YDIT-BLOG saison 3 – Episode 6 : Des bouts debout à Florence, et sans assise à Pise.

Rappel – pour les mémoires récentes : après deux Séries longues, YDIT s’interroge maintenant sur la suite, les suites, en particulier sur la possible façon de poursuivre une petite route intérieure sur des pistes un peu défoncées (l’addiction ?), muni de pneus un peu trop lisses (à l’inverse de son front). Pour une courte série – « A 75 j’arrête » prétend-il. Entre deux consultations- une interminable succession commence (on devra bien la finir?), comme d’usage, les récits reviennent sur la vague de la mémoire

Dans le cabinet du docteur Simomeau, le cœur bat lentement- si lentement qu’on pourrait lire « Les vagues » en attendant le deuxième battement de la marée.

« Revenez », avait dit le médecin, alors qu’Ydit le quittait, « et tentez au moins de retrouver les moments où vous avez compris qu’un vrai problème commençait à se poser ». Il paraît que savoir c’est comprendre, et comprendre c’est agir.

FRED – l’irremplaçable- s’agace un peu : « Etrange monde, dit- elle, où l’on vous demande sans cesse de raconter du passé, quand vous attendez seulement qu’on vous parle de la suite : que va-t-il se passer d’autre que ce passé? « 

YDIT, sans répondre, car il atteint cet âge où répondre à tout ne sert plus à rien, se raconte :

« Nous revenions de Florence, comme on revient de province, après la Toscane chaque fois nourricière et pacifiante. C’était l’hiver, environ midi, l’aéroport. Sans miséricorde (malgré la saison) le brouillard infini s’opposait à tout décollage. Arrivés tôt on attendait, patients, pris dans ce curieux piège à temps des aéroports. « 

YDIT : « L’après-midi passait, en même temps que les hôtesses, moins vite et moins bien. Le tableau « Départs » fascinait autant qu’un feu de bois dans l’horizon du trappeur : nécessaire, mais sans cesse changeant. A force, au bout des yeux, le soir vint. Reste à partir, dit la voix, mais à pied. On nous déprogramma, on nous autoabusa, on nous hôtel d’accueillit, zone hangars.

Autour, rien, sauf le brouillard qui persévérait dans l’opaque. Pas la moindre sortie possible.

Les voyageurs, d’abord goguenards, s’irritaient. Le buffet dinatoire d’urgence dressé dans le hall, en cette période festive, parût pure provocation de La Compagnie des Airs.

Au matin, rendez-vous tôt, café d’hier. On prétendit nous conduire à la frontière, autrement dit l’aéroport. Mais Florence, avec l’obstination d’une courtisane fatiguée, refusait de se lever sous son brouillard. On nous déprogramma, on nous autoabusa, on nous détourna vers Pisa, aéroport d’accueil, zone transfert, d’ici on partirait, disait-on. Dans le car trop froid, derrière les vitres, on ne voyait pas la route. Et encore moins la fin de l’attente.

Sur les sièges, dans les travées, une impatience furieuse s’installa. Dans l’espace bondé de l’aéroport, d’un siège à l’autre, la colère prenait son aise. La Compagnie des Airs allait payer, oh et puis ces enfants s’ils pouvaient enfin se taire, on n’a plus rien à boire ? Et ce vieux là-bas, qui passe temps à lire, pour qui se prend-il ? Lire, toujours lire, corps immobile derrière le voyage intérieur, c’est irritant d’absence, agaçant de distance.

Ecoutant d’une pointe distraite, COCO 19 surveillait lui aussi la frétillante famille de sa filiation – mutante sinon mutique. On voyait Gamma et Mu repoussés ventre à terre, tandis que Delta conservait pour l’heure sa position dominante sur le marché, non sans craindre l’outsider à la résistance type années folles et nuits blanches : Omicron. Et ainsi de suite. Sauf que, en cette fin d’année, à Pise – substitut de Florence, COCO19 n’existait pas encore ailleurs que dans les cauchemars. Cette année là on avait le brouillard.

On pensait que c’était le bout du monde, de la piste, de l’année. On ne savait pas encore.

« L’année Terrible? Eh bien non, pas celle-là » murmure VHI, père HUGO, perdu dans l’univers de ses propres lettres.

A midi- vingt quatre heures de retard déjà- on s’embrumait et s’embrouillait, le tableau affichait un horaire et, faute de soleil, le vol disparaissait avant de s’envoler.

Des voyageurs de Nouvel An brisaient l’écume de leur rage contre les vitrines vides des boutiques à sandwiches, aussitôt ravagées dès que livrées par des pourvoyeurs hagards masqués en POM POM GIRL Compagnie des Airs, serveuses bouleversées jusqu’au fond de leur shako de ne plus savoir lever la jambe ni sourire au vent. Même les chocolats COCOH1N1 vendus à la sauvette en Free Tax n’apaisaient plus les faims ravageuses.

La Compagnie des Airs ( louche) distribuait des croutons mous, de l’eau en plastique dégradé, provoquait ainsi des ressauts de fureur.

Des familles entières, vers 15 heures, parcouraient en diagonale du fou l’espace réduit de Pisa Aéroporte. On pouvait en venir aux mains, mais aucun vol ne prenait son envol : impossible, même de prendre d’assaut le Pisa-Berlin déjà très fréquenté entre 42 et 44.

Surtout, chaque visage, chaque geste, chaque pas racontait ce qu’il peut arriver de pire : l’ennui. Pire qu’un dimanche après-midi l’hiver à Châteauroux quand on est seul et privé de compagnie et d’électricité pour la tablette.

Tout devenait davantage que souci : malheur. Inutile de se couvrir la tête de cendres, on n’avait déjà plus de cheveux. On se regardait, on se parlait, on se tenait la main un peu comme si l’on participait à l’enterrement de l’aïeule.

FRED – l’impatiente – voudrait connaître le lien de Florence et du docteur Simomeau?

YDIT : C’est là, dans l’aéroport de Pisa, que j’ai compris l’ ADDICTION. Pendant tout ce temps, à la souffrance des autres, à la question « Comment donc faites-vous pour assassiner toutes ces heures », je sortais le volume, offrais une dose de ( par exemple) « L’homme qui aimait les chiens « ou » Les détectives sauvages  » ou « A la découverte du ciel », ou « Les Bienveillantes »? Après un silence : je consomme beaucoup, mais discrètement, parfois même en secret, vous savez, c’est comme les ampoules de Mishima ou de Steinbeck- un peu hors d’âge – je les cache dans les coutures de boxer-short, mon préféré, le rouge couleur La Vermillon.
Oui, l’ADDICT ça l’est. Du coup l’ADDICT ou Comment s’en débarrasser. Tout s’explique ( même si on dirait que Père Hugo peine à suivre).

YDIT raconte encore : parfois, même, il pétrissait des boules d’amande où l’on glissait de la poudre de Virginia Woolf, des grains de James Joyce, un zeste d’Ezra Pound, mais on risquait vite l’overdose, surtout avec les produits d’import, achetés subrepticement au rayon exotique des bonnes boutiques.

YDIT raconte encore ceci que parfois, surtout l’été, il allait jusqu’à cuire dans des chaudrons secrets des confitures jamais trop sucrées à base de Michaux ou d’Artaud que pimentaient à l’excès une pincée de concentré au Barthes ou au Foucault. Rien de très neuf ou originel, mais avec tout ça, votre départ pour l’Infini était garanti.

FRED l’irrécusable ne dit rien.

YDIT rappelle que, pourtant, c’est du classique – tout ADDICT en fait son brouet quotidien. Certains sont obligés, faute de moyens, de se limiter à des lignes pas chères, du Sartre perdu sur de pseudos chemins de la liberté ou du Malraux bredouillant son espoir…

A Pisa, il ne voyait rien, supportait tout. Les voyageurs se transformaient en squelettes. Lui, à l’inverse de tout le monde, quarante-huit heures durant, deux pleins jour d’attente lourde dans deux aéroports : sauvé des os. Ydit, lui, avait ses drogues en format-poche, ses bonheurs en 10/18, sa poudre en Collection Blanche, et les petits copains variants de COCO19, Gamma ou Mu très vite battus, ou Delta encore dominant, ça lui glissait sur l’épiderme comme une patineuse à peine artistique tôt cassée par sa rencontre inopinée avec une crosse de Hoquet dégouté par la facilité de la proie, genre lycéenne du Montana consommant sa boule de Williams Burrough.

Vers 19 heures, la nuit venue, le brouillard se leva : vol Florence-Paris Charles-de-Gaulle, depuis Pise vers Orly, on embarque. Après tout ce temps, trente six heures sur les bois de Pise, même une pirogue pour les quais de seine aurait été envahie en deux minutes. L’équipage dépenaillé gagnait le bord sous les vivats de touristes prêts à payer un nouveau billet pour se laver de l’attente. Leurs shakos repassés, la jupe re plissée, les doigts repeints à la couleur de La Compagnie des Airs, quatre hôtesses un peu fantomisées attisaient d’un geste les endormis du banc.
On fit les comptes, dans la carlingue enfin libérée. Manquait un passager. On recompta. Nul doute. Taux de perte élevé, surtout dans la prison de Pisa aéroporto.
YDIT, c’était lui, on le devinait, fut retrouvé, peu après, dans la salle de prière œcuménique où, dépouillant les doublures de la veste Harris Tweed, il consommait en secret sa dose de Modiano – pratique pour la poche.

A trois, elles durent l’arracher, le convaincre, le séduire en promettant une goulée de William Boyd seul choix à bord, mais…

Enfin, il trouva la force de quitter les lieux saints, sachant que rarement, peut-être jamais, il ne retrouverait des heures si belles pour s’abandonner à l’ADDICT, à la douce quiétude distanciée de ses doses, sous le regard de tous, et sans l’accusation de personne.
YDIT : c’est là que j’ai compris l’ADDICTION : le bonheur de jouer à être là en existant ailleurs. Mais c’est aussi là que j’ai appris la radicale fin de ma liberté intérieure .

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Didier JOUAULT pour Ydit-Blog , saison 3 Episode 6 : Des bouts debout à Florence

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3 réflexions sur “YDIT-BLOG saison 3 – Episode 6 : Des bouts debout à Florence, et sans assise à Pise.

  1. YDIT, c’était lui, on le devinait, fut retrouvé, peu après, dans la salle de prière œcuménique où, dépouillant les doublures de la veste Harris Tweed, il consommait en secret sa dose de Modiano – pratique pour la poche – et claquait des doigts sur un rythme jazze en regrettant la distance de frère Marko

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