Dans la paume de Ferrare je croyais avoir découvert une ligne de vie pour la maison de Bassani, mais non. Le premier carrefour abolit le destin. Forte impression de « déjà vu », déjà fait. Répétition. Maintenant : plein désert en pleine ville. Alice dans les villes, mais sans Alice ( qu’on retrouvera- comme il se doit -on s’en doute- en toute fin de ce récit de Ferrare, ou de ce récif de Ferrare , Bassani en sirène assis nu mais pagné avec sa pipe sur un rocher ?)
Je m’en veux de mes aveuglements et m’injurie en silence.
Pâtir, passe encore, mais râler, à cet age.
J’interroge une passante. D’habitude avec les passantes, j’hésite, ou c’est par jeu : j’interroge les plus âgées que moi. La cible se réduit, d’ailleurs. Celle-ci, mon air inquiet l’inquiète autant que la sueur qui assombrit la chemise, ou la rougeur de mon visage- trop de soleil. Elle se trouble, ne sait plus, n’a jamais su d’ailleurs, ne veut pas savoir, n’en veut plus du savoir, n’en peut plus de croire savoir – comme tout le monde. Et puis quoi, je suis de la police secrète ?
De la société des auteurs de Médiapart? Des services sociaux ? Un journaliste tennistique attardé ?

Je hèle un cycliste, il accélère : qu’allais-je demander ?
Debout, étrange sur mon carrefour étranger, je me résigne à l’idée que Giorgio s’est effacé, largement effondré le Bassani, raturé de sa ruelle, viré de sa casa, biffé le prof., une fois encore dévalué, expulsé, déporté, quelle abomination que cette idée jamais morte, et moi sorti de mon attente comme d’un confessionnal (si ce mot porte encore une image) inhabité : le curé est au festival.
Pas loin, si je traverse « La Mura », passe-muraille pour rire, je peux aller visiter le « Parc Bassani », un parc, un vrai, clôtures métalliques et plantations anémiques, pas un jardinet miteux planqué derrière le mur jaune de la prétendue (ou imaginée) maison de Giorgio Bassani, et des strings de dentelle noire ou des culottes blanches Petit Bateau déposés là-sur un banc moussu- par des visiteurs passés, pas si pressés ( on se sépare avec regret des souvenirs ), dans une intention qu’on espère louable : offrandes au Maître de Ferrare : dis-donc, Giorgio, c’est où chez toi ?
Le parc, moderne, plantations sages de hêtres et de buissons, enchaînements banals de pelouses arrosées ou de bancs de bois peint, a été conçu à la sortie de la ville, mais « hors les murs », dans ce no man’s land où devaient se trouver des usines, des entrepôts, une gare de triage, une garnison peut-être, de ces graves édifices gravement écrabouillés, dès 43, par les Alliés libérateurs.Ensuite, en 50, c’était trop coûteux, ou bien le projet n’avait plus de sens. On n’avait jamais vu ici que des murs fragiles et des tôles sans avenirs, on n’allait pas investir les dollars US pour bâtir du si provisoire.
Ce fut donc, après passage de tout ce que la région comptait de ferrailleurs, ou de marchands de surplus, ou de promoteurs déboutés, un parc. Il faillit s’appeler Staline, Italie 50, mais la conception tardait, Staline c’était moins qu’auparavant le petit père du peuple. Lénine, évoqué, c’était quand même too much, et qui plus est embaumé. Trotski n’allait pas revenir avec son piolet transformé en binette, de plus le PCI tournait vinaigre. Un jour, bien plus tard, ce qui était longtemps resté l’anonyme « Jardin municipal du nord », après les succès de librairie, fut baptisé « Parco urbano G. Bassani », même un nul en Italien comprend de quoi on parle : de l’urbain Bassani.
Le parc est accessible par un étroit terre-plein qui conduit à la gare ferroviaire. Mais c’est encore trop tôt pour le dernier départ…
Ensuite, la promenade déçoit. Les lignes du parc sont trop nettes, les étangs furent tracés à la mesure d’un envol de canard domestiques. Même les corbeilles à papier sont en bon état, c’est dire la deshérence. Je pense à des lycéens occupés à jouer ou traîner dans le parc, y mettre un peu d’heureux désordre avec des odeurs de sueurs ou de fumettes. Mais les congés de l’été ont vidé l’espace. On dirait que ce parc nommé Bassani a été conçu comme un leurre, un faux-semblant de parade, dont la fonction serait de détourner le regard, l’attention, la recherche, faisant oublier qu’il existe dans les rides vives de la ville un authentique jardin de Bassani, secret, lui, caché aux dévoilements rapides. Comme un parc de loisirs que les forains auraient beaucoup méprisé. Un jardin Potemkine. 
Traversant à nouveau à travers la muraille, par la Porta degli Angeli – douane ancienne de belles briques roses, également fermée au public désormais, s’agrégeant ainsi à la liste des fantômes inévitables, je parcours à grands pas le corso vers l’affreux Château ducal.
Pour une fois deux impasses successives, j’enfile la Via Certosa, plus étroite, soudain mise en ombre par de très hauts platanes. On parvient en face du Cimitero della Certosa et les arcades célèbres, au centre l’église San Cristoforo alla Certosa, le parfait alignement des murs et bâtiments affiche le triomphe à présent paisible des catholiques toujours très proprets et bien rangés dans leurs tombeaux à fleurs de plastique et couronnes de fausses perles.
C’est ici la très vaste surface du cimetière, qui doit occuper ( à vue de plan) plus d’un huitième de la surface totale « Dentro la Mura » de Ferrare. Les constructions de cet immense domaine sont fameuses partout. Le mélange trompeur et malin de briques rousses et de pierres encore blanc-gris a marqué plus d’un œil.
On admire les murs ou les volutes reproduits dans tous le guides. Joli travail, notes prises, notices rédigées. J’en épargne le texte à ceux de l’Agence, ils n’ont pas encore digéré la notice « BurgerGourmet » ( ou « GourmetBurger »? Je ne sais déjà plus ), d’il y a quelques épisodes.

Après un détour je m’engage dans la modeste Via delle Vigne, découverte non sans difficulté car son étroitesse minuscule la préserve, pourrait écarter le marcheur de ce qui semble l’inutile fond d’une impasse morte.(Le décasyllabe : un archaïsme ?) Même si, après tout, pour un mécréant de ma trempe, tout cimetière est une impasse tracée sur du vide.
Vide, lui aussi, le jardin dans la maison de Bassani?
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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 56/99, Chapitre 18 – fin. Comme un parc de loisirs longtemps méprisé. A suivre….
Passant rue Mazzini, je photographie les plaques-souvenir sur la façade de la synagogue, dans une lumière en train de grandir ; des passants de nouveau me regardent, s’étonnent, tentent de comprendre mon intérêt pour ces portes et fenêtres closes, les murs fatigués, qu’on dirait abandonnés, ou des plaques désuètes.
Qui s’aperçoit encore dans le miroir de l’Histoire habillée de fiction?

Rien de tel : depuis, Ferrare est devenue cette ville du festival des musiques de rue, exaltant ainsi sa détresse même pas cachée, celle d’une vieille qui refuserait d’exhiber sa peau désormais trop large sur les muscles amoindris. Si j’aime Ferrare, c’est qu’elle ressemble à nos vies banales d’hommes ordinaires (et quelle arrogance de se croire autre chose qu’ordinaire) : elle a aidé, elle a menti, elle a gagné, elle a trahi, elle a aimé et puis encore abandonné, tout ça n’empêche pas de vivre. 
Et toc. Avouons que, pour lui, se mettre a écrire à cet age fut assez brumeux.




Controverse (d’ailleurs inaudible en son temps) sur laquelle Foucault ( visionnaire, surtout de nuit ) refusa de s’engager, lors du célèbre dîner avec Roland et le jeune Hervé ( Jean-Marie s’était fait excuser, une mauvaise passe), au chinois de la rue des écoles, « chez Oncle Oh ! » ( le propriétaire détestait le Vietnam), je cite ( selon des sources informées) : « Mon chéri, affirme Foucault en finissant le saké, si tu te dis que tu aimes ton cul, tu passes pour un nœud, et si tu dis que tu n’aimes pas les nœuds, tu passes pour un faux-cul, donc le mieux est de se taire, mon petit Hervé.».Il va de soi que je n’aime pas cette sorte de vulgarité feinte, je ne répète ces horreurs que par un sens pur du devoir. 


A présent, les itinéraires sont inscrits dans mes jambes comme les pas du berger sur la pente,
ou les rêves d’un Homme qui dort.




















deux ou trois marchands d’amulettes, onguents, babioles, herbes rares, d’ailleurs un légère odeur carrément de shit flotte quand on passe devant le pub irlandais, sur le côté de la piazetta, en face du vieux cinéma. 
désormais close ainsi que beaucoup à Ferrare ( et ne parlons pas de Venise ou Jean-Paul Kaufmann lui-même a rencontré l’absence et traversé le silence) je vois un alchimiste acharné recueillant la matière première de son Grand Œuvre, cette matière à jamais préservée par le secret de la transmission, et pourtant ici très accessible à qui sait en reconnaître la présence.
Après les retrouvailles avec mon éblouissement de naguère, et le dîner renforcé par un bon rouge sang d’Emilie Romagne, je recommence- allégé cette fois- ma déambulation redécouverte de Ferrare, une déambulation un peu délabrée et pas mal, pas mal quoi ? Enervée ? Attendrie ? Surprise ? 
Oui, du rosé, à Ferrare, on n’ose y croire. Au début de la rue Saraceno, l’une des artères de l’ancien ghetto, une sorte de barrage coquin est bâti dune planche posée sur deux tonneaux, burger végé, bière, debout, 8 euros, et ne se projettent pas sur le mur les images des habitants de l’immeuble regroupés de force dans l’école juive, rue Vittoria, juste à côté, juste ici, quelques pas mois loin dans la ville et le passé, l’école où Bassani enseignait, pare qu’il avait été interdit de lycée public depuis 1938, les premières « lois raciales », avant de partir, d’échapper aux rafles nazies en 43.
La pulsion d’en venir aux faits ( vagues, on l’a vu ) avec la Mourre me pousse à poser sur la table la collection entière, ce qui suscite le sarcasme muet des séniors voisins.
Quitte à dépasser un peu, comme un bon écolier emporté par l’élan, débordant sa Marelle, par défaut d’attention, et toc on dépasse le Ciel avant même de savoir qu’on y arrivait. Un peu comme de ressusciter d’un accident avant même d’avoir d’en avoir appris la nouvelle.
,infirmière probablement nommée Hélène et que désignent tous les attributs de la divinité vue côté médiathèque : T shirt près du buste, cheveux lissés, épais short jaune abricot (nous sommes en juillet), Nike marine aux pieds, du reste s’il en reste on ignore tout, (porte-t-elle, par exemple, de façon un peu vulgaire, inaccoutumée à son âge et dans cette catégorie de personne-tout-pour-la-santé ), un string de dentelle noire,
(légende photo: d’autres » Juniores de l’Agence, alors que les trois vieux complices du récit réapparaissent, mais ne sont-ils pas d’une certaine manière parmi les errances fantômes de Ferrare ?


La dame
noir et blanc tourne en rond, nous craignons un peu tous que sa détresse la conduise à un geste peu médiathèquiste, mais de préférence tout de même dirigé contre elle plutôt que l’un de nous, qui avons essayé de lui faire comprendre par divers signes (variés dans la forme) à quel point nous sommes collectivement -et aussi on le regrette définitivement-incapables de lui récupérer son article dans les ondes perdu, ou de récurer sa mémoire. Nous, héroïques, on a déjà des écuries à curer, avec les chevaux énervés du souvenir.
Tout le monde a planqué ses notes, vérifié la sauvegarde, fermé l’ordi, on ne sait jamais, les idées ça se pille et les virus ça galope. Elle fait une soudaine sortie par l’escalier, revient dans une extrême fébrilité chercher sac et fourrure, préfère à présent l’ascenseur pour descendre.
avant de faire le choix malencontreux d’une petite baignade digestive (comme sont lourds ces mets d’ici, goûteux mais épicés, mes frères), et de s’y noyer, dans son Gange, et elles le considéreront comme une sorte de testament, à graver sur la pierre qu’elles retourneront au pays, à leurs frais, sur un lit de feuillages :
je serais-en dépit ou peut-être en raison de l’âge- tout à fait prêt pour recevoir en cette ville oblique et foisonnante les signes d’une drague virile un peu active. A observer certains des peintres de la Renaissance, toujours on se demande devant tel pan d’image : garçon ou fille?
…….
Ensuite, lors de ma visite à la Casa Romei, en fin de séjour, deux messieurs traîneront un peu près de moi, chapeaux de paille, bermudas serrés comme un short de vélo, une cuisse rouge, une verte. Mais, sur les bicyclettes ou dans leurs shorts je ne regarde que les jeunes filles. «
Debout afin de m’indiquer une circulation
L’accueil ici est très personnalisé, parisien.




sur la scène où se multiplient en même temps les « Poursuites », balayages aigus de l’absence gagnant le centre du plateau, moi, j’écris des recommandations légères, conseils pour des adresses de tables typiques ainsi que « Le Vieux Ghetto« , futur décor d’une scène cardinale, dans le parcours dédalien vers le labyrinthe qu’est sans doute le Jardin de Giorgio Bassani.



Chapitre 16


On pose les images d’absence sur la margelle moussue de l’ancien lavoir ( «
On se croirait dans l’extraordinaire long plan final de ce dialogue impassible impossible entre Depardieu et Binoche, à la fin de « Un beau soleil intérieur » de Claire Denis. Mais c’est FERRARE, XVème/XXème.
entre deux achats de babioles incertaines rue Saraceno, première gauche, ou même rue Mazzini, sitôt après, ruelles du ghetto éteint dans l’oubli des vivants. Ou bien une sorte de travail clandestin d’été ? Silvia tenant par intérim la caisse d’un musée désert? Silvia qui fait la plonge au Gourmet Burger? 























Se donnerait-on la bise avant le départ ? S’entrebaiserait-on avant de se quitter ? C’est à cette question que, trois ou quatre jours plus tard, nous répondrons, ou pas, quand Silvia me fera signe d’attendre, depuis sa terrasse au deuxième étage, sur le point de la séparation. Je reviendrai d’une visite privée dans la galerie que dirige sa soeur, jute à côté du Castello Estense, le pâté en croûte pierreux de nos chers ducs d’Este. Ce sera l’heure du thé, si cette heure a du sens à Ferrare. Les bagages seront prêts, une valise cabine pour l’avion, un mini sac en bandoulière, et les outils nécessaires à ma tâche de voyageur pour les agences: tablette, appareil photos, bloc-notes. J’y ajoute sandwiche, tomates, et yaourt à boire, vieille habitude d’homme contraint à se passer de déjeuner pour l’urgence d’une notice attendue : les Juniors, à l’agence, leur cœur c’est un chronomètre..
mais elle ne le saura pas,
la serrure électrique du portail sur la rue est un peu bruyante, on ne risque pas de se rater. Sauf si on veut. Mais elle ne veut pas ? Elle aura envie de savoir ce que j’ai pensé de tout ça, Ferrare, les rues et les vélos, les shorts et les plaques, la galerie, les ducs, les Juifs, Bassani, tout le bazar…et si j‘ai enfin des réponses. Je serai planté comme l’un de ses lauriers au milieu de la cour, parmi les pots fleuris, bermuda noisette, mocassins de veau brun, chemise légère pas trop colorée- vêtements pour client de galerie-, un peu en sueur car les rues auront encore été très chaudes, et je ne marche que du côté soleil. 


En contrebas, je lui parlerai, en évitant de trop lever le regard vers cet en dessous de la jupe qu’une attention pointée soutenue par le mouvement de vent permettrait d’explorer avec davantage d’impudeur, sinon de précision. Silvia percevra l’équivoque de notre position et ma prudence. 





Stéfania de Modène, 
Quand j’arrivai enfin dans la vraie vie, pour la seconde fois à ce jour ( ni fantasmes ni anticipations ) (et deux fois une vie, c’est généreux) (quant à la troisième fois, la crise virale du virulent virus la diffère ou la digère) lorsque je parvins devant le portail métallique de la rue Belfiori, 33 B, le buste de Silvia dépassait de sa fenêtre au second. 







J’avoue que j’aime assez avoir deux noms, ce n’est troublant que pour les bureaucrates. Même la gardienne de l’immeuble s’est habituée aux deux noms. Pour les chèques de l’Agence, j’utilise toujours les noms de famille (là encore, osons une suppression d’un lettre, M, et famille sans aime devient faille.)




Elle propose un café, ristretto serré – concept intraduisible en actes- demande si je veux de nouvelles adresses de restaurant ? Elle me conseille, « 



