Chapitre 20
On ne voit rien, quelqu’un connaît le chemin
Dès le matin, si j’ouvre la boite mèl, L’Agence me le rappelle : on attend les pièces peut-être manquantes de mon rapport.
Ce que j’ai pu observer, découvrir, entrouvrir dans la pièce étrange du réel. 
Si j’y tiens, mais pas la peine de forcer mon talent. Vu comme ça, on mesure l’importance. Comme affirment les hégéliens ( enfin les hégéliens de gauche, les autres étant d’infâmes et notables crapules, selon les hégéliens de gauche) : « le Temps, ran tan plan, peut bien en effet s’incarner dans l’Histoire, tête de poire (qualificatif habituel des hégéliens de droite), mais si t’as pas le temps, c’est pas grave mon chéri, remets ton boulot ( ton boulet ?) de refondation du monde à demain, salut-les-copains, autant en déporte le vent, le devant du vent, hop, cerf-volant, car tout récit de l’univers – s’agissant de l’Histoire ici terminée, c’est un cerf-volant remis entre les mains d’une sœur à cornettes ivre de jeûne et de solitude, et qui prend l’éolienne de Véolia pour un moulin à paroles.«
Sur Ferrare, d’ailleurs, dont j’aime cependant l’infinie confusion des ruelles abouties à la dureté molle des murailles, les textes de mon/ton/son/Tonton Bassani sont à la fois clairs et brumeux. Dans l’un de ses entretiens, le guide NERO me le confirmera, BASSANI veut garantir que Ferrare est une vraie ville. Ses nouvelles pourtant ne cessent d’inventer une Ferrare de brouillards, de faux-semblants des mémoires, de fantômes arrogants comme des adolescents, des bataillons de jeunes filles à vélo descendues d’un tableau de la Renaissance revu par Fernand Léger, perspectives de l’illusion et secrète évidence des formes, du fantasme et du sfumato (ou un mot approchant !) .

A Ferrare, le réel est une illusion à laquelle pour cette fois j’adhère sans grogner.
Ouvrant l’ordinateur, appuyant sur ‘ON’, buvant mon café le temps que le ‘bureau’ se prépare, et que s’ouvre le premier courriel, je me demande parfois- sans amertume, ce n’est plus de mon âge-si quelqu’un lira encore un seul de mes rapports, une seule ligne d’une seule de mes notes, un jour, bientôt, demain, quelqu’un préparant un voyage, retour d’une mission, ou pour ces missions immobiles, la lecture d’un livre. Ou quelqu’une, seulement habillée d’un string noir sous la robe paille, comme l’autre jadis déshabillée de Petit Bateau sous la jupe à fleurs bleu pâle ? ( Savez-vous ? Je raconterai cela )
Sans hargne et sans goût, je déplie les mèls. Dans cent ans, si le monde est encore lisible, lequel d’entre eux saura ce qu’était une boite mèl ?
Quel rapport avec le sel, le bel, le fiel, le miel, le tel, le gel ? Le réel, le Tel Quel?
Je me sens un peu dépassé par les Juniors de l’Agence. Par les Juniors en général.
Dépassé. C’est magnifiquement agréable.
Puisque l’Agence m’interroge, à distance, sur les faits de 43, les « authentiques faits de la véritable année 43, dans Ferrare, en refusant toute construction narrative à base de fantasmes, juste les faits avérés pour une notice indiscutable», je réponds d’abord que la documentation est un fait rare (et je sais que mon lecteur ricane à mes jeux de mots), dans la Ferrare bourgeoise et grise, si peu noceuse, serait- ce pour des noces de sang.
A la Libération, les Français ont à peu près affiché une épuration polymorphe, multidirectionnelle, bien que soigneusement limitée aux acquêts pour ceux dont le contrat n’était plus actuel,
Libération vengeresse et lavant tous les honneurs, sauf ceux qui sauraient se rendre utiles une fois encore, les Français et se sont débarrassés de l’affaire vite fait, déposé le petit paquet, comme on pratiquait naguère les avortements clandestins, en cachette, avec bouquet d’herbes ou aiguille à tricoter, ou comme baissaient la tête et les yeux les notables quand ils sortaient de la séance au bordel avec les copines, ou de la tenue en loge avec les Frères, un peu trop tôt pour que les honnêtes mères de famille du centre-ville ou les soeurs à cornettes fussent toutes rentrées chez elles,

attendre leur mari, le meilleur compagnon à la maison de passe, plus long Orateur de la loge, toujours partant pour une tournée, Eusébio, mais il suivait de peu, il avait toujours été un peu lent pour l’intime ou le discours, c’est pareil. Chacun son rythme.
Les Italiens ont goûté autrement la sève maligne de la vengeance. Au musée de la Résistance où je viens de commencer une visite, on le sait tout de suite.
Ici, on est surpris par l’usage du mot. Bien sûr, c’est la résistance au fascisme ( plus populaire, plus massive) puis surtout au nazisme qui a repris les rênes après le débarquement US en Sicile, et la destitution- temporaire- du Duce, bientôt revenu aux commandes d’une part nordiste de l’Italie, dont fit partie la province de Ferrare, dans cette République de Salo ( vas-y Paolo ! ), impérativement soumise aux nazis.
D’ailleurs, les biographies et les vieux copains se souviennent des Résistances de Giorgio Bassani, dont ils sont fiers par procuration, comme s’il avait été des leurs à chaque instant, Giorgio par ci, Bassani par là, on finit par lasser.
Mais l’histoire commence vraiment avec la Résistance à l’Autriche et tu n’étais même pas né, mon petit Giorgio. Mazzini, Garibaldi, Victor Emmanuel, Cavour, ça te dit quelque chose ? Bien sûr, tu étais professeur à Ferrare, savant, puis longtemps à Rome, d’abord en fuite, puis admiré, puis célébré, puis oublié de toi-même par toi-même dans l’extermination interne de Mister Alzheimer…
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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 60/99, Chapitre 20 – début. Au musée de la Résistance.