YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 59/99, Chapitre 19 – fin. Des touristes ébahis s’étonnent de me voir.

« Cimitero Ebraico » de FERRARE, fin d’été, seul. Silence froissé de soleil. Lumière où rayonnent des poussières levées par mon passage. Puis, dans le cœur de l’athanie déserte, même privée de murmures ou d’oiseaux, on songe à ces rites, aux questions pour lesquelles des bavards fuyards, auteurs de troubles et penseurs de rien, n’auront plus de réponse.
« Es tu resté longtemps face à la pierre ? » Demandera plus tard Cécile. « Etais-tu tout ce temps seul au milieu des Absents? » S’interrogera ensuite Sergi. « La kippa ne glissait-elle pas sur ton crâne de mécréant ? » S’inquiètera aussi Mark. Et même Edith et les filles. Cela suffit à mon plaisir triste.
Il y a beaucoup de gens à qui je n’écris plus de mels, ni n’expédie de photos. Tout près de soixante-dix ans, on écarte l’entre-deux des amitiés approximatives, des faux-semblants de socialité bégayante. Le vrai se fait rare, et c’est bien : plus de temps à perdre avec les arabesques artistiques sur les patinoires artificielles dressées pour noël sur la place de la mairie. On a compris: ça ne sert à rien d’apprendre des riens.
Le fond du petit sac à dos noir garde en réserve l’achat de ce matin : sandwiche « spécial festival », pas bon pas cher, comme si la pauvreté de mes origines devait, de temps en temps, et encore davantage dans le cimetière, et davantage près de la tombe de Bassani, se rappeler au présent confortable. Sur un banc dépeint, on déjeune de ce rien en songeant assez mollement aux espaces mêlés d’ici, comme confus, à ce jardin de Giorgio Bassani enclos dans le centre du cimetero ebraica à Ferrare. On pourrait bien avoir un peu somnolé. Mais personne pour dénoncer. Personne pour rien, d’ailleurs : désert, secret, lumière, poussière, feuillages , soleil. La vie, quoi. Ici, la vie ? Mode d’emploi ?
A la sortie, la vieille n’est plus là. Un quinquagénaire d’air assez «  empêché », bonnes œuvres de la communauté sans doute, désigne la corbeille de droite où reposer la kippa ( on voit alors qu’on n’a pas eu la plus belle), celle de gauche pour l’offrande. On laisse vingt euros, trois fois le coût de l’imbécile pique-nique sur le banc. On ne lésine pas avec le prix du passé. Si tu passes, tu paies, pas vrai, mon vieux Caron ?
Par détours en baïonnette qui fendrait l’uniforme poussiéreux de la ville, dont la place ARIOSTE qui porte les souvenirs du festival d’hier et se prépare à celui de ce soir, je rejoins cette longue artère stupide et bouillante qu’évoque souvent Bassani, le corso Giovecca. La ligne large coupe la ville en deux d’une manière brutalement radicale, c’est un étonnement que je revis et répète, un mur, deux villes. Comme si on lisait dans son plan même la duplicité de Ferrare, l’accueillante et la fasciste.
Longeant le bas muret qui sépare le château de la rue désormais nommée «  des martyrs », j’observe à nouveau les trois plaques – séparées de cinquante mètres- dont les noms gravés commémorent une tuerie fasciste. Discrets, à vingt centimètres du sol, fixés par des clous de bronze, portant un peu de fleurs usées, ces petits marbres n’attirent pas l’attention, diminués par l’arrogance du château tout proche. Je vous raconterai comment Bassani raconte ( travestit) cette nuit d’exécutions.


Dans le sac à dos porté sur l’épaule gauche, le volume des œuvres continue à vivre les plissures du temps et les humeurs de la marche. Accroupi à l’ombre, dos tourné à la rue, j’examine les trois plaques l’une après l’autre. Des touristes ébahis s’étonnent de me voir confrontant le passage retrouvé dans le texte de Bassani «  Une nuit de 43 » et ce qu’il subsiste des souvenirs en pierre. A mes yeux, ce texte porte toute l’œuvre de Bassani, c’en est la clé, parce qu’elle est tout entière – justement- mêlée de Vrai-Faux, et ne dit que l’impossible mémoire, l’impossibilité finale de la véracité d’une mémoire- son exigence, pourtant -la vérité fausse produite par le mensonge, mais vérité tout de même, vérité de l’homme solitaire, vérité de l’histoire publique. Cela aussi je le

raconte ici.

Je me lève trop rapidement, au milieu de la soif et de la faim en cette fin d’après-midi, l’éblouissement m’atteint, qu’on n’évite pas, et pour me retenir je tombe sur les genoux devant l’une des plaques. Un passant me photographie, comme si je confondais ce muret et le mur de Lamentations. L’image fera-t-elle le tour des réseaux ? La Une d’une éphémère revue numérique? On ne survit pas à ses images, encore moins aujourd’hui.

Mais je me relève. Comme toujours. Jusqu’à présent. Et ensuite ?


A l’office du tourisme, une charmante aux yeux très bleus affirme que mais si, bien sûr, on peut, et même moi, si habile à me perdre à tous les carrefours, même moi on peut trouver le chemin pour la maison de l’écrivain, même si elle ne figure pas dans la liste des « curiosités ». De dos, quand elle consulte les données, c’est un joli cou. Elle prétend aussi -erreur de jeunesse- aussi, elle prétend qu’il n’y a pas de jardin, allons donc, elle vient de vérifier, de jardin ni de secret, bien sûr, dans la maison de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 59/99, Chapitre 19 – fin. Des touristes ébahis s’étonnent de me voir. A suivre. Après une pause …

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