YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 63/99, Chapitre 20 – dernier milieu. Cellule n°26, le 23 juillet 1943.

A ses proches, dit-on, mais la source est incertaine, ou mensongère, Giorgio Bassani avait annoncé : «  Sur cette période et sur Ferrare la complice sans tumulte, vous serez surpris, je connais tout ce que l’époque ne m’a pas permis de raconter. Les vieux crabes noirs devenus araignées de mer rouge, les camarades de ma revue et les couloirs de mon éditeur, tout ce qui aurait sûrement explosé en 48, par exemple, j’aurais dit la vérité au sujet de cette phrase sur les juifs bourgeois de notre ville, sur le vérités cachées derrière les réponses en trompe-l’œil de mes interviewes, car un écrivain ne peut pas toujours exprimer le vrai quand il répond à une journaliste, elle entend parfois le séduire pour le réduire, même si c’est pourtant cela que je prétendais dire et chercher, la vérité dans la ville. »

« Lorsque je me sentirai mourir », ajoutait-il parfois pour le cercle de plus en plus gêné de ses amis, posant la pipe sur l’un de ces étonnants cendriers sonores taillés dans la brique et sans cesse renouvelés par sa compagne, car ses gestes de malade désordonné les brisaient souvent, « à ce moment-là je prendrai tout le temps nécessaire pour compléter mon œuvre par les faits et mots jusqu’à présent tenus à l’écart, au secret de la mémoire, au creux invisible de mon propre jardin secret, enfin quand je dis propre, on pense aux «  Mains sales », et merde, après-tout, on verra bien, vous saurez tout, vous aurez peur, et honte aussi, de mes secrets d’époque. 

Ma honte amoureuse de Ferrara.»

A la question « Comment ferez-vous, Maître ? » il répliquait par un grand geste perplexe d’ignorance (à mon avis feinte ), concluant : « Nous sommes tous ainsi, non, plus facile à dire qu’à faire, prétendaient les Anciens. ». Puis reposait la pipe sur la brique et foutait un peu des cendres partout, à cause des tremblements.

Il évoquait ainsi, en particulier, Anaxagore, dans son tristement célèbre Fragment 148 ter, au départ mal traduit, d’accord, en « Y a qu’à le dire pour l’faire, nom de Dieu», ce qui aurait renvoyé à un sorte de fatalisme du performatif, à vrai dire très peu admissible dans le système de la divinité auquel il se réfère. Mais la nouvelle traduction recontextualisée par la socio-géopsychanalyse, due à Vassiliki Driantoucourtivich, conduit à une formulation plus satisfaisante : « Celui qui dit qu’y est, vas-y Zeus ».Tout cela le faisait rire, tant qu’il se souvenait encore de ce que rire veut dire.

Bassani exprimait son désir sans violence ni rancœur, plutôt, si l’on prête foi aux derniers témoins,-des ecclésiastiques introduits par de vieux amis et enfin admis auprès de lui, mais sans doute alors qu’il ne disposait plus de sa pleine conscience, et avec cette sorte d’humour désabusé qu’on lui avait longuement connu – et que seule l’adaptation pour lui ‘mensongère’ du

Jardin des Finzi Contini lui fit perdre- plutôt avec le désir malicieux de créer une espèce de suspense.

Il avait déjà écrit sur « La nuit de 43 »( oui, j’ai prévu de vous raconter) donnant le ton, bien que la critique n’y prêtât qu’une attention des plus distraite : « …fascistes se bornant depuis septembre à nettoyer la ville de la centaine de Juifs sur lesquels ils avaient réussi à mettre la main et à enfermer dans la prison de la via Piangipane une dizaine à peine d’antifascistes, et ils avaient somme toute fait preuve d’une remarquable modération », parole à décrypter avec la clé de sa propre incarcération, lui, Giorgio Bassani jeune,  via Piangipane, à la suite de son arrestation-surprise par la police secrète, en mai 43.

Car c’était dans la rudesse du réel que résistait Bassani.

Seule la chute de Mussolini, liée au débarquement US, permet qu’on le libère, sauf que le Duce – lui même libéré par un commando allemand – réapparaît à la botte des nazis bottés, on connaît tout cela. Quoi qu’il en soit, l’intervalle historique ouvre enfin, après quelques jours de détention, la cellule numéro 26, la sienne,  le 26 juillet 43. C’est Adriano, le gardien sympa qui apportait du tabac pour la pipe, qui le libère, il s’est toujours bien comporté en vrai « frère », il est plutôt content et lui fait noter son nom, 

« Moi c’était Adriano, tu te souviendras ? » soulagé.

Bassani sort. Juste à temps pour quitter Ferrare et La Mura pour Rome, et plusieurs mois, la vie sous un faux-nom, l’action clandestine, l’angoisse sans doute,  la quasi pauvreté…Quiconque a regardé dans les yeux un tortionnaire et vit encore ensuite est un traître ou un héros. Bassani cependant parle de ces temps avec une grande modestie.

En sortant du Musée de La Résistance, je suis entré, sans préméditation, dans l’agence immobilière du corso Ercole I d’Este, la rue des palais et – plus loin- de résidences de luxe, d’auberges pour riches, où Mitterrand fut client, affirme la photo accompagnant le menu. Ici, les agences sont plus discrètes, le prix n’apparaissent pas, en vitrine. On allait fermer, afin de rejoindre un acquéreur pour une visite. On acceptait cependant de me parler ( en raison de mon pouvoir d’achat supposé), dans un Français rapide mais consistant : efficace.

Comme le sont en général les employés des Agences.

Je savais et répétais que je cherchais une maison, disons, une maison à Ferrare…sans préciser laquelle, évidemment, ne laissons pas une employée d’Agence ricaner, à supposer qu’elle connaisse notre Giorgio, mais à Ferrare qui ne le connaît pas ?

Je souhaiterais , donc, plutôt, disons, pour mon plaisir de Français et les inépuisables beautés de Ferrare, un grand studio, lumineux, si possible refait depuis pas si longtemps, un duplex serait idéal, pourquoi pas dans l’une de ces petites rues si tranquilles du vieux quartier, je ne sais pas moi, San Pietro, Fondobanchetto, même Ghisiglieri  ou Carlo Mayor, bien que ce soit la seule rue bruyante du vieux quartier, la seule avec une circulation, vous savez qu’elle recouvre l’ancien tracé d’un peu de  Pô avant qu’on détourne ce bras qui faisait de Ferrare, en des temps très anciens, une île en plein soleil, un escalier vers la lumière nue ?

_________________________________________________________________________________________________________Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 63/99, Chapitre 20 – dernier milieu. Cellule n°26, le 23 juillet 1943. A suivre …

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