Musée, c’est encore une fois beaucoup dire : ainsi que ( semble-t-il) d’usage, j’y suis seul. Musée de la Résistance, un peu perdu dans » l’extension » des ducs d’Este, la partie « Renaissance et Modernité »(XVI ème siècle…) de Ferrare la Vieille.
Trois ou quatre salles enchaînées, mal éclairées au néon sale, dont la muséographie doit remonter aux débuts de la Résistance constituent objectivement une résistance au surgissement du XXIème siècle. Elles contiennent de vastes tables couvertes de couches sédimentaires où sont présentées d’allusives alluvions aléatoires, peut-être, couches multi-décennales de coupures de presse, de reproductions de courriers officiels, de fac-similés de documents rares, de photocopie de brochures, manifestes, libelles, notuscules, courriers secrets, fragments indiscrets, devenus ( ou ayant toujours été, tant la démesure de l’accumulation semble avoir limité à l’essentiel la volonté de lisibilité) en grande partie indéchiffrables.

Une fois encore, on reçoit le choc d’une espèce de stupéfaction hébétée devant cette quasiment hystérique insistance à rédiger des notes, des circulaires, des missives, des notices, des remarques sur le nota bene des consignes qui avouent le pire de l’homme sans le savoir, qui évaluent les effets de politique de l’horreur, les produits de l’horreur dans la politique, comme si le régime s’installait aussitôt dans une éternité de silence qu’il aurait cependant à peine instituée en ligne de conduite.
On prétend tenir l’inventaire de tous ces gestes qui n’auraient pas dû exister.
On conserve les comptes-rendus qui décomptent les impossibles pourtant devenus banalité: poursuites, tortures, persécutions, jugements hâtifs.
Seuls, au fond, les ONZE du Comité de Salut Public, bonjour Robespierre ou Saint Just, mais la liste change chaque mois, les redoutables inventeurs(?) ou fossoyeurs(?) de la Révolution (autre débat!) ont osé gouverner, anticiper, envoyer à l’échafaud, se souvenir, espérer, s’entre-tuer, sans jamais au grand jamais une seule archive, rien, juste la décision d’Etat et le Tribunal Révolutionnaire pour écourter tout ça,
jamais un écrit sur leurs discussions, rien sur leurs rages, pas une page sur leurs ententes et leurs déchirements, pas une archive sur leurs pièges où se prendre soi-même, pas le moindre petit morceau de papier pour servir de preuve, pour infléchir le raisonnement de l’Histoire, pour enfin savoir, savoir pourquoi, savoir comment on passe de l’Amour du Peuple en 1791 aux fosses communes du cimetière de Picpus en 1794.
D’épais classeurs à forte reliure, au musée de la résistance, réunissent ainsi plusieurs dizaines de milliers (sans doute) de pochettes plastiques transparentes fatiguées de manipulations, accrochées à quatre anneaux de métal, ici non ouvrables. C’est jaune poussière et gris oubli, les couleurs préférées de Mister Alzheimer, individuel ou social.
On feuillette, on tourne, compulse compulsivement, hume, lis, respire, palpe, relis, retourne, cherche, éternue, tourne du haut vers le bas regarde, observe, minutie, secoue du peu de lumière sur du beaucoup de poussière. Seul un expert en déchiffrement saurait inventer son chemin de savoir dans ce magmas de textes, marqués par la violence du pouvoir terroriste fasciste ou la virulence des écrits politiques. Prisonniers dans de poussives vitrines à vitres sales, des mannequins presque délabrés ouvrent la vue résignée du visiteur sur des costumes d’époque, veilleurs exténués de tous les combats. On dirait des costumes de carnaval, hélas.

Sur un mur gris où les écailles sont en train de gagner la guerre, des photos, des cadres, des documents emprisonnées entre les transparents, dont ceci :
Une carte de Dot. BASSANI, Matilde, 8.12.1918, estampillée de « la Féderazione Socialista Giovanile », une autre portant un timbre à l’encre, dans un cercle,
12/AGO/44
Movimiento Partigiano per la Direzione Centrale
Photo, à part : une jeune femme, jupe large, chemisier clair, souriant, un homme, chapeau, lunettes, imper long, elle monte dans une belle berline fleurie : mariage ?
Une notice, plus loin (ici rien ne se raccroche nettement à rien) : « la fotografia con il marito Ulisse ». Une autre fiche « testimonianza di Matilde Bassani, nata a Ferrara nel 1918…con la leggi razziali inseignate delle scuola ebraica di via vignatagliata…niconoscinta partigiana combattante ».Un site : http://www.matildebassanifinzi.it
J’observe. Je crée des liens. Je marche en silence au creux de ces mémorials poussiéreux.
Dans le musée, ainsi probablement que dans toute la cité de Ferrare, ma mission assumée (on a vu comment : avec la désinvolture joyeuse d’un gai savoir) pourrait être de recueillir les faits et données que Giorgio Bassani, jamais, n’a voulu collationner lui-même, ou de distinguer le roman de l’histoire, avec ce dessein (perdu d’avance) de réécrire à partir de ces notes le roman vrai de l’Histoire, l’authentique roman de Ferrare ? Vite dit, pas vite fait, tu parles, on connaît. Mentir vrai, salut Vieux Louis, c’est pareil que raconter. 
Giorgio Bassani a été le témoin conscient mais (à sa façon) caché de la vie noire de la ville, n’hésitant pas pour ce jugement sévère : «… il est vrai que , dans aucune autre ville d’Italie du nord, le fascisme que Vérone avait vu renaître, n’allait dès lors pouvoir compter sur un nombre aussi important d’adhérents » et, insistant radoteur de la mauvaise conscience nécessaire, il admettait aussi : « C’était on ne peut plus vrai –hélas ! – soupirait-on : aucune ville d’Italie du nord n’avait fourni à la République de Salo un plus grand nombre d’adhérents, aucune bourgeoise n’avait été plus prompte à s’incliner… ».
Pas un pli, pas la vie dans les plis du rêve, non, la franche affirmation du fascisme facile, farouche, foisonnant, fracassant, frissonnant, frémissant, familier, même pas fébrile : tranquille.
Ma double FERRARE, d’accueil et de réclusion.
_________________________________________________________________________________________________
Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 61/99, Chapitre 20 – premier milieu. Les pochettes ont jauni.( et moi encore blanchi, sous le harnois ?..)