Chapitre 2
Je lui raconte que j’envoie des images
J’avais dormi mal, cette fois-là aussi, trop peu de temps, nu dans la pièce du haut, fenêtres ouvertes sur le silence noir du jardin au 33B Belfiori, dont la forme triangulaire apparaissait plus nettement sous l’éclat des éclairs.
Levé tôt pour le deuxième jour, je trempais le Doliprane dans le café très noir. Tout avait déjà séché, les chats dormaient à leur place, je leur disais que j’allais sans doute tomber amoureux de Ferrare. Ils s’en foutaient félinement, ils avaient l’habitude des coups de foudre. De la terrasse au deuxième étage parvenaient de menus bruits : Silvia déjeunait, je ne voyais rien d’elle, comment s’habillait-elle au matin, l’été ? Je ne m’asseyais jamais longtemps aux balcons.


J’avais mis le bermuda bleu-nuit aux poches nombreuses, que j’avais emplies de carnets, appareil photo, guide, IPhone. Je faisais mon Sylvain Tesson des rues vides, mon Jean Paul Kaufmann errant dans les pinèdes, mon Lanzmann au Tibet (qui s’en souvient à part moi, de ce Lanzmann là ?). Ridicule dans mon déguisement, trop bien chaussé bien gargarisé, mon BCBG à moi, j’arpentais les clôtures. Un rien ( l’ombre d’une passante ? Un rêve monastique ?) me faisait tourner casaque



Avait commencé une longue et presque minutieuse marche dans le quartier ancien. Le plan de Silvia connaissait la douleur de la pliure, lui aussi devenait idéal. Je franchissais La Mura par l’une des rares portes, et parcourais l’herbe haute bordant le cheminement tracé à la place des anciennes douves, au pied de l’entassement pierre et briques rousses.Comme partout, terre sèche et pelouse, le vert et le roux, cette étrange collusion de couleurs contradictoires mais qui décrivent l’unité d’un travail d’époque. Parfois haute, ailleurs presque disparue, La Mura sait tracer l’intermittence.

En haut de la muraille, c’est une large promenade bordée de tilleuls à fortes odeurs, dès le matin, et par endroit massivement écrasée d’arbustes. Dans son « Roman de Ferrare » que je n’avais pas encore lu, Bassani décrit les heures cachées des amoureux, dans les ombres et sur les bancs, avant-guerre, puis la nudité accablée de la promenade, quand les hivers et la guerre ont envoyé vers les cheminées chacun des arbres présents à l’époque.

Tout a repoussé, depuis, comme des cheveux sur la tête d’une femme tondue, aurait pu écrire notre Giorgio, s’il avait été vulgaire, s’il avait davantage suivi les jolis épisodes virils de la Libération en France, qui ont été pas mal dans le genre Société du Spectacle.


J’avais saisi l’occasion d’une pente douce (on me reconnaissait bien là) qui joignait le chemin de douves au sommet de La Mura, ne cherchant rien, qu’une terrasse pour un ristreto, j’avais remarqué la bâtisse très contemporaine du musée M.E.I.S., Museo Nazionale dell’Ebraismo Ialiano e della Shoah que précédaient – au-delà d’une forte grille – une installation d’art non moins contemporain, des taillis fleuris plantés strictement, des bancs.



Une première ligne de vieux bâtiments, austère, tapie au milieu des barreaux, coupait en partie le regard. Le portail, aussi peu avenant, ouvrait avec prudence sur le hall. Un garde armé m’y surveillait, la méfiance atténuée par le gris de mes cheveux et mon allure de Indiana Jones perdu à la descente de son Oui-Bus, même pas une carte « avantages sénior » planquée dans la poche-poitrine. Juste occupé à radiographier le souvenir.

Ici, la visite commençait par des photos de l’ancienne prison, qui avait précédé le musée sur les lieux. Dans l’une de ses nouvelles, que je n’avais pas encore lue non plus, Giorgio Bassani fait allusion à la maison d’arrêts de la rue Piangipana. Il y a vécu lui-même, à l’intérieur d’une cellule. Action antifasciste. L’époque ne rigolait pas.
Mais je ne savais rien encore des inquiétantes étrangetés de la ville, décrites par Bassani. Ici, par des panneaux pour écoliers, j’apprends comment un rusé duc de Ferrare, toute fin XVème, attire dans la cité ceux qui le veulent parmi les juifs tout juste expulsés d’Espagne, entre deux et trois mille, nombre considérable pour la population de ce temps . C’est un accueil bras ouverts, libertés publiques et de culte, pas même un ghetto avec ce que cela suppose d’enclos, de fermeture, de murs en pierre et dans les mœurs : à la place on circule, on monétise, on commerce, on soigne et on change, on parle et on chante, le rabbin marche dans toutes les rues, – quitte à, on s’en doutait, à ce qu’à présent prospères et paisibles, on ne puisse hésiter à offrir une puissante aide, sonnante et dite spontanée, en cas de besoin, et les ducs, c’est connu, c’est pas les besoins qui leur manquent le plus. Les nouveaux venus s’installent dans le quartier ancien, y ajoutent des rues, des boutiques, des passages plutôt discrets. Un quartier naît vite, libre et authentiquement juif. C’est FERRARE seizième. La Mura protège. Au fond, c’est aussi- avec les vélos- l’un des personnages du Roman de Ferrare.

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Didier Jouault, pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 6/99, Chapitre 2 – début. Je lui raconte que j’envoie des images. A suivre.Si on a du temps. Mais on en trouve.







Au-delà de « La Mura », la ville-banlieue, les villes modernes, mais récentes, autrement dit : rien. Sauf une surprenante réinvention de la muraille en espace-promenade, au pied, au-dessus, vers les buissons et taillis du glacis ancien.

Après le dépliement des mèls, j’avais dicté debout des notes sur la journée, ce sont elles dont je me sers à présent, à défaut de rédiger alors le rapport de visite que d’ailleurs personne n’avait explicitement commandé. Ensuite, à la petite table rose, écouteurs dans les oreilles, j’avais lentement dîné de peu, mélange arrosé d’huile d’olive trouvée dans la cuisine et de verres bien secs de prosecco entre temps glacé au freezer, pardon, j’ai honte, mais après tout ce n’est qu’une piquette pétillante. Les messages de Paris, famille , amis, Agence, Cécile, Sergi, Mark n’exigeaient pas de réponse. J’avais trié d’un doigt pâteux quelques photos numériques, pour mon blog à diffusion restreinte. Je m’efforçais de le rédiger avec une régularité de pompier à l’entrainement, de plus en plus davantage par devoir de continuité que par plaisir de commencer, ça se mettait à ressembler à la vie banale, tout comme ce voyage.




Mais un orage volumineux et bruyant pour rien m’en avait empêché. J’avais regagné le jardin trempé, (et même : j’avais regagné, trempé, le jardin) et je n’avais de nouveau croisé personne, ni logeuse ni chat.






Tout le monde paraît marcher dans sa rue personnelle, acrobater sur son vélo, mener des courses légères pour traverser sans regarder ni tomber les rues pavées de pierres rondes, dures pour le passant. Dans le soleil, aujourd’hui comme hier, des fantômes de Ferrarais semblent revenus d’on ne sait quel désert de la mémoire.








A vrai dire, il n’y a rien à regarder, sauf des croûtes usées sur des murs un peu traversés de failles encore discrètes, des meubles effondrés interdits d’accès par une corde rouge effilochée. Dehors, u faux cinéma de verdure, dédoublé par le soleil.
C’est cela, pourtant, le tic-toc des balles, qui fait flotter sur ma mémoire un peu amoindrie catégorie dentelle, des lambeaux de souvenir de ce roman italien lu il y a au moins quarante ans. Par le i Phone, j’envoie à mes collègues Cécile et Sergi, puis à Mark aussi, ce que l’objectif peut saisir de l’espace, dont je décide qu’il doit être ce tennis dans «
Décidément ma culture de l’Italie est lacunaire. C’est ma légèreté.
Je me promets d’approfondir.



Ici, on dit La Mura, sur les panneaux indicateurs, et dans les livres de Giorgio Bassani. Je ne connaissais Bassani que par un souvenir très lacunaire.



















Je m’étais donc résigné à ne pas tenter de partir avec la tasse, bien qu’elle portât le monogramme du musée, bonne prise « de terre et de mer » comme ils écrivent ici, un peu partout, fiers de leurs marécages d’origine. Chez moi, Edith et les filles (Édith seule à présent) se moquent de ma collection un peu plus stupide que déplacée, trois étagères de tasses à ristretto, toutes munies de leur logo unique, de préférence prestigieux, villes de voyages. 
D’accord, tout ça ne simplifie pas le ménage, mais Cidalia ( trois heures trois fois par semaine, 18 euros de l’heure, tarif parisien ) s’est habituée.Cidalia n’est pas la 










On aura tant d’autres fantômes à chasser. Quand un personnage s’efface, le roman disparaît.














les chiffres, à l’inverse de ce que notre monde (et mille fois- un chiffre- davantage en ce temps de « crise sanitaire ») tente de faire croire. D’ailleurs, on peut compter sur moi pour les données : Version 2, 347 pages au lieu des 433 de la version 1, 130000 signes ou espaces effacés (notre espoir commun d’effacer l’espace !), dans le confinement soyeux (celui-là) de la















Ici, musique en Live, pas de menu polyglotte, tout le monde parle Italien, plats du jour déposés sur le zinc à la façon d’une provocation d’art contemporain.













J’écoutais les guides en plusieurs langues, et regardais les écoliers regarder la statue membrée, sous l’œil amusé que m’adressait la maîtresse en K Way rouge.
Ici, musique en Live, pas de menu polyglotte, tout le monde parle Italien, plats du jour déposés sur le zinc à la façon d’une provocation d’art contemporain.



(La chatte de jardin, et c’est ce qui l’anime,




Passaient aussi des poules.
Déjeuner d’un sandwich au thon, passer les heures dans le vieux ghetto comme si elles ne comptaient plus avant la mort, et boire du vin blanc glacé, sur cette petite terrasse où ne passent que de rares touristes, campo San Anna.



