité du quartier font semblant de les prendre pour de Siciliens, ou des Sardes, tout est si mélangé là-bas, les hommes sont si tannés, dans ces îles qu’ont beaucoup fréquentées les Maures.
Ensuite, l’appartement voisin au 3ème se libère car le vieille dame en violet vient d’y mourir, celle qui était veuve d’un capitaine de la marine marchande, et qui donnait aussi des provisions pour les migrants, pour réparer un peu tout de même.

Recommandée par Géronima, Stéfania en devient locataire, loyer très bas, et nul ne peut dire en toute certitude quand elle y accueille pour la première fois un « hôte » Airbnb, se réfugiant alors chez sa bonne voisine Géronima, entre deux vagues d’exilés différents déposés à Modène, comme ailleurs, par un identique désespoir. Les installations, décevantes pour un futur touriste de BnB paraissent luxueuses aux recueillis, même si l’absence de climatisation conduit à dormir nu. Mais personne ne s’intéresse à cela: un réfugié a la nudité pour statut. C’est celui de l’oubli.

Tout de qui semble étrange et fatigué, sur elle ou dans l’appartement, la méfiance ou la fêlure, tout provient de seulement cela, des traces que les parcours brisés des migrants laissent dans la vie et le monde.

« Puisqu’on a -enfin- bouclé l’arabesque langoureuse du récit, cette interminable histoure de Stéfania, on pourrait – enfin- aller prendre ce verre chez Tonia« , dirait Silvia, ensuite, dans le jardin rose, Silvia qui ajouterait : « Comme ça tu m’expliquerais où tu en es de cette histoire que je ne comprends pas , réellement, toujours pas, même venue d’un Français, et tout peut venir d’un Français à Ferrare , et surtout l’indicible secret de ce fameux ( et réel?) jardin de Giorgio Bassani ? » :

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Didier JOUAULT , pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 25/99, Chapitre 8 – fin, genre J.F.K. sans Madame qui rampe.A bientôt? Pour un petit 9 neuf comme un oeuf ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 24/99, Chapitre 8 – début . Histoire de Stéfania, encore. L’embranchement pour Capaci?

En écho à l’époque rayée de tirs.

De ces années-là, Stéfania dirait qu’elles ont été celles des mains rougies et de la tête dorée : le sang des poissons et les inévitables petites coupures au bord de boites, mais aussi les gros billets des bonheurs sans réserve, à l’usine des amitiés sans hommes, et c’est tellement plus calme, et nuits sans mari, on s’en passe davantage que de pain, même si ça tient chaud les soirs de vent. Elle est pauvre, pas très jolie dans le regard des minables dragueurs locaux. Ses doigts qu’on peut imaginer sur une peau nue sentent l’écaille, et ses cheveux- jamais dénoués- l’huile de boite. A Géronima, plus vieille de dix ans et qui lui apprend l’absolue absence d’importance de tout cela, la radicale absence, Stéfania doit beaucoup, mais c’est un autre pan du récit.
Avant qu’elle atteigne vingt ans, parviennent de très loin ces rumeurs sales que forment les explosions, les tirs, les violences, elle n’écoute pas le nombre des morts depuis trois ans, plus de cinq cents vivants que les Brigades Rouges ont jugés bons à tuer, elle tourne la tête, un peu dégoûtée, lorsque les actualités du cinéma font passer des images du pape, le petit Paul VI, qui célèbre au Vatican une commémoration burlesque et fissurée de partout, en l’honneur perdu de Aldo Moro qu’on a préféré ensevelir en quasi secret dans son petit village natal de Torrita Tiberina, car il ne faut tout de même pas payer plusieurs fois le billet d’entrée pour cette catho-clownerie républicaine.
Stéfania aurait aimé rencontrer un homme capable, au moins, de lui donner les clés de ce monde, d’écouter ses attentes, d’écourter ses distances prises avec le simple bonheur d’exister, sans mentir.

Mais longtemps, à Bologne, où elle vit à présent, elle évite le soir, et les sorties sous les arcades où parlent les désespérés d’où partent les menaces, croit-elle, et personne pour démentir que le danger vient toujours de ceux qui vivent dans l’ombre, et pourtant c’est en pleine lumière qu’ils galipettent et se reproduisent.
Seules les grandes places de cartes postales et la proximité des deux tours l’apaisent un peu parce qu’ici alternent les dégazages touristiques, descente de car comme de reins, et les foires au livre de jeunesse. Géronima, sa collègue en sardines et anchois lui écrit de là-bas, le village sarde où les premiers voyageurs asiatiques arrivent. Elle l’apaise, tente de lui donner des idées blanches, un sens à l’absence.
Maintenant, attirée de force par les maigres bassins d’emploi au nord du pays ( toujours la même Histoire) Stéfania précisément habite Bologne. Elle ne prend le train que pour aller visiter la famille, à peine une fois l’an, sinon les trajets coûtent trop d’argent.
Sans doute en écho à l’époque rayée de tirs, bourrée d’explosions, ravinée d’informations blêmes, Stéfania riposte à temps et résiste à ses peurs inventées par le monde, en épousant un gars venu d’un village voisin, en Sardaigne. Ils parlent dialecte. Lui s’est engagé tôt dans la carrière des armes pour éviter la carrière de pierre, et s’adresse à elle comme les hommes sardes parlent aux femmes sardes, même si tout le monde habite maintenant un petit deux pièces près de San Stéfano- à Bologne. Son uniforme de Carabinieri semble lui rester sur les épaules quand il la rejoint pour l’amour conjugal, respectueux et solide.

L’histoire qui reste, du reste, est brève. Volontaire, par morale et aussi intérêt des indemnités diront ses amis injustes, le carabinieri s’est lancé dans la protection rapprochée.
Un temps, mais ça ne lui plaît pas du tout, et encore moins à Stéfania, il accompagne à leurs réunions des membres de la loge maçonnique P2, dont Lucio Gelli, qui aimait tant rêver à un contrôle généralisé des cadres. Pendant la tenue, il attend assis dans la voiture, à côté du chauffeur, car ils ne sont pas admis à entrer, bien entendu. Il y a trop de lourds secrets malodorants ou voluptueux dans l’ombre des loges italiennes. Il n’aime pas trop ce qu’il entend, et ces fratelli sont trop des messieurs de la ville. Lui se nourrit de culture sarde comme de conseils américains. Visiblement, ce sont d’utiles précautions.
Avec joie, il accepte une promotion, qui lui aurait été reprochée si elle fût venue des Fratelli, mais non. Il intègre la sécurité du juge le plus célèbre de la télé, déjà, Giovanni Falcone. Mais ça le rapproche de Stéfania, c’est quand même compliqué les affectations des gendarmes, le célibat géographique, malgré les primes, surtout quand on est un Sarde fidèle.


Ce jour-là, il n’y a même pas trois semaines qu’il fait ce travail de Romain, lui un Sarde, il commence à s’habituer aux horaires, il est l’un des carabinieri qui ont pris place dans le cortège pressé. On pose avant le départ. Ces trois-là, armes sorties, précèdent la FIAT Croma où Falcone et Francesca Mavillo sont en train de travailler un dossier, pas une minute à perdre, on rentre de l’aéroport, on va prendre la bretelle de l’autoroute A 29, l’embranchement pour Capaci, le seul endroit où ralentir présente un danger, mais ils sont confiants, les trois braves, dans la voiture d’escorte, Vito Schifani, Rocco di Cillo, Antonio Montinaro. On pose sa peur avant le départ vers l’Histoire.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est nu-pierre-tuileries-alarmc3a9.jpg

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Didier Jouault, pour YDIT-SUIT, Chapitre 8 , début, L’embranchement pour Capaci? A suivre, le 9 septembre, et même une impatience improbable ne peut modifier le Programme.




					
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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 23/99, Chapitre 7 – fin. Histoires de Stéfania.

C’est au début des années troubles, années de plomb, quand le général de Lorenzo, chef des Carabinieri projette un coup d’état, été 64. Et c’est aussi environ lorsque le purulent Edgardo Sogno avoue (dans son livre  posthume paru en 2000, « Le testament d’un anti-communiste ») qu’il a lui aussi travaillé, et très activement, à une prise du pouvoir sur des modalités antirépublicaines, encore un écho de «Vingt années des chemises noires », des périodes furieuses dont le pays se défait, ici comme d’autres, avec tant de misères et de difficulté. Tant de lenteurs, comme ce récit.

Voici le cœur même des récits de Bassani sur la Ferrare complice, toujours, bourgeois et communauté juive ensemble convaincus des bienfaits du fascisme, jusqu’en 42 pour presque tous, et encore ensuite pour pas mal d’autres, désormais plus discrets. Comme si, un peu, dans cette terre de l’Antique, les murmures nuisibles des empires cassés parvenaient encore, trop nets dans l’aigu, aux oreilles des contemporains déçus de n’avoir pas appris à temps la surdité.

( Ma fragilité : je sais que je vais regretter cette phrase )

J’ai marqué une pause. Parce qu’on n’a pas encore assez fait connaissance pour qu’elle  m’invite dans sa cuisine, Silvia m’aura conduit chez Gourmet Burger, tout près, rue Saraceno, la sauce verte maison qui accompagne la version poulet/aubergine aurait fini par réduire à rien mes ambitions de bien-manger.

Ensuite, j’ai regardé la tasse vide, le verre à demi plein de vin rouge épais et poivré, qui dessinent à deux une sorte de continent obscur, bousculé par l’éclat que pose un fin crayon du sucre en poudre. « Je ne me poudre qu’au sucre », aurait dit le grand Louis XIV , maintenant la Maintenon main tendue vers le maintenant de son chéri mamour. Mais son confesseur, père-propriétaire enrichi en lotissant son terrain du Père Lachaise, laisse filtrer des données un peu contradictoires, le Grand Louis ayant fait importer du Royaume du Bénin une de ces petites merveilles de poudre de corne dont les effets, selon le confesseur, sans conduire à un perpétuel de l’exploit, garantissent à coup sûr, sans coup dur, même bien mûr, de respecter la devise d’un lointain cousin : «  Je maintiendrai ».
(Parfois je m’absente résolument de mon propre sérieux. Détours des tours de langage)

Lorsque la parole dérape, je regrette que nos langages lacunaires et frustes, à Silvia et moi, empêchent les rebonds et les retours de volée.

J’ai envie de lui demander si elle connaît le club de tennis qu’on entend si on lit « Le jardin des Finzi-Contini »? Mais, allez savoir pourquoi (une impatience structurelle sans doute) je perçois chez elle comme une espèce d’agacement.
Je reprends la biographie : je prétends que Stéfania aussitôt travaille dans une conserverie de poissons, des petits anchois au sel et des sardines à l’ail dans l’huile, ce sont les usages de la Sardaigne natale, sardines à l’ail, filles au travail, il n’y a que la Famille qui aille.

Soudain, en ce moment du récit, je prends conscience des lacunes de vocabulaire. La Mafia oui, je vois, La Camora napolitaine, aussi. En Calabre, N’Drangheta, c’est bon. Mais en Sardaigne ? Aucune liste n’est jamais suffisante pour épuiser la diversité malicieuse des inventions désastreuses, et particulièrement s’agissant de sociétés secrètes.
En Sardaigne, près de son village de Calasetta, sur l’île de Sant’Antioco, Stéfania échappe à ce que tout auditeur attendait : pas de prostitution après l’anchois. C’est son choix, ça déçoit si ne déchoit ? Elle habite la petite maison au bout du quai, je l’ai retrouvée.une petite maison 1.JPG

Déjà, une route, beaucoup moins bitumée qu’aujourd’hui, permet de rejoindre Iglésias (au passage, c’est un peu mon métier, je conseille l’étape, les sept places et les remparts). file5-10IMG_0854.JPG

Stéfania rencontre d’autres femmes, plus savantes en huile et sardines, c’est bien, on partage les mains. Sur les murs du café bordant une place entourée de lauriers roses que les touristes brunis éparpillent sans les voir, des photos anciennes de la vie de ces femmes usagées, en grand format Noir et Blanc, témoignent toujours longtemps après, en ce siècle encore, de ce passé sans joie ni douleur.

Quelquefois certains résistent. Ce sont des femmes, aussi. Comme sur cet autre mur aux photos, à  Modène. Echos de pauvreté, résistances au temps.

Sa jeunesse croît, belle, préservée ou prolongée par l’ombre du père veuf, mais connaît pour toile de fond la couleur amère des années de plomb. Sur l’écran de la télévision familiale, elle observe sans y prêter la moindre attention, comme on verrait une publicité pour les produits à laver la vaisselle, elle entend les succès du PCI devenu inopinément « force d’appoint de partis institutionnels« , formule incompréhensible pour elle. Des mois passent. L’appontement est modifié pour accueillir les bateaux d’américaines impudiques dont les pères- ou les oncles- veulent acheter la petite maison, tout se mélange, qu’est ce que ça vient faire au milieu de la  » force d’appoint des partis institutionnels?« .

Dans les commentaires surpris en mettant le couvert, on dit que la résistance commune aux terrorismes, désormais, produit cette entrée massive, même pas rageuse, dans les conseils municipaux, régionaux, et même au parlement, oui, le Parlement majuscule. Parfois, les Américaines impudiques viennent acheter des anchois à l’ail, c’est leur choix
 Est-ce que ça a changé ? « Oui, bien sûr, des craintes encore davantage, et de l’espoir en beaucoup moins, sinon ça va les gars ? « , dirait la Stéfania d’aujourd’hui.
A l’époque, elle ne sait plus à quoi se fier en matière de déraison, à part le bruit sanglant des bombes, et les tiraillements de conscience ressemblent de plus en plus à des crises d’eczéma. On a ce qu’il faut pour ça, à la pharmacie, mais Stéfania ne fréquente pas les pharmacies, elle est en pleine santé. Et puis c’est trop cher.

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Didier Jouault pour  YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 22/99, Chapitre 7- Fin.  Exactement mille mots, quel petit boulot d’été, on n’imagine pas. La suite (car c’est pas fini Stéfania! ) la suite :  chapitre 8, épisodes 24 et 25- les 6 et 9 septembre). Sinon rien de spécial.C’est reparti. En route.

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