YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 72/99, Chapitre 23 – début . Rien que des fantômes gais et baladeurs.

« – On se tape un veggie burger au Gourmet tu connais  » ? En route donc vers de nouveau le cœur de l’ancien ghetto, rue Saraceno. Saraceno, j’aime désormais le contour de ce nom, comme Ferrara, ou Beifiori. GHETTO, nom inventé pour ce quartier de Venise dans le nord de Venise, mais que Ferrare habita si bien.
Si vous êtes en train de bavarder avec NERO face au château où s’achève sa visite, je vous donne le parcours, c’est compris dans mon tarif de rédacteur pour Agence : on passe par la Piazza catedrale ( deux Z à PiaZZa et pas de H à catedrale, chacun ses turpitudes sournoises pour écolier), hop à gauche la Piazza di Trieste, le long du Duomo (arcades, vieux le jour, touristes le soir), aussitôt la via Mazzini, on croise les ruelles les plus célèbres du « ghetto »-mon-bonheur compliqué : Vignatagliata, Vittoria, la fin biscornue de Giuoco del Pallone, et voici l’enfilade de la rue Saraceno, déjà. Est-ce vraiment un parcours? Un labyrinthe? Peu importe, le narrateur ment et dément à volonté, NERO brûle la ville du récit construite par les bâtisseurs d’Histoire.

On dépasse, la Piazza S Antoni Abate. On a vu en route que l’invention du monde nouveau a été prononce par un polonais venu enseigner ici, déjà les routes improbables mais palpables du Savoir.
Aussitôt, voici le « Burger Corner« , vieil ami du regard et du palais. Sur lui mes notes sont au point. J’écris toujours en premier les notices sur les tables, c’est le plus facile.

Une fois, j’ai proposé au Doyen, éternellement à la recherche de « thèmes » – repos à ses restes digérés- une série de notices sur les bancs publics et les places à l’ombre. Franchement, dis-je à NERO, je pensais qu’un voyageur surtout sans bagages a besoin des deux, pour toutes les raisons y compris peu avouables. Le Doyen, malicieux, a cru que je me fichais de lui, amicalement, comme toujours, et m’a confié une série de notuscles sur les bunkers de la côte normande, punition. Sauf que il y en avait un vers Les Roches Noires à Trouville, et que je pus ainsi voir Margot partir chercher des goulots, des boulots, des radeaux, des bouleaux, des Yann, des bulots mayonnaise, des Andréa.
La serveuse apparaît tandis que je solibreloque. Bien sûr, Nero la connaît, l’embrasse calineusement-, et je vois la main tatouée qui parcourt sans insister, de la nuque au sommet des fesses, et s’arrête à temps, toujours avec cet homme s’arrêtait à temps. Il n’oserait plus tant aujourd’hui. C’est bien. Elle propse le vin blanc très sec et très frais de la maison, un peu raide, un peu vert, aussi mélangé que les propos du guide. NERO, lui, préfère les bières et les brunes, les artisanales dans tous les cas (la serveuse connaît la plaisanterie et sourit, mais je ne comprends pas ).
« – Ta femme n’attend pas, avec la petite ? » A la question NERO ne répond que d’un geste vague. La serveuse coupe habilement le flux des promeneurs pour rejoindre la salle dite « d’hiver », en face, c’est un peu long et ondoyant, elle porte le plateau sur le bout de son bras levé, ça tire les hanches, NERO ne perd rien du spectacle. Il va, d’un regard entre hommes, demander que je partage, mais se reprend, ça se voit que je ne suis pas un garçon à commenter les dos des femmes, encore moins quand elles ont le dos tourné, et surtout pas en short, chacune ou chacun la sait, en lisant ici. Au bout de la rue, venant de Mazzini, on aperçoit encore Silvia. Elle est à son habitude, impériale et vigilante au milieu de sa robe cette fois jaune paille qui dresse son buste en proposition de danseuse. Des lunettes noires fractalent ses yeux. Silvia bicolore ainsi que ferrare. J’ai envie de la convier, malgré NERO, qu’elle doit bien connaître (je m’interroge sur leur degré de complicité?), si elle approche de notre table, encore masquée par d’autres plus proches d’elle. Mais la fatigue et les kilomètres du jour m’empêchent de courir à sa rencontre et elle tourne à droite, dans la très petite via Cammello, sans doute pour couper par San Gregoria? Les apparitions de cette femme, et ses rapides changements de costume, me laissent une fois encore perplexe. Cela non plus je ne le comprends pas. Souvent, à Ferrare, je ne comprends pas. Un souvenir à voix de rocaille, voix de fumeuse sensuelle, dirait : « Tu n’as rien compris à La Ferrara » …Silvia, dans le chœur de la ville ancienne, à quels desseins les dessins de ses parcours coïncident-ils? De quelles courses, à quelle heure ? Quels jeux pour quelles scènes ?
NERO commande tout sauf un veggi-burger, « Ce serait comme de boire de la bière ou du vin sans alcool, dit-il en peaufinant sa barbe, comme si le vin ou la bière étaient autre chose que le déguisement de l’alcool sous ses robes diverses, et du whisky sans alcool tu imagines, qu’est ce qui te brûlerait la gorge, tu aimes le whisky, toi ? De toute façon, ici, c’est bien, tu sais ? » Oui, je sais. Le whisky du soir, je le préfère un peu tourbé , un peu turpide, propice au dévalement des brouillards.
Tout le récit de NERO est à la fois pur et faux, ce qui ( selon Alcibiade) peut aller ensemble, comme un éphèbe et son esclave conteur d’histoires.

NERO, dont la subtilité est immense, devine ma question : « Au fond, dit-il, la mémoire est une permanente ré-invention d’une réalité qui n’a pas fait ses preuves jusqu’à ce qu’on la repeigne en souvenir-fixe, mais rassure toi, j’aime pas Charlus ou Saint-Loup, NERO ne va pas se mettre à faire son petit péteux de Proust ». A sa façon désinvolte et authentique (« la gravité est le masque préféré des pédants », dit-il aussi, en se prenant pour un autre duc qui se serait vu retirer le tabouret par Saint Simon à l’instant de s’asseoir), entre deux apparitions de Silvia trop déguisée en Nadja pour touristes ( est-ce un métier de faire sa Nadja?), NERO affirme tranquillement que « l’irréel du devenir fonde le pathétique du présent », compris, le Français ? Compris, et toc, il boit sa bière d’un trait, sans souffler. On dirait Laure Adler décrivant la fin des Vieilles dans « La voyageuse de nuit ».Quant à moi, l’effet de l’alcool ( je supporte mal), les errances, les passages au cru et aux culs des vélos du soleil me détournent de jouer la partition de la controverse d’amis, ce soir. Comme rarement, le sommeil me tire vers un lit vide. Bonne idée. Zero cachet de Théralène cette nuit. Dormir, sans rien ni personne, se peut-il ? On peut toujours rêver…


NERO : « -Tu dis plus rien ? »
Mais, lui non plus. On boit un autre dernier verre, bref creux de silence, de ceux qui suffisent à des amis de longue date. NERO est depuis tout à l’heure un ami de longue date, comme Ferrare est mon quartier d’enfance, comme Silvia est une marraine.
Passent des touristes enmusicanés, des mages hindous mal maquillés, puis de vrais Ferrarais? C’est l’heure cardinale où tout le monde se montre dans les rues, des aïeules à vélo tenant leurs jupes, des quadragénaires en chemisette téléphonant depuis le guidon, le groupe de quatre ou cinq jeunes filles dont trois sont privées d’intime surprise par l’étroitesse du short, c’est la donnée de base, mes notes abondent sur le sujet, mais c’est une part majeure de la ville.

« Tu les regardes » observe NERO, « on dirait que le Municipio les engage pour passer la journée à sillonner les rues à vélo et en short, c‘est très très bon pour le commerce, tous les genres de commerce », ajoute-t-il avec un clin d’œil. « On a toujours tout mélangé. »
Je ne réponds pas, je prends des photos sur mon petit carnet, l’Agence n’attend pas que je fournisse des adresses pour ceux qui partent en quête de «tous les genres de commerce », les Juniors – davantage encore que mes collègues Cécile, Mark, Sergi- veillent à une haute tenue de nos textes, rien qui choque dans les « notices ». « Tu fais ton Pérec, ton épuisé tenté par un lieu ferrarais? ». Il ajoute, déjà croquant dans la viande : « Moi, c’est pas shorts et Proust, c’est définitivement mini-jupes et Stendhal, chacun son miroir, chacun son chemin, maintenant que le miroir est revenu des labyrinthes narratifs type années soixante-dix, et que la route du récit passe par la sinuosité du nombril , tu te rends compte, le Français?« 
Notre parcours un peu échevelé – visite des Mystères -a rebondi de fantasmes en fantômes. Tout cela ne produit que des échos ou des mots un peu vides, paroles gelées de la dive bouteille, et c’est bien.

La ville ( la vie, dit NERO, la ville tout pareil, illusions de ruelles) est peuplée de vieux bonhommes tout vides qui marchent encore parce que les récits les tiennent debout et les emplissent de ce futur parfait, qui est le rêve des Anciens depuis l’origine du monde : recommencer le récit, mais en mieux, cette fois. Inventer un autre centre. Copernic.
Hier, dans la cour du Palazzina Marfisa d’Este, musée déporté un peu à l’écart des circuits touristique normés ( je devais être le seul visiteur de la journée…), ce tout petit palais bloqué entre sa Loge Renaissance (ici tout est loge, rirait Nero ) et le jardin aux lauriers mal taillés, comme si l’extérieur l’emportait sur l’intérieur, j’ai revu la statuette de ce garçonnet, au centre de la fontaine marquant le cœur du jardin. J’apprends par NERO que c’est un faux. L’original, que l’eau de la fontaine altérait (plaisir du vocabulaire !), a été déplacé vers l’intérieur du musée où une vitrine le protège des balles ou de regards intensifs, deux risques zéro, du reste, à Ferrare, ici, mais le métier d’un musée est de protéger au mieux du risque de la vie. Ferrare : le faux dehors, le vrai dedans, des maquillages pour détourner le curieux, voilà pourquoi on est amoureux. Pour un peu, on croirait l’une de ces discussions sur les bâtis sans extérieur (ou l’inverse) dans le superbe « La découverte du ciel » de Harry MULISCH, qui pèse dans ma valise, et raconte la recherche des secrets. Néro boit, Ferrare triche, ça n’empêche pas la littérature.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 71/99, Chapitre 23 – début . Rien que des fantômes gais et baladeurs. A suivre , et finir, en mars encore.


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