YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 83/99, Chapitre 27 – début. On cultive son jardin et on déterre des obus.

Chapitre 27

NERO empiète sur le territoire du guide-conteur, où il excelle à parcourir l’épaisse limite entre l’Histoire et l’Imaginaire. Il prétend avoir découvert, dans le « Journal » intime secret et inédit de BASSANI, les factures soldées de rêves consignés avec soin. Très surprenant : BASSANI répugne à l’écriture intime, à l’exposition. Il va de soi, rompu aux mystérieux babillages de la psychanalyse, n’ayant rien bu ou presque, juste un petit ristretto, que j’aurais pu m’offrir le bonheur de la toute-puissance en énonçant les réalités probables que ce rêve prétendu décrivait sous son masque narratif un peu grossier, et même naïf, au point d’en devenir presque pathétique. Typique de NERO, ses inventions, ses savoirs, mêlés.

Levant les yeux de sa bière, NERO m’aurait demandé si je croyais que Giorgio Bassani avait été Franc-maçon du Grand Orient d’Italie ? Ou de n’importe quelle autre de ces foutues obédiences ? Ou à sa façon bien à lui – l’air de ne pas y toucher -mouillé aussi dans les tripatouillages électoraux? Et, ajoutait-il, soudain très sérieux : 

« Au vrai, ton intérêt pour le Bassani, c’est quoi le secret ? »

Je réponds, il enchaîne : « Tu ne crois pas que tu commences à t’identifier un peu trop à ton Bassani ? Attention, ça galope en toi, contre toi ? T’as la marée Giorgio qui monte tes intérieurs. Aussi vite que dans votre baie de saint Michel. Tu vas finir par te prendre pour lui, lui qui ne s’est jamais tout à fait pris pour LE Bassani public »
Je fais silence. Il se tait. On attend. On s’en fout. On a le temps, lui archéologue, moi que plus rien ne presse. Nous vivons dans le dépouillement du temps.
NERO  : « Ici, tout est mystère, tout est symbole. A Ferrare, tout est dit mais tout est double, le réel copie le magique, le reflet embrasse la vérité. Surtout, précise t-il d’un vaste mouvement du menton, surtout que les Ferrarais, et d’abord ton Giorgio Bassani, sont de fieffés menteurs, de purs raconteurs d’histoires, superbes ».
-ET Bassani aussi?
NERO : «  Lui, il ment, par exemple, sur la date des assassinats dans sa célèbre «  Nuit de 43 », c’est pourtant mort d’hommes et en public, et des hommes il en fréquentait réellement deux, pas n’importe lesquels, et fréquentés pas n’importe où, les réunions du soir si tu vois ce que je veux dire?..Il ment peut-être sur…son rôle secret à la Libération, comme opposant au régime mais aussi comme négociateur et contact avec certaines communautés ferraraises très discrètes mais jamais disparues, actives en sourdine tout au long de la guerre, entreprise et commerce et réseaux. Savais-je, continue NERO plus fécond dans sa faconde que jamais, sais-tu ce que le Giorgio disait, par exemple, de Juifs de Ferrare ? »
Il récite de mémoire, mais on pourrait vérifier :
«  La période qui va de 1937 à 1943, que j’ai presque exclusivement consacrée à l’activité antifasciste clandestine (…)fut parmi les plus belles et les plus intenses de ma vie. Ces années-là me sauvèrent du désespoir dans lequel tombèrent tant de Juifs italiens, dont mon père, grâce au confortable sentiment d’être totalement du côté de la justice et de la vérité, en se persuadant surtout de ne pas émigrer (…) Je me détachai complétement de ma famille, ma ville, devenant d’une certaine façon étranger .»
NERO, on le sent, imagine une bande magnétique grésillant un peu, on perçoit le bruit du tuyau de pipe sur le cendrier d’ébonite, ou – selon le choix du support- le grouillement des doigts de la dactylographe courant après le verbe. L’édition de référence préciserait que « cet entretien date sans doute de 1963, ou à peu près ». Mais, dans son état, il peut confusionner avec une autre interview publiée dans « L’Europa littéraria », 5 ème année, n°26, en février 1964 ?
Revenant sur son entreprise de destruction à mèche lente, NERO : « Tu te souviens que son premier texte, c’est dans « Corriere Padano », canard qu’avait créé…tu t’en rappelles ? Oui, Italo Balbo, c’est cela même, tu as bonne mémoire malgé tout, Balbo le grand fasciste, le Maréchal d’aviation, le pote de Bénito, le plus fasciste des ferrarais, donc ? »
L’imprécision des données n’arrête pas NERO, et nous sommes à Ferrare. Tout l’incertain est possible dans la couleur de brumes qu’installe ici la chute du jour.
Je demande à NERO, puisqu’il paraît tant informé, à quoi ressemblait donc le supposé journal intime de Bassani, clandestin et inédit ? NERO : « Le nullissime état de conservation explique le refus de consultation que la famille, et la Fondation, opposent à toute demande, par crainte des mauvaises «  leçons »  de lecture, au point de prétendre que ce journal n’existe pas, ou plus. Mais moi, je l’ai vu, et je l’ai lu, que crois-tu Lustucru, NERO c’est le héros.« 
Selon Néro, « Ce fameux journal-hormis quelques passages repris pour répondre avec paresse aux interviewes- comporte surtout de très infimes souvenirs personnels, marque de tabac à pipe, prix d’une FIAT d’occasion, deux ou trois maigres allusions à des dîners, mais rien- c’est un vrai journal hyper-codé –sur politique, affaires, liaisons, sociétés secrètes, j’ai mis deux ans à percer le code…Rien sur sa femme, ou encore moins sa mère Dora, tiens, Modiano ? Et ne parlons pas du grand défilé des petites maîtresses… »


NERO s’accoude un peu pataud à la petite table, j’attrape à temps la bouteille de bière, »Ou encore un, sur ses grands-parents et la fameuse maison qui est ta baleine blanche à toi : « Nous vivions tous ensemble dans une grande maison via Cisterno del Follo » , tu vois, ce n’est pas la même, là c’est le grand père maternel, « nous vivions à différents étages. Le grand père David était un monsieur très estimé et admiré au sein de la petite société juive ferraraise à l’époque », mais je me mélange ( ça ne m’étonne pas !) entre le grand père « riche négociant en tissus via Vignataglia » et cet autre »médecin –chef pendant quarante ans de l’Hotel-Dieu Sant’Anna ». Bourgeois, on t’avait dit. On ne sait rien, ou si peu, des grands mères, éteintes par la culture traditionnelle juive et aussi leur époque
NERO est en plongée libre dans les coraux de sa mémoire, il cite Bassani :
« Une des fonctions de mon art(…) est, surtout d’après moi (…) de sauvegarder la mémoire, le souvenir. Nous venons tous d’une des expériences les plus terribles que l’humanité ait jamais affrontée. J’écris pour qu’on se souvienne » et «‘Arbeit macht frei’ : n’oublions jamais qu’à la place ‘Arbeit’ , le travail, il pouvait très bien y avoir Todt, la mort ».


NERO : « Une réponse donnée trace toujours un chemin neuf vers l’inconnu. Sinon les chemins s’arrêteraient. Un rêve conduit à un mot, qui réveille une parole, qui rappelle…ça s’enchaîne sur un rythme inexorable et dérisoire. L’enfui somme l’enfouis de s’exhumer. On cultive son jardin et on déterre des obus encore vifs. On va faire un tour de mémoire et on reste dans le trou gadoueux du souvenir. C’est bien pour ça que Proust est mort, assez jeune finalement, et c’est heureux pour vous les Français, imagine Proust vivant jusqu’à l’âge de Vauvenargues, imagine des milliers de pages et 1234 petits carnets noirs à dépouiller! »

Ou pire encore, imagine qu’il ait pu gagner des élections et ensuite écrire ses  » Mémoires « 

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 83/99, Chapitre 27 – début. On cultive son jardin et on déterre des obus.

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Une réflexion sur “YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 83/99, Chapitre 27 – début. On cultive son jardin et on déterre des obus.

  1. Avatar de Salanick Salanick dit :

    Je lis votre Jardin de Bassani , toujours avec autant de plaisir.
    Dans ma mémoire, « un peu » chargée, je viens de me souvenir que l’évocation de Ferrare ne m’était pas inconnue. En effet H. de Balzac y fait référence dans une lecture que j’avais faite, jadis : L’Elixir de longue vie…
    «  Dans un somptueux palais de Ferrare, par une soirée d’hiver, don Juan Belvidéro régalait un prince de la maison d’Este…. »
    J’attends toujours avec impatience la suite de vos récits.

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