Bref rappel pour ceux qui sont de retour :
Voyageant pour l’Agence, sous le regard d’un Trio complice et de Jeunots amusés, le narrateur parcourt lentement les étapes choisies qui le conduisent à nouveau vers le clair-obscur de FERRARA, dans le jardin rose de Silvia. Il espère trouver dans l’autre Jardin, celui encore caché de Giorgio Bassani, les témoignages sur Renaissance-Résistance dont il a perçu les échos lors d’un précédent passage.
Le trajet, un peu lent et désordonné ( huit chapitres pour en arriver là!) passe par Modène – ses photos d’exécutés, l’histoire de Stéfania – mais nous voici à Mantoue, ça va pétiller un peu plus. Pas dommage, non?
Chapitre 9
Les notes minuscules débordant l’espace
Dans la nuit trop courte, avant le voyage vers Mantoue, je m’étais éveillé, j’avais noté cette phrase : « Des fantômes sereins, apaisés d’eux-mêmes, traversent le décor. Sur leurs fesses de squelettes, les shorts aussi deviennent Idéal. » Plaisir ancien et durable de détourner les formules du poète, mon paletot lui aussi devenait idéal. Puis l’expression « squelettes en short » est devenue, au fil des temps, une sorte de description familière de nos univers mentaux, à l’occidentale. La chair quitte les os, ça sent un peu la tombe, jusque dans nos salons. Soixante-dix ans, et je me grignote l’avenir sur les routes, mémoire dans la soute, oubli : marché raide sans soulte.Soixante dix ans, à force-maintenant, et toujours mes « notices » oh, ça va, les jeunots.
Encore en chemin vers les profondeurs de Ferrare, et voici donc Mantoue. Erika, elle, s’exprime avec un Anglais de grande qualité, ce que j’avais pu constater à l’origine, dans nos dialogues sur WhatsApp. Arrivée tardive du car substitué au train à la fin du trajet (Marko dirait qu’il préfère un demi de substitution, plutôt bien frais, voire un demi de mêlée, pourvu qu’il s’agît d’une équipe féminine, trop tard pour expérimenter le bi-genre): soleil, et c’est la couleur de cette ville ducale.


Depuis la gare routière, évidemment, j’ai un peu erré, davantage distrait par les groupes de touristes que par le plan de ville, assez simple, pour une cité-Etat Renaissance italienne. GPS, tout à la fin du parcours seulement, car je ne sais définitivement pas finir les itinéraires, s’agirait-il de découvrir un jardin près d’une maison, un court de tennis près d’un musée, un sourire au terme d’une attente, un souvenir penché de travers au bord d’une mémoire, comme une chouette sur la corniche d’une armoire… Je ne sais pas finir.
Ici, tout est brillant, tout est turbulent, vivace et sensible aux vents des modes, malgré la profondeur avide, sans doute, des racines poussées dans l’Histoire. Les rues sont des Murals rondement peints, vite nettoyés.

A mon âge, je ne le répète pas, mais ça commence à compter le décompte, aucune entreprise de séduction n’a vraiment de sens, sauf dans le costume d’un Ancien qui afficherait l’amicale sagesse du confident, rien que pour être tout près, encore très proche, dans les gestes, la peau et les odeurs, boire un café, comme c’est joli son geste quand elle finit la tasse yeux clos, ou quand elle se redresse au milieu d’un court frémissement du dos, ces chaises, ça fait mal aux fesses, non ? Et elle prononce le mot fesses en abaissant un peu le son, comme pour une pudeur de gamine ou de professeur plutôt, vraiment, pas d’hésitation, ça vaut la peine de rester là, même rien que pour si peu, et de se proclamer vieux confident, pour masquer l’interminable permanence du désir, jusqu’à la fin du regard, et même au-delà.
Mais les squelettes n’ont pas plus d’yeux que de shorts, tant mieux.
Le soleil, ici, comme certains alcools des Iles, c’est trop fort, et c’est très bien. La chemise un peu humide, je parviens rue Giustiziati.

L’immeuble, ancien, dont la façade porte des traces de rénovation et des efforts de couleurs (lais de peinture jaune œuf, pots de fleurs ) expose une géométrie parfaite, rigoureuse, attendue: Le nombre d’or dans l’ombre dort, c’est pas mort, on a tort, c’est fort, c’est d’or, comme disait Le Corbusier. Ou à peu près.
Ou Salomon reconstruisant le temple de Jérusalem.
Même dans cette ville construite de surfaces et décorée de reflets, le pouvoir de l’ancien à parler ses traces jusque dans le présent provoque l’habituelle émotion, pour laquelle on voyage, découvre, annote. Par endroits, sous la surface de cette bulle, la pierre impose son poids de mémoire. Et moi, voilà pourquoi on me laisse promener ici mes yeux de d’observateur-notateur (corporation honnête, il y a bien des restaurants chinois-vietnamien).
Traversant, je lis de plus près le panneau, à droite de l’entrée, jusque-là indéchiffrable en raison de la distance, rectangle de pierre déjà ancien :
Casa dell rabbi
Costruta alla fine del XVII secolo forse suprojetto del flammingo Frans Geffels, l’abitazione mostra sulla propria facciata una serie di panneli in stucco di gustosa fattura e un portale bugnato a punta di diamante.
Une plaque émaillée, traitée en sépia, complète et répète, par une photo carrée de la façade, telle qu’on la voyait en 1885.
Amusé de ma surprise, mais j’aurais pu m’y attendre dans un tel parcours en trois points décrivant l’approche de Bassani’s garden, un pied sur le trottoir et l’autre sur la rue, j’envoie une courte salve de SMS – assez semblables- à Edith et les filles (patientes réceptrices), mais aussi au fameux trio de comparses, Cécile, Mark, Sergui, mes compagnons de routes et de générations diverses. « Je n’y suis pour rien, leur-dis-je en quelques signes et deux photos, la maison du rabbin, « réellement je n’ai rien voulu.«
C’est vrai, et je ne mens jamais au Trio. Juste je leur raconte des histoires.De quoi renforcer le réel de l’amitié par l’irréel du possible. Encore une formule intraduisible pour Stéfania, ou Erika. Et, tiens, au fait, ERIKA ?

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 26/99, Chapitre 9 – Les notes minuscules débordant l’espace – début. Suite le 14 septembre, déjà bien rentrés dans l’effritement du réel ou sur le point de démasquer pour voir ?
