J’ai laissé NERO explorer seul son fantasme littéraire. Je l’imaginais coincé par les pages de l’infini. NERO rêve, impossible de vivre son rêve, qui est à la première personne, comme tous les rêves de bonne famille. Il semble sortir d’une torpeur davantage soutenue par la plongée mémorielle que par l’alcool. Il bredouille qu’il veut bien me raconter un autre rêve de l’Ecrivain. Ça ne m’intéresse pas du tout, il insiste, je cède, écoutant toujours trop les narrateurs:
NERO :« J’arrive, et je dois enseigner l’Anglais, c’est ce que raconte le journal intime. Je porte un costume gris, classique. Pendant le temps du rêve entier, non sans un certain malaise, je me débrouille pour « animer » une séquence qui évite soigneusement tout usage de l’Anglais, tout mot, tout geste anglais. Les étudiants, assis le long d’une table en U, ne jouent qu’à moitié le jeu, n’aiment pas mon approche en distance. Je sais parler, cependant je me tais, c’est difficile, le sentiment de gêne croit très rapidement. Mon cours, des gens vont et viennent, et je m’inquiète à chaque fois : est-ce un envoyé du patron.
Ensuite, ou est-ce un autre rêve ? Je voyage dans un double-bus, et je suis nu. La situation ne me pose évidemment (évidence du rêve) aucune difficulté ni question comme à chaque fois que je voyage nu en compagnie, ce qui habituel et n’est ni gênant ni érotique. C’est ainsi et ça ne veut rien dire.
On arrive à un grand carrefour. J’en profite pour descendre, en vitesse et en catimini, encore étonné de mon peu de vêtements, et je cours à très vite au milieu des jardins labyrinthiques, déjà rêvés d’autres fois, où je reconnais les anciens parcs des Finzi-Contini à Ferrare, tels qu’ils ont été aménagés depuis. Je cours, le chemin de sable conduit tout près du cimetière juif, et avant de frapper à la petite porte latérale où l’ombre de la vieille m’espère, je me dis, clignant de l’œil vers ma propre nudité identifiable : « Heureusement qu’ils n’ont pas vu que j’étais juif ».
Tandis qu’a parlé NERO, j’ai ouvert subrepticement le petit carnet noir où il prétend avoir noté les passages de journaux intimes et dont il se servait tout à l’heure, sans doute en trichant, pour annoner des fragments probablement faux d’entretiens irréels, de rêves inventés, ou même des poèmes inédits de Bassani, qui en publia beaucoup, il est vrai, y compris à compte d’auteur, à ses débuts.
Je lis, c’est abrupt : « Ses yeux de fougère bretonne qui détonne en automne, et son odeur intime de fougère angevine assise dans la ravine » : pas de doute, rien de Bassani, texte piqué à une victime de NERO, après des bières en terrasse ?
Je lis, c’est absurde : « Le vieux gardien coquet faisait essayer à chaque visiteur de l’hôpital une antique moto Finzi Contini que personne jamais n’achetait ».
Les verres avalés par NERO ont alors, façon habituelle et sournoise d’abréger les dialogues, exigé une nouvelle visite sanitaire du voisin édicule mobile.
Au retour, regardant la rue Sareceno plus que jamais grouillante (ailleurs, j’aurais pensé au « Paris » de Zola : « La sourde clameur du travail », ou au « Peuple » de Michelet : « Le sang neuf des barbares »), NERO, dont l’ivresse parait dissipée, me demande sans raison si je savais que Lino Ventura était né à Parme, le 14 juillet 1919, étonnante façon de fêter par anticipation l’anniversaire des « Tontons flingueurs » ?
On se quitte sur un « Yes sir ! » tonitruant.
Puisque c’est tout près, je fais un détour par cette rue déjà souvent parcourue, et qui cachait la maison de Giorgio Bassani. un tic devenant toc ?(demanderait Mark) La Dopamine libérée par le plaisir si vite crée le besoin de la répétition ?( s’interrogerait Cécile ) Fixation sur la maison de Bassani , on finit par se prendre pour lui ? (s’inquièterait Sergi Tout cela très vai.
A la porte de la maison, rue Borgo di Sotto, personne n’a répondu, tout à l’heure. Mais je suis revenu pour persister.
Maintenant, on entend des pas qui ressemblent étrangement à ceux de la vieille gardienne du cimetière. C’est Laetitia, elle ouvre. Non, il n’y a personne pour l’instant, et plus de trace Bassani ( elle dit étrangement « les traces Bassani »). Ce n’est pas possible d’entrer, ce n’est pas un musée, ça ne se visite pas, il y a une Fondation. Laetitia ne s’impatiente pas, elle a le temps. Parler de Bassani ? A quoi bon ? D’ailleurs, autant qu’on le sache, si elle parlait, il n’y aurait pas que du bon à dire.
-« Vous n’avez rien compris à Giorgio Bassani. Vous ignorez beaucoup, et ses livres souvent racontent des histoires. Oui, c’est facile de dire ça, bien sûr que tous les livres racontent des histoires, même ceux de Joyce ou Woolf ou Beckett, mais là ce sont des histoires de l’Histoire. ET ? Et votre Bassani se donne souvent le beau rôle. Non, non, rien à dire de plus, sinon je l’aurais dit quand j’étais jeune femme et que La República est venue m’interroger, déjà en ce temps c’était idiot, puisque votre Giorgio n’habite plus ici depuis très longtemps. Les archives ? Sans doute il y avait celles de la prison rue Piangipane, il y a été enfermé un peu de temps, vous savez, oh pas trop tout de même, les yankies l’ont en quelque sorte libéré en débarquant au loin, et ça a du même coup débarqué le Duce, vous auriez dû voir la confusion totale de l’époque, avec le vieux maréchal Badoglio, tu parles, aussi fasciste que les autres, au moins ça, le Bassani, c’était pas du tout un fasciste à cette époque-là, avant, je dis pas, mais un peu comme tout le monde l’était dans sa famille, passivement, mais tout ça c’est autre chose, la prison, ensuite ils ont tout détruit pour faire un musée sur les Juifs, je suis sûre que ces imbéciles de Rome n’ont même pas gardé les documents de prisonnier de votre Bassani…vous pourriez aller à son école supérieure, à Rome, ou dans les maisons qui publiaient ses livres, je ne sais pas, ils doivent connaître des trucs, ils ont ses lettres, à la Fondation, et y a même un type d’ici, un guide , ou un pseudo guide, je ne sais plus quel nom il s’est inventé, un type qui prétend avoir des photocopies micro-film ou un truc de ce genre, j’y connais rien, des clés UBS, peut-être, avec dessus tout le texte du journal secret de Bassani… »
J’explique alors qu’il s’agit pour moi d’une sorte de parcours intime dans Ferrare : au fond voir l’intérieur de la maison et le jardin me suffirait. Quant à Giorgio Bassani, mon personnage d’ici, de plus en plus flou et cependant réel j’en sais assez pour ce que je veux raconter les pierres utiles à ma Mura de mensonges sont réunies.









–« Pas de problème, si je veux visiter l’intérieur, il y a un appartement vide à louer, de là je verrai tout ce que je peux avoir envie de voir, et même les ombres de tous les Bassani passés par là. Et je pourrai même écouter les balles du tennis, parfois dès le lever du jour l’été, sinon ensuite c’est trop chaud pour jouer. Ah, non, encore une fois, le logement lui-même, pas possible, c’est une exclusivité de l’Agence … je sais plus son nom, vous trouverez, Viale Cavour, je crois qu’ils ont une succursale Piazzale Manzoni, ça fait cinq ou six ans au moins que c’est vide, ce logement, mais c’est très vieux et aussi très abîmé, rien n’a été refait, c’est vraiment beaucoup trop cher, même pour Ferrare, il n’y a pas de visite de clients, personne n’en veut. Si vous voulez l’acheter, même je suis sûr que ce serait possible, mais vraiment , ce serait très très cher de restaurer le Bassani. Et on ne voit pas pourquoi on le ferait»
Je rentrai vers le jardin rose. Il était trop tard pour passer à l’Agence savoir si on avait trouvé un studio pour moi, dans la vieille ville de préférence, proche d’un tennis ou d’un jardin, ne fût-ce même celui de la maison de Giorgio Bassani.
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Didier Jouault pour :YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 84/99, Chapitre 27 – fin. « Heureusement, ils n’ont pas vu que j’étais juif. » A suivre.