YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 92/99, Chapitre 32 – début . « Son impeccable costume bourgeois. »

Tandis que je dîne en terrasse, pour l’étape d’une nuit à Bologne, seul, et avant qu’un cauchemar bruyant me ravisse la nuit, les deux amis sont ensemble au creux du jardin rose, 33 B rue Belflori, FERRARA.

SILVIA. NERO. Les deux.

Sur le toit fermé par un balcon, fragile Mura locale, NERO poursuit son récit empreint de (et emprunté à, en Français aussi la préposition est capricieuse ) Bassani. Titre exact : »Une plaque commémorative via Mazzini »(p. 70-96 dans l’édition du Roman de FERRARE Quarto/Gallimard 2011), mais tout le monde dit « Une plaque » ou  » La plaque rue Mazzini ».

NERO pérore, on le connaît ainsi : » Bref, entre deux ou trois séries de figures stylistiques bien affutées, Bassani plus tu lis plus tu le vois, c’est un très grand de la construction, un Bouygues de la structure, donc la nouvelle c’est ça : Premier temps, Géo Josz réapparait d’entre les déportés. On le regarde, stupéfaits : il est étonnamment gras et vêtu de chère pelisse, échappé pas écharpé, sauf de loutre, graisse et fourrure, tu reconnais la caricature banale du Juif dans la presse salope entre deux guerres, en France par exemple, très généreusement.
 » Il habite le grenier d’une maison qui lui appartenait « auparavant « mais où les Rouges (majuscule, en 45 !) triomphants se sont installés, au motif qu’il y avait des fascistes avant (dont c’était l’un des sièges), et l’Histoire c’est tout le temps ça, tu fais semblant de changer de puissants mais tu les installes dans un même théâtre, on le sait que l’occupation de l’espace fait Histoire, oui, oui, d’accord, j’avance, comme tu dis.
 » Un temps, Géo tente de vivre dans cette Ferrare où tous les « braves gens »- y compris les Juifs du ghetto – ont été « des fascistes convaincus jusqu’en juillet 43 ».


 » Il a repris les allures d’un honnête juif de bonne famille de Ferrare, quitté la pelisse, salué la police, suivi son office, tâté son novice, ah non, d’abord te scandalise pas dès que je cause cul, et ensuite tâter son novice, même si ça rime, c’est plutôt chez les cathos, non ?
 » Géo porte son « impeccable costume bourgeois en gabardine couleur olive », et « parfaitement rasé » (signe : anti-fasciste et pas davantage rouge), déambule dans la paix, même si le jeune chef, partisan pendant la fin de guerre, est devenu député d’après guerre sous l’étiquette PCI, fameuse et redoutable en ce temps.
 » Notre personnage prend la pose comme tout un chacun sur la terrasse du « Café de la bourse ». Certes, il affiche « un ironique mépris ». Nous sommes toujours en 45. On lui manifeste encore, après l’étonnement (un peu agacé) de l’avoir constaté si gros, une « accueillante cordialité », portée par, en même temps, la mauvaise conscience, et le sentiment unanime que « tout cela est passé ». FERRARA, passée, la république de Salo. Ferrare, l’oubli. Ca aurait intéressé le vieux français à l’époque où il faisait ce blog, les Séances Publiques d’Oubli, il t’a parlé de ça?
Sa mémoire narcissique ?

SILVIA fait un geste peu lisible dans la pénombre grandissante.


 » Vite ! L’oubli !« Après avril 45 », la conviction s’impose qu’« une ère nouvelle allait commencer(…)de la démocratie et de la fraternité universelle » dans cette bonne vieille ville de Ferrare libérée, bien que « à moitié en ruines », toujours ces bombardements sans objectif militaire dont parlait mon grand-père, pas si sympas les Alliés !
 » Certes, Géo n’oublie pas. Sa chambre est tapissée, sur les quatre murs, de photos des membres déportés de la famille dont il est l’unique survivant. Géo paraît imposer la mémoire des déportés, mais réintégrer aussi les habitus de son groupe ethno social d’appartenance. »

Silvia demande tout de même, dans le jardin rose où le frais va tomber lentement, si « habitus de son groupe ethno social d’appartenance », c’est du Bourdieu dans le texte ? Du Morin décavé ? Du Baudrillard entré dans le lard. Mieux encore, un Foucault levé tôt ?
NERO ( qui hausse les épaules dans la moiteur en régression du jardin rose) : « L’attitude de Géo produit un soulagement généralisé, il est vivant, bien élevé, pas trop accusateur, comme si on avait retiré son nom gravé en trop sur la plaque de la via Mazzini. »
SILVIA : « Tu sais comme moi, NERO chéri, que c’est précisément l’inverse : rue Mazzini, sur le mur de la synagogue, il suffit d’aller voir, un ultime nom a été ajouté, ça se repère à la gravure, et l’initiale en fin de liste, après les Zamorani ou Zevi, il y a Trévi j’ai perdu son prénom, au fait tu sais pourquoi celui-là est venu ensuite ? »
Ce que sait NERO ( on dirait un titre de film noir détourné) :  » Dans la nouvelle, le narrateur porte le désir de la Ferrare : « Le passé était le passé, inutile de rester là à le ressasser ». Un jeu dont la règle ne semble pas troubler Géo Josz.
 » Deuxième temps, annonce solennellement NERO, la nouvelle bascule, après que le narrateur, avec son air habituel de n’y pas toucher, il est très bon pour ça, Bassani, ait fait allusion à des «  monceaux de ruines » ( autant dire le résultat de vingt-cinq ans de fascisme et de guerre), et aux « transformations superficielles » sous lesquelles la ville « reprenait peu à peu le profil ensommeillé, décrépi, que des siècles de décadence cléricale(…)avaient maintenant figé en un masque immuable ».
« Sparadrap sur les plaies, tout est replâtré, on peut regarder (ton vieux Français Airbnb aurait été content) ce que le narrateur décrit comme « des bataillons serrés de belles filles qui pédalaient lentement », ou encore « un échantillon bien fourni de jeunes cyclistes », le tout au féminin dans le texte. »

Silvia : Mon visiteur, je crois qu’il ne portait pas beaucoup d’intérêt aux vélos 
-Ni aux jeunes filles ? ( NERO demande)
« Dans la nouvelle, le passage des jeunes filles marque le renouvellement du désir comme l’éternel printemps…« conclut-il.

Silvia : »Tu deviens lyrique ?
NERO : « Mais voici que réapparaît un extrêmement sinistre sire, même pas fantôme fatigué, très vivant. C’est un « ex-informateur stipendié de l’OVRA, l’Organisation de vigilance et de Répression de l’Antifascisme ». Il a été jusqu’à diriger la « Section locale de l’Institut Culturel Italo- Allemand », le pire. Fasciste ET collaborateur actif, au point de porter « de petites moustaches noires à la Hitler ».
« L’individu plastronne sur les terrasses. Nul ne dit rien. Ce n’est pas de la lâcheté, même pas, non, c’est Ferrare, et Ferrare s’en fiche, Ferrare simplement regarde les filles passer à vélo, les musées recommencer à recruter des gardiennes hors d’âge, Ferrare prépare ces élections qui vont conduire un jeune Partisan PCI à la députation, Ferrare fait sa Ferrare. Très rimbaldienne? (Ta tête se détourne, un nouvel amour). Très baudelairienne ( Les nuages, les merveilleux nuages)
« Mais voilà un épisode disruptif, comme disent maintenant les Français.

« L’« 
incident », des dizaines de personnes y avaient assisté ! Le paisible Géo , encore vêtu en bourgeois, avait frappé « les joues parcheminées du vieil espion de deux gifles sèches, péremptoires, davantage dignes d’un squadrista de temps d’Italo Balbo et compagnie(…)que d’un rescapé des chambres à gaz allemandes ».
Alors, c’est dans la personne et sur le corps mêmes de Géo que vont se manifester, sur un mode spectaculaire, les traces de l’éclat. Quand il réapparaît, Géo Josz a revêtu ces mêmes vêtements qu’il portait pour l’inauguration, sur son corps plus que replet. Chacun s’aperçoit d’un coup d’œil, alors, à quel point il a beaucoup, beaucoup maigri (encore une astuce de Bassani, car voici que, à présent, Géo se met à ressembler à l’image que les inaugurateurs se faisaient d’un déporté).
« Géo s’installe, pour ainsi dire, au Café de la Bourse. Là, en place de la surveillance austère et silencieuse qui le caractérisait, il entreprend d’incarner, en permanence, la statue du commandeur survivant, un Savonarole
anachronique mais tout aussi virulent. On s’assied près de lui ? «  Il se mettait tout de suite à vous entretenir de Fossoli, de l’Allemagne, de Buchenwald ». On lui disait aurevoir ? « Il refaisait le petit geste d’adieu que sa mère lui avait adressé(…)cependant qu’on l’entrainait de force avec les autres femmes ». Il ne joue plus ce jeu du JE voilé, maquillé, gentiment spectral par son silence. Il veut désormais montrer. Se montrer. Exposer à chaque instant le désastre. Montrer l’intérieur de sa mémoire et de sa détresse. A présent, il va falloir accepter de se souvenir.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 92/99, Chapitre 32 – début . « Son impeccable costume bourgeois. » A suivre…Mais ça touche à sa fin.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 91/99, Chapitre 31 -Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient !

Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient

Dans le jardin rose de la via Belfiori, assise près de la petite table ronde, Silvia s’étonne : « Géo Josz? Jamais passé dans mon duplex rose, celui-là… ».

NERO un peu ricaneur dit : «  Tu ne te souviens pas de cette nouvelle de Bassani sur la plaque rue Mazzini ? » Il pourrait ajouter quelque chose du genre : « Tu n’as rien compris à Hiroshima mon amour », mais non, il évite, certainement Silvia ne connaît pas la hauteur de cet auteur, malgré l’indéniable culture dont témoignent (témoignent seulement ?) les nombreux livres dans l’appartement.
Silvia/NERO, on a compris que ces deux-là se connaissent si bien, finalement. Faux-frère et soeur?


Le guide NERO demande si elle veut, maintenant, qu’il raconte Géo JOSZ, et Silvia dit que « oui, mais assez vite alors, parce qu’il n’y a pas que les histoires, dans la vie, et pas que ça à dire des histoires. Il y a aussi les courses, et le boulot, les studios à refaire, les gâteaux- maison à prendre chez le boulanger, il faut que je me change, tu connais mes horaires.« 


NERO : « Pour commencer, je voudrais te rappeler des mots de Pasolini, oui Pasolini ne fais pas l’étonnée, comme si tu ignorais que Giorgio Bassani, c’est tout de même de lui dont on parle le plus ici, à cause de ton insistant et curieux vieux Français, presque davantage que de moi, tu te rends compte, donc ce bon Giorgio avait publié Pasolini dans la revue littéraire qu’il a longtemps dirigée, l’élégante « Botteghe Oscure » que finançait à fonds perdus la princesse Caetani, ça ne s’invente pas.« 


-« Passe, Néro, passe maintenant au récit. Ça te changera d’aller vite.« 

– « Pasolini ( il reprend son souffle, n’est plus certain soudain de sa mémoire)…qui était proche de Giorgio Bassani au point d’assister au lancement du « Jardin des Finzi-Contini », et pas tout seul, dans les premiers rangs il y avait aussi en cette soirée de 1962, Italo Calvino ou Mario Soldati, excusez du peu, et aussi, sauf erreur, je sais que je vieillis, Carlo Lévi, mais tout ce gratin ce sont de vieux copains. Notre Giorgio local, régional, national, international n’a rien de l’écrivain solitaire et glacé qu’on imagine parfois, il préside des prix, fait des scénarii pour Soldati, enseigne le théâtre à Rome, et part en vacances avec Pasolini-encore lui, tu vois, vraiment très proche ou ce réel écrivain rare qu’était Carlo Emilio Gadda, et on le voit même, enfin on pouvait le voir, prendre de tout près le thé en compagnie toute proche de Natalia Guinsburg, on ne croirait pas, hein, notre bénédictin combattant qui bat les estrades et flirte avec tout ce qui est…et fait joli. Tu vois, à cause de ton visiteur, j’ai révisé mon Basani dans le texte, moi aussi. »

Silvia : « Oublie tes préliminaires, on est entre nous, passe au récit.« 
NERO : « Une plaque commémorative via Mazzini », la nouvelle, assez courte, une quarantaine de pages commence par ces mots : 
« Lorsque, en août 1945, Géo Josz fit sa réapparition à Ferrare unique survivant des quatre-vingt-trois membres de la communauté israélite que les allemands avaient déportés dès l’automne 43, et que la plupart des gens croyaient tous exterminés depuis longtemps dans les chambres à gaz, au début, personne en ville ne le reconnut ».

Mais, raconte la nouvelle, son nom a déjà été gravé parmi les autres dans la liste des déportés, sur la plaque de la synagogue, rue Mazzini. Un nom en trop.
NERO : Bien entendu, on pourrait en venir de suite à la fin :« …à ces questions, aurait également pu répondre un hurlement furieux, inhumain, si aigu que la ville tout entière, ou du moins ce que l’on voyait par-delà les coulisses, intactes et trompeuses de la via Mazzini jusqu’aux lointains remparts ébréchés, l’aurait entendu avec horreur »
.(Quarto/Gallimard, 2006, p.96)
Observe,
dit NERO, que la nouvelle se termine sur le mot «  horreur », tandis que pour le « Le Jardin » c’est  se « rappeler « , ou pour «  Une nuit de 43 » : « folle ».

Silvia se tait et guette un rat ou chat qui rampe.


NERO : « Alors, je te redonne le départ : Géo Josz revient, on le croyait aussi mort que les autres de sa communauté depuis les rafles des lois raciales pendant la République de Salo, sous l’œil et la férule des nazis, alors que Bénito règne en fantoche depuis sa libération par un commando nazi. Tout au long du récit, vont apparaître, de plus en plus présents, des anciens fascistes, des « barbes » (barbe et bonnet noir, les marques du squadristi, le fasciste militant), fantômes bien en chair parmi lesquels on verrait presque Italo Balbo, le plus fasciste des fascistes ferrarais, figure du quartier. On voit aussi, très fréquentes à l’époque déjà, de remarquables-et désirables (c’est Bassani qui le sous-entend) jeunes filles à vélo, on suppose qu’elles n’ont pas de shorts, encore que l’après-guerre s’habille soudain court, et que leurs fesses (rondes comme les pavés à Ferrare, mais ici on semble aller à la recherche du reproche ?) ne tendent pas le tissu dans le faux plat de la rue Mazzini, faut voir, l’étoffe de guerre de guère étoffe la touffe.
Silvia proteste. NERO continue : comédie ordinaire.


NERO : « Géo Josz pose le problème majeur de l’existence : il est vivant. Au milieu des Partisans ( tu entends la majuscule ?) à foulard rouge et d’un prêtre en soutane noire, c’est l’Italie 1945, l’un des assistants à la commémoration énonce à nouveau le chiffre terrible : « Cent quatre-vingt-trois sur quatre cents » de Ferrare, qui « ont été livrés de force aux allemands par les fascistes », remarque l’expression lâche « de force », en une époque, affirme le narrateur, où «  moins on en savait sur les Juifs (…) mieux on se portait ».
Le récit de Bassani travaille les temps, sa temporalité plutôt. Par instants, le narrateur s’en fiche, on dirait la fameuse désinvolture stendhalienne, je cite encore de mémoire : « 
L’automne finit. L’hiver survint, le long et froid hiver de nos régions. Le printemps revint. » (ibid p.85). Pif/pof, revers lifté du narratif contre le descriptif, action, 15/image, zéro. Plus bref, plus vif, pas possible. Tu sens le capuccino vite avalé. Et je n’évoque même pas les problèmes de traduction… »

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 91/99, Chapitre 31 -Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient, à suivre

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 90/99, Chapitre 30. Qui frappe ici ainsi ?


Moi, pour l’étape sur le retour, entre le train depuis Ferrare, quittant le jardin rose de la via Belfiori, et à l’aube l’avion pour Paris.

Le soir, à Bologne, dans la pause entre les orages, en terrasse, près de S.Sébastian, deux serveuses de l’hôtel en gilet noir sur chemise blanche, très droites et très stylées, très ancien monde en somme ( mais on est à Bologne, la vraie ville des élégances), main tenue derrière le dos pour servir l’Orvieto pâle et glacé. Aux tables, nappées de frais, trois ou quatre hommes seuls, est-ce ici l’entracte vide et simple d’attente de tous les retours, de mission, d’age, de famille, de correspondance sous les vents contraires de tous les avions?

Le soir, à Bologne, j’attends la nuit pour espérer le retour au réel que fait imprévisible l’aventure de tout voyage.

Plus loin, quatre jeunes femmes élégantes s’amusent beaucoup. Il est très tard, pourtant les téléphones frétillent sur les tables. Avant de retrouver Hotel Paradise, Vicolo Cattani, ombres et pavés du Bologne spectaculaire, je fais un tour des arcades sous la Strada Maggiore. J’envoie à Edith et aux filles des photos des tours vues depuis la piazzale di Porta Ravegnana. Nous sommes venus ici en hiver il y a quatre ou cinq ans, photos à chaque fois avec un recul insuffisant. Mais dans toute cette histoire j’aurai manqué de recul, je me le suis déjà dit. Je rentre par un détour vers San Doménico, hommage lointain aux inventions de NERO à Ferrare.

NERO ! SILVIA !..Comme si je n’avais pas senti les mensonges et perçu les finesses. Comme si nous n’avions pas – lui et moi de concert –trouvé un accord à moitié amusé, à moitié trompeur, chacun sa partie .
Là, peu de cafés sont fermés, je choisis le premier, mélange de faux vieux décor et de vrais jeunes buveurs de bière. Amoureux de rien d’autre que de mon regard porté en traînant sur le temps et les passants, je rédige les dernières notes, un ristreto, deux ristreti.
Ensuite dans l’hôtel (j’y dors toujours encore plus mal!) le cauchemar est ainsi :  J’ai commis une faute, mais je ne sais pas du tout laquelle ( état banal), j’ai honte. Je monte en voiture, agrippe au collet ce pauvre Georges B ( ou Georges P?, prononciations voisines, sourde ou sonore) , et tout le monde estime que je suis un peu trop nerveux, dans l’Agence. A l’arrivée, on me repousse de chaque salle où d’autres sont réunis, travaillant ou mangeant des sandwiches au cochon. Rejeté de partout (il y a de nombreux groupes, surtout des jeunots) je reste dans le couloir, où j’assiste à des entrées ou sorties de salles, très étonnantes : «  -Qui frappe ici ainsi ?- C’est un chevalier qui cherche sa lumière ! ». Un homme d’aspect vénérable sort, portant de la main gauche une épée brandie devant lui, bien dressée, et me demande pourquoi je ne cherche pas l’amélioration matérielle et morale de l’humanité, moi aussi ? Me prenant par sa main droite, il m’introduit dans une pièce sombre, où trois hommes sont assis à une table, tel un tribunal. Ils parlent en chœur et me demandent sans attendre ni ménagements « où en est ce foutu de nom de dieu de rapport, on va quand même pas le faire nous-mêmes, ce rapport ou le déterrer du jardin avec nos griffes de jeunes loups, ce rapport ? Tu es parti là-bas pour écrire, pas pour rêver que tu marchais sur les eaux, le désert, les nuages, c’est-à-dire le balcon de la Silvia »

Au réveil, matinal et en pleine forme, sur la table du petit déjeuner je déplie les mels, mets à la corbeille celui des copains réclamant d’actualiser mes notes pour le rapport ( j’ai déjà bien donné cette nuit, merci les amis ! ), lis à peine un mot de Silvia sur le site Airbnb, habituels « commentaires », on est déjà loin de tout ça.

Son petit manège au fond à peine discret avec NERO? Comme si je n’avais pas senti les mensonges et perçu les finesses : comment soutirer avec sourire et malice le maximum d’ Euros à ce touriste chez les divers copains ou beau-frère, ou restaurants, leur spectacle bien rôdé m’a beaucoup amusé. D’ailleurs- et ça vaut le prix, du reste ( car il en reste ! ) pas si élevé de la prestation – tous deux s’en sont plutôt tirés avec élégance, une certaine insouciante légèreté de l’être, tout à fait ce qui me convient, ce qui me plait, une rieuse souplesse, davantage Marivaux que Pirandello. Reste à grignoter le récit.

De la vieille FERRARRE présentée par leur impeccable duo, je conserve un immense présent, et des mois de rêve, de promenades, de soucis, d’écriture, surtout d’écriture. De ce passé- comme souvent – proviennent de multiples futurs. Et je n’ai pas eu à regretter la qualité des diverses compensations, même si je m’interroge soudain sur le prix de trois miroirs en tiroir à Ferrare, ou sur la présence cocasse d’un string noir, obsolète et un zeste vulgaire, entraperçu ici ou là : au fond chacun a tiré sa pelote et ce qu’il attendait, au moins -le reste a été banal. On est habitués.

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 90/99, Chapitre 30. Qui frappe ici ainsi ?

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 89/99, Chapitre 29. Et pour chute : un jardin.

A l’heure du dîner, peu après , tandis que je prends ici ma chambre d’étape à Bologne, avant l’avion du très matin, là bas, dans le jardin rose de SILVIA, dans ma FERRARE, c’est NERO le Guide qui arrive.

L’orage va crier, mais on peut encore boire un verre sur la terrasse du second, celle de l’appartement où- sans doute et sauf exception- ne pénètrent pas les touristes hébergés dans le studio-duplex. Avec Silvia, ils parlent du visiteur, ce vieux Français qui a semble-t-il été impressionné par toutes ces traces dans la ville authentifiant le récit de Bassani, par les rumeurs. Par toutes les histoires de Néro

« Oui, avoue NERO, la visite précipitée et comme baroque  du ghetto n’a pu que renforcer les confusions. Mais tout est bien comme ça. » Silvia se demande si le visiteur s’est aperçu de quelque chose pour eux deux ?

NERO :« Et qu’est-ce que ça ferait ? On l’a bien encadré celui-là , sans qu’il le sache, voilà tout, rien de plus. A la fin, j’avais le sentiment que, en peu de jours, il se prenait de plus en plus pour Bassani lui-même, tu n’as pas cette impression ? D’ailleurs, ça facilitait le travail, ça le rendait sympathique, ce vieux Français ». Silvia sourit : « On l’a bien encadré » dit Néro, à chaque fois, comme si le touriste guidé se muait en oeuvre d’art pour brocante à Mantoue : accroché au mur du couloir chez la belle Erika. 20.000 les quatre ( on s’en souvient ?)

« Du reste, ajoute Silvia, on n’a pas appris grand-chose de lui au fond, même quand tu as essayé de le saouler au Gourmet Burger. A mon avis, tu étais plus saoul que lui, heureusement que je t’ai appelé, te sortant de là avec le coup de la pauvre petite fille qui attend« .

Pour NERO, « Si quelqu’un ici a pu en savoir davantage, dans de ces circonstances où on se laisse aller, chacun le sait tout de même, ce ne peut être que l’accueillante et accorte logeuse, non ? Si elle voit ce qu’il veut dire ? Au fait, hein, après le dîner du Ghetto, quoi, quelle saveur pour le dernier verre? « 

Pour Silvia : « Quoi, « après le dîner », qu’est-ce que NERO voudrait savoir, qu’est-ce que ça peut bien signifier, «  après le dîner ? », et en plus qu’est ce que ça peut bien lui faire, à lui, ce qui s’est passé ou pas, même pas un vrai frère, NERO, un beau-frère à peine, un faux-frère à coup sûr, laisse tomber, il n’y a rien à savoir, et comme toujours il n’y a jamais rien à savoir à Ferrare, tu devrais le savoir ! « 

Ils rient ensemble, et aussi des démarches ridicules du vieux Français pour tenter de signer un contrat pour un duplex à louer, ou de négocier un contrat pour l’abonnement au club de tennis. « Un drôle de type ton visiteur, tout de même », et-désignant la maigre étoffe posée sur un coussin vert de la terrasse : « Quand même, un type dont les chapitres ont pour fil rouge un string noir, et pour chute un jardin clos, ça ne peut pas être dangereux, si ? »

Se levant pour chercher à boire, Silvia lui dit qu’aujourd’hui, elle, c’est un string rouge qu’elle porte. Cela n’intéresse ni de regarde Néro, il s’en fiche, de l’intimité de Silvia, il demandait ça tout à l’heure juste pour taquiner. On entend le voisin pousser la lourde porte du double vantail, au 33 B Belfiori, et on passe à la suite.

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Didier Jouault pour : YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 89/99, Chapitre 29. Et pour chute un jardin.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 88/99, Chapitre 28 -fin. Juste le temps d’aller à pied à la gare.

Retour – dernier mot- Jardin Rose. J’ai déjà oublié les oeuvres de la MLS Home Gallery, qu’efface l’indifférence aux babioles – celles-ci, aussitôt identifiables babioles. Je suis planté comme l’un de ses lauriers au milieu de la cour, parmi les pots fleuris, l’acacia, bermuda bleu, mocassins de veau, chemise bleue légère, un peu en sueur car les rues auront encore été très chaudes, et je ne marche que du côté soleil. Question de peau et non de principe.

Elle fait ce geste, mi sourire mi grimace, le mouvement toujours un peu dérisoire d’essuyer des larmes.  « Alors, tu pars encore ? Et Bologne ce soir, toujours seul, l’avion demain matin ?

La prochaine fois, tu sauras que c’est idiot de changer à Bologne, il y a la navette directe Ferrare/avion, tu t’en souviendras, la prochaine fois ?». 

Et s’il n’y a pas de prochaine fois ? Silvia connaît les réponses. Dans notre bizarre méli-mélo de  vocabulaires, je confirme : pourquoi pas ? Je ne dis pas que je dois revenir « valider » le travail de l’artiste sur mon cadeau d’anniversaire, trois miroirs à tiroirs à Ferrare. Silvia reste sur la terrasse, au bord de la rambarde en fer forgé dont le claire-voie laisse la voie claire aux regards. Son buste, toujours droit tenu, est couvert d’un T Shirt noir très ajusté, elle porte son ample robe blanc-crème, large, légère. En contrebas, je lui parle, évitant de trop lever les yeux vers cet en-dessous de la jupe qu’une attention aiguë permettrait d’explorer avec davantage d’impudeur.

Silvia perçoit l’équivoque de notre position, et ma prudence. Cela ne la trouble plus. On s’en doute, la veille, ce soir du dîner rieur et tendre à la terrasse du « Vieux Ghetto », nous fait complices autrement. Elle dit quelque chose du genre : « Caro, ne bouge pas, je descends de suite », mais elle attend un peu avant de le faire. Dans l’esquisse de son mouvement, la minute plus tard, impossible de savoir si l’à peine perceptible zone sombre aperçue est faite de toison brune ou de dentelle noire. On s’en fiche, on ne va pas faire des notes de visite sur des strings et des magnolias, ce n’est pas le genre de l’Agence, très bien élevés sont les Juniors, qu’ils aillent en paix pour les siècles et les siècles.

Ensuite, dans le jardin de la rue Belfiori, nous avons une brève étreinte ressemblant à celle de l’arrivée, en plus tendre, plus légère et profonde : on se connaît mieux, un peu. « Es tu content de ce que tu as trouvé  ici ?» demandera-t-elle, à nouveau, et c’est une forme de question sur un troisième passage ici, ou pas ? Nous n’avons pas d’adieux émus, et nous ne parlons pas de notre soirée, notre dîner bavard, avec Ipad, à la terrasse du Vieux Ghetto, on s’en souvient? Ce qui sera désormais « le soir du Vieux ghetto, rue Vittoria », émouvant et joli souvenir pour les siècles et les siècles à venir d’un homme de soixante-dix ans, dans cette rue où il a fait si bon vivre, toujours et aussi ce soir là. Et si tiède. Et si longtemps. Et le retour ensemble au 33 B rue Belflori, ainsi de suite.

Petits baisers, sa main sur mon épaule gauche, la mienne parcourant ce dos de la nuque à la limite qu’impose la pudeur publique, on dirait de vieux amis se quittant pour les vacances, des colocataires un peu vieillis, des cousins ce Sardaigne vivant à Ferrare.


Après toutes ces paroles, attentes, redites, photos, rêveries, notes et fragments, plus rien à faire devant la maison de Bassani, et d’ailleurs j’ai juste le temps d’aller à pied à la gare, pour le dernier train. Aujourd’hui, sur l’Iphone, on l’annonce sans retard. Alexandrin bâtard qui triche comme un touriste.

Il fait chaud, et- comme à l’arrivée- on sent le surgissement prochain de l’orage. Il va pleuvoir sur la mémoire et le jardin Bassani.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 88/99, Chapitre 28 -fin. Juste le temps d’aller à pied à la gare. A suivre…


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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 87/99, Chapitre 28 – autre milieu au milieu. L’espérance fait partie de la brume ?

Je quitte l’appartement-galerie, tout entier construit sur des images réelles ou mentales de Ferrare. J’ai payé sinon de ma personne, au moins de mon écot. Si les Juniors ( vrais maîtres à bord) de l’Agence ne « valident » pas les trois miroirs pour cadeau d’adieu…je leur augmenterai mes honoraires.

En bas, tirant le double vantail de bois ancien et un certain bonheur puéril de cette dépense-farce, je reçois une bouffée de soleil. Le Corso parait large et simple. J’hésite, ça donne vraiment une envie de flâner pour rien dans le jardin de Giorgio Bassani, le véritable jardin du super Giorgio, le génial jardin de Bassani, etc.
Et d’envoyer une photo à cette Stéfania CAMORASINI : acheteur en sueur devant le magnolia. J’essaie : Iphone, un passant égaré, il me dit se prénommer Claude ( et alors ?), touriste probable, il fait l’image.

Finalement je ne prends pas la direction de ce jardin-là.
Je range la carte de la galerie : rêver, passe encore, mais décrire à cet âge ? On n’y résiste pas.
Je reviens à ma visite du banal et de l’actuel en poussant le chemin, une dernière fois, jusqu’à La Mura. Mais je hâte le pas, désormais le temps presse. Soixante-dix ans sous le boisseau. Sous les arbres épais et sur l’allée large en haut de La Mura, des joggeurs des deux sexes butinent les calories brûlées. Des Ferraraises amputées de leur vélo se vengent du soleil. Déjà dit, devant ces corps qui font le tour (9 km, 10 km ? Je dois vérifier le chiffre pour le rapport) de la ville au-dessus de la ville : Ferrare est son enceinte, comme une matrone qui accoucherait d’un souvenir sale que sa propre mémoire enclot dans un ventre distendu, les muscles sont trop faibles, il faut y aller au forceps, et les souvenirs viennent au jour avec des bosses et des bleus.
Sans l’épaisseur trapue de ses remparts, la ville serait un crabe privé de sa carapace. Dans les textes de Giorgio Bassani, La Mura – étrangement- est à la fois tout, la ville, et rien, la limite. Ferrare est un cœur sans corps ? La MLS Gallery est le centre chiffré de ce corps absent? On le voit : soleil rude et rue, ou propos flous du galeriste accablent la raison.
Dans la rue, je regarde en marchant les photos prises dans la soupente, MLS Home Gallery . C’est ainsi, parce que je regardais ailleurs lors de mon premier séjour, que la maison de Bassani avait réussi l’esquive.

En 43, mais cela Bassani ne l’écrit pas, un soir de brouillard, peu de jours avant l’assassinat Corso Roma, – « Une nuit de 43″, vous vous souvenez?- onze résistants de « mouvances » diverses se sont donné rendez-vous « Alla Mura » au pied de la porte sans nom sur les cartes. C’est plutôt une brèche volontaire, une interruption de continuité formée par la toute petite via Murelio terminée là en perpendiculaire. L’espace, dans les brumes du mince Po di Volano tout proche, propose des recoins et des géographies confuses, ombres et lumières éteintes des lampadaires. La proximité des bastions sortis en « dents » et de chemins, et dans les murs, celle du musée archéologique (dont l’un des conspirateurs présents est conservateur et possède les clefs) ou celle- de l’autre côté du mini fleuve- l’épais abri de la Chiesa di S.Giorgio ( !) où le bedeau est complice, prêt à protéger toutes les fuites, peut-être par les fameux (et maintenant perdus) tunnels clandestins des Juifs, tous ces lieux de l’ombre et de la fuite apportent le plus grand nombre de sûretés possibles. Leurs embrassades rapides, pour les onze trois baisers, rappellent que l’espérance fait partie de la brume.
Sept minutes suffisent pour touver l’accord. Davantage serait dangereux? Entre eux tous on répartit les tâches, les messages, les secrets. Ce soir-là, est décidé le destin de Ferrare à la Libération, qui sera puni, qui sera épargné, quels seront les alliés. Ce qui sera dit, ce qui restera tu, sur tout cela qui fera le Secret, car c’est ainsi qu’on muscle l’Histoire. Ensuite, de toute façon, Alzheimer, celui de Bassani, celui de Ferrera tout entière à cela attachée.

Peu de jours après, trois d’entre eux font partie des corps effondrés auprès desquels « le chef » et quelques fascistes montent la garde sous le regard (mais non, il n’a rien vu, il dormait) du pharmacien paralytique. La Nuit de 43. « Une Nuit de 43 ». Celle-là.
Redescendu au niveau de la rue, au pied de La Mura, je prends une fois encore,( la dernière ?) les vias qui rapprochent du centre dans le cercle au centre du cercle, le jardin rose. Le soleil reste violent et moi brûlé. Le portail claque et la porte-fenêtre grince, deux chats s’enfuient, le monde récupère son élasticité fantasque.
« – Et alors ? » demande Silvia, depuis la terrasse du second, sans que je la voie.
Je réponds que c’est beau, compliqué, la MLS GALLERY, un peu trop ésotérique pour mon maigre savoir, ce qui la fait rire. Elle ne se montre pas. Faisait-elle la sieste au soleil ? Ecrivait sur le Livre d’Or avec de l’encre rouge soulignée de Bleu Klein ? Se prenait-elle pour Bardot dans « Le Mépris », allongée sur le ventre et sur la terrasse? « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? ». Personne pour répondre, même pas Michel Piccoli ?
Persistant au milieu de l’invisibilité, Silvia dit : « Toi te voici de nouveau quittant ton ‘home’ de Ferrare ». On bafouille des à-peu-près gratifiants sur son jardin caché dans les ombres, sur les chats, sur cette cour maquillée de couleurs, sur le temps radieux, même trop chaud, j’étais presque chez moi, rue Belfiori, numéro 33 B, oui, je le sais. Tu reviendras ? Qui le sait ? Tu reviendrais, si tu savais ?
Dans le petit salon du rez-de-chaussée, les bagages sont prêts, une valise cabine pour l’avion, un mini sac en bandoulière, et les outils nécessaires à ma tâche : tablette, tout petit appareil photo ( et les mauvaises photos se retrouvent ici depuis le début), bloc-notes. J’y ajoute parfois sandwiche, tomate, et yaourt à boire, vieille habitude d’homme pressé contraint à se passer de déjeuner.

Pas eu le temps d’acheter, cette fois, et la gare de Ferrare est démunie comme un arrêt de bus en banlieue est de Paris. Bien la peine de se dire ducale et sertie d’étoiles.


Je bois un verre d’eau fraîche à défaut de café ou de Spritz. Je suis arrivé, il y a si peu de jours,( mais ça fait si longtemps pour vous ) dans le seul but de voir le jardin de Giorgio Bassani. La fois d’avant, je n’avais pas pu trouver la maison, je manquais de temps, et cette fois j’ai pu voir la fameuse tombe du Bassani, et celle des Finzi-Contini. Et tous les autres que la profondeur contient ici, ceux d’avant 43 ou d’après 45. Entre temps: rien.

Donc c’est gagné, rapport complété ? Lors du premier passage, il n’y a même pas deux mois, j’avais quitté de très bonne heure le jardin rose de la rue Belfiori, sans qu’on puisse se dire adieu comme il faut, Silvia et moi, d’ailleurs on se connaissait peu, enfin pas comme à présent, bien sûr, et à mon arrivée, la deuxième, il y a trois ou quatre jours, elle a fait une moue : « Au moins, cette fois, on se donnera la bise du départ ? »

C’est à cette question que, rassasié de Ferrare, de Mura, de jardins, de vélos, de shorts, de ristretti, de carte au Vieux Ghetto, de shorts encore et d’impasses toujours, je réponds quand Silvia me fait signe d’attendre, depuis sa terrasse au deuxième étage, ré-apparue, debout maintenant, visage rafraîchi sans doute par un jet d’eau glacée. Silvia aurait envie de savoir ce que j’ai pensé de tout ça, la galerie, les chemins pour fantômes, et si j‘ai enfin des réponses, si c’est donc gagné ?.. Si donc- je ne retournerai plus jamais à Ferrare- malgré les désirs de récits pour ceux de l’Agence ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 87/99, Chapitre 28 – autre milieu au milieu. L’espérance fait partie de la brume. A suivre.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 86/99, Chapitre 28 – milieu. Le plus central de mes cadeaux pour un soixante-dixième anniversaire.

Dans la MLS HOME GALLERY , un beau-frère de Silvia ( authentique celui-là?), me fait l’article des œuvres, à commencer par une édition viennoise de « Histoire de l’œil » au titre très ironique, dans la série « Regards d’Aujourd’hui » – majuscules en enluminures.
Une exhibition contemporaine pour amateurs avertis ( à défaut de quoi, posées ailleurs, ces piles de petits formats usagés, enserrées de lien rouge et ficelle dorée comme pour un cadeau de noël, auraient toutes les chances de finir vite fait chez le plus proche Emmaüs, pardon Sarah Berstein , artiste conceptuelle née à Modène…) Je pourrais apprendre, plus tard, qu’elle connaît bien Erika, si je persévérais dans mon enquête. Mais à quoi bon chercher les liens discrets? ici, le centre absolu de l’histoire reste le jardin de Giorgio Bassani, malgré les tentatives de diversions, dérives, digressions que porte chacun de ces noms, chaque récit de prénom, Stéfania, Erika, Silvia, sans omettre les seconds rôles, serveuse de Gourmet Burger, étudiante de Sorbonne….
La visite est jolie, les œuvres étonnantes, parce que tout résonne selon peu de clés : Ferrare « Dentro la Mura » tous temps historique mêlés, les nombres – Pythagore, la Kabbale – une forme d’ésotérisme simplifié, la Renaissance et avant tout les femmes, dont Lucrèce Borgia, qui fut d’abord épouse d’un Este, les ducs de Ferrare. Ensuite, ça s’est plutôt gâté, comme toujours avec cette goûteuse famille.
Dans le couloir, du sol au plafond, parfaitement éclairés, quatre tapisseries assez inspirées de la savonnerie, mais en laine crue à brins épais – du pur Alpaga roux beiges et bruns, interprètent, chaque fois sur une tonalité différente, une vue sérieuse de Ferrare. Le prix, que je demande par pure curiosité sociologique, est carrément fixé en dollars saoudiens. Pourquoi hésiter à dépenser puisqu’on est ici?

Plus tard, me guidant toujours, le galeriste lève la tête, dans ce qui fut l’un des grands salons : au plafond, une Constellation de points d’une voie lactée qui représente de nouveau Ferrare, mais -indique le guide en montrant du doigt- « les planètes sont dans la position qui correspond à leur place dans l’horizon, enfin le ciel, à la date de – moi, depuis, j’ai oublié laquelle –et ce soir-là, ce début de nuit, nous avions invité trois cents personnes à une performance-déambulation dans les rues de la ville, partout depuis le centre politique, le château, jusqu’à la Porta degli Angeli, la faille dans La Mura, puisque, et nous en avons les preuves grâce à des archives indiscutables, eh bien nous savons qu’une partie des édifices aux environs de ce trajet, bâtiments qui sont les plus célèbres de Ferrare, dont le Palazzo dei Diamanti, nous savons qu’ils ont été disposés selon la position des astres à toujours cette même date, une date de l’année 1498, vous voyez le rapport, l’année de l’expulsion là-bas et de l’invitation ici, et selon des principes où les chiffres de la Kabbale ont joué un rôle lui aussi déterminant : le Duc, invitant les Juifs à se réfugier, prenait toutes les précautions avec les diverses variantes du Ciel et des Dieux – ce qui fut de sage politique…Invitant les Bohémiens, il aurait construit la ville en boule de cristal, finasse le galeriste. Cette idée nous fait sourire, c’est un truc dont il use sans doute à chaque fois. Tant que ce n’est pas une nuit de cristal, ça va. Surtout ici. Mais nulle part, d’ailleurs.« 
« La kabbale, dans cette ville, explique beaucoup de tracés, offre des réponses à bien des surprises. Dans beaucoup de villes les nombres portent l’explication des géométries invisibles, et vous connaissez bien Paris pour cela. Etoiles et chiffres, c’est Ferrare, les cerveaux des architectes et les émotions des princes, les amusements des sorcières et des prostituées pour qui les comptes clairs font les bonnes pratiques. « A Ferrare, et voici pourquoi s’y arrêtant par hasard on y revient en mission, presque tout est secret, voilé, intime comme le cœur d’une famille, ou la nuit d’un rêveur. Le galeriste me nourrit de ses œuvres contemporaines comme l’empereur nourrit son gladiateur.
Le beau-frère de Silvia se dit prêt à prendre une commande, nous sommes là pour exactement cela. Il insiste : les artistes de la galerie ne produisent que sur projet, décidé en commun par ce triangle vertueux : commanditaire, artiste, galeriste qui veille à la parfaite réputation de MLS home gallery. Encore une allusion aux pratiques de la Renaissance, sauf que le « galeriste » était un factotum du Prince. Un délai sera donc indispensable pour réaliser l’oeuvre que je vais- il en paraît à présent certain-commander.

Si, comme il croit avoir compris, est-ce bien cela ? je souhaite composer moi-même ce qui deviendra le plus central de mes cadeaux d’anniversaire, et pas n’importe lequel, soixante-dix c’est l’âge charnière, je suis déjà presque en retard, à moins que, on le voit souvent, je fête mon anniversaire avec un décalage, quelle qu’en soit la raison.

Le galeriste l’ignore , mais ce sera le cas : la pandémie, les confinements, les couvre-feu, tout a roulé le temps et repoussé les dates.

Il me sent hésiter, me conseille sur le format de ce qui serait le plus rapide. Il me reconduit devant des miroirs peints découpés selon des formes diverses, et que j’ai appréciés dans un couloir en équerre.

La proposition me laisse incertain, jusqu’à ce que le galeriste décrive un moment de cérémonies rituelles anciennes, avec son empathique gestuelle : « Le bientôt initié ne voit rien, décrit-il, puis on retire le bonnet, le tissu, la cagoule de lin blanc, peu importe, cela qui couvrait ses yeux. Il retrouve la lumière, et il a face à lui les Anciens de la Société, silencieux, presque menaçants, tous armés. Il s’étonne : pourquoi les armes ? Mais il n’a pas encore le droit de parler.
On lui dit de se retourner : derrière lui, le prévient-on, se trouve désormais, sur son chemin vers son propre progrès, le pire de tous les ennemis qu’il doit découvrir sans tarder afin de s’en méfier durablement. Tension ! L’impétrant alors fait volte-face et ne voit rien qu’un miroir tendu à hauteur de son visage » 
. Symbole fort, ajoute le beau-frère, mais ça va, moi dans le miroir mon ennemi, moi-même à moi-même me découvrant mon pire adversaire, j’avais compris, merci, bien que « le Vieux Français » je sois.
Nous passons un accord. Il fait une bonne affaire et me dit que j’en fais une excellente, tout est en ordre. Je lui délègue le soin de préciser mon attente à Stefania CAMORASINI, et nous peaufinerons par Skype. Je reviendrai rapidement, lui assuré-je, un weekend, par avion, pour valider les choix ultimes en compagnie de l’artiste. A l’époque, bien sûr, tout le monde ignorait que la pandémie fera de la frissonnante et fragile Ferrare une destination cette fois interdite.

L’objet : trois miroirs découpés sur le plan de Ferrare « Dans les murs », et un tracé en impressions noire, rouge, blanche, une couleur pour chaque pièce, le plan le plus détaillé possible de la ville pour l’un, et deux autres thèmes pour les deux autres, que je définis sur place. Nécessité impérative : le graphisme s’identifie nettement d’un peu loin -un plan de ville fortifiée- mais doit disparaître ou quasiment si l’on s’approche, pour devenir un réseau de rides sur le visage du regardeur que reflète le miroir. Sur son visage, avoir pour marques ces traces du temps que sont les rues de Ferrare ! Superbe ( et coûteuse ! ) idée. Ironiquement, je vais me faire offrir l’œuvre par ceux de l’Agence, cadeau de départ définitif, on ne lésine pas…Bien entendu, pas de cadre. Notre accord sur le prix n’est pas si facile. Même si je connais les tarifs en usage dans ce genre d’espace, on ne discute pas, c’est de l’Art Contemporain, du fait sur mesure, de la pure intensité d’artiste en vif, il ne faut pourtant pas me prendre pour un Anglais qu’émoustille Erika au point de vendre le talent au prix de la Maserati ( – la série de quatre photos de couloir à 20.000 dans la galerie de Mantoue, on s’en souvient ?).

Tope là, mais alors transport et assurance compris?.. Chez PayPal, je ne sais pas s’ils suivent les opérations «  lourdes », en tout cas pour valider « l’avance sur talent » – ma petite folie de ces heures finales à Ferrare-je reçois le SMS de certification à six chiffres avant d’avoir fini de livrer mon adresse au galeriste en livrée d’enivré du pétro-dollar. Pour qu’il m’envoie le reçu papier, signé des mains de l’artiste.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 86/99, Chapitre 28 – milieu. Le plus central de mes cadeaux pour un soixante-dixième anniversaire. A suivre…

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YDIT-suit: Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 85/99, Chapitre 28, début. Corso Ercole d’Este I, 33, 44121 – Ferrara. MLS Home gallery.

La vieille concierge de la Maison Bassani ne m’a pas découragé, pas davantage que celle d’avant-hier ( déjà? Ou même encore plus tôt ? Les temps de la visite, du roman, puis du récit en feuilleton se superposent ! FERRARA toujours dans cette forme maline de présence-absence?) la gardienne vite disparue au cimetière hébraïque.

A présent, aujourd’hui, dans le vrai du vrai de mon séjour d’été à FERRARE, après le retour au creux du jardin à la fois rose et désert, The Silvia B. garden, il est bientôt l’heure de mon dernier rendez-vous (sinon l’ultime), à quelques dizaines de mètres d’ici (mais à FERRARE, on l’a compris, tout est à portée de courtes enjambées).

En franchissant le corso Giovecca à partir duquel commence l’autre moitié de la ville, l’Extension, comme les africaines ajoutent des mèches colorées à leur chevelure naturelle, on est à la fois dans le blanc et dans le noir. Je ne retournerai plus « de l’autre côté », la moitié vive aux quartiers solitaires et médiévaux, entrelacs de mémoire et d’imaginaire, sinon pour les adieux au jardin. Ici, dans cette portion aérée, rectiligne, arborescente, plantées de nombreux palais et d’agréables parcs, des deux cimetières, le chrétien et l’hébraïque, et de jardins qui ne furent jamais en réalité le territoire des Finzi-Contini , le visiteur marche dans une autre Ferrare, confortable et un peu pédante, cossue et un peu morte, artistique et un peu désuète. Bassinienne,en somme.

Le contraire, on perçoit bien que c’est le CONTRAIRE, comme dans la vie on sent l’INVERSE, oui, mais de quoi ?

Corso Ercole d’Este, 33, 44121 –Ferrara. MLS Home gallery, c’est là que m’envoie Silvia, chez sa sœur, pour me faire plaisir, parce que j’ai dit mon goût de l’art contemporain et des galeristes, pas seulement la belle Erika de Mantoue

(on s’en souvient? l’hôtesse aux trois bouteilles dans le frigo et aux cinq images nues dans le tiroir?)

Silvia me conseille la galerie MLS Home, aussi pour qu’un visiteur de plus connaisse l’endroit dont elle est fière, visiblement, et probablement pour que j’y achète une pièce : Silvia, bien sûr, a repéré ma façon de considérer l’argent comme un non-sens, avec distance et indifférence. Puis, à l’Agence, une petite notice bien menée, catégorie « marché de la culture », ils ne rechignent pas, les Juniors, ça fait chic. Ils ont fait des Ecoles. Des grandes. Du coup, ils ne lésinent pas sur mes honoraires, (mes gages de Scapin ?) si j’ajoute la « Kulture Touch ». Toujours signature « French », la Kulture.


C’est un immeuble de grande classe, portail de bois ouvragé, ancien.
On n’est plus à Mantoue : pas de brocanteur équivoque au rez-de-chaussée ( les débuts du commerce d’Erika, vous vous souvenez?) la galerie tient sur un étage unique, l’étage noble du premier, dont elle occupe tout l’espace. Deux, peut-être trois appartements d’abord aristocratiques puis bourgeois – Juifs? Non, pas dans ce quartier tout de même, sauf les grandes familles presqu’aristocratiques, tels le Finzi-Contini- trois appartements ont été réunis. Se succèdent ainsi les salles pour les accrochages et des couloirs, jadis de service, conduisant à des espaces inhabituellement dévolus à une exposition, réaménagés avec astuce, comme deux cuisines, chacune ne recevant que trois ou quatre œuvres d’un artiste. Un vieux mur abattu forme un bar à battants. Asssonance et Alexandrin (avec synérèse…) quel junior pour en repérer le corps? On accède tout de même à une sorte de vaste soupente.
La famille au quotidien habite ici, même la chambre expose des œuvres, adaptées au contexte. Deux fillettes (en vacances ?) de dix à treize ans traversent le palier au parquet brun, accompagnées d’un gardeuse d’Elles.

ET je me souviens soudain de cette étudiante, j’avais à peine trente ans et donnais alors quelques cours à Paris III, fin des années soixante-dix. Une grande brune plus qu’agréable, et qui n’aurait pas détesté qu’on dînât ( dit-on d’un barbu barbon), pour partager un bavardage et sensiblement plus si affinités, elle ne s’en cachait pas, l’époque voulait cela, et elle le voulait bien plus près, le chargé de cours. Mais je me disais que passer d’abord (usage courtois) la soirée à parler de son Papa journaliste et de notes pas si bonnes au partiel, en croquant une pizza quatre saisons chez Pizza Pino, ou discuter de Guevara et Oncle Ho chez le chinois rue saint Séverin, « La voie du Lotus », puis recommencer (on était là pour ça, au début à peine, l’heure des babioles) reprendre au petit déjeuner, « Ma grande qu’est-ce que tu bois le matin, café ou thé, plutôt chocolat et tartine Nutella sûrement ? » Croissants surgelés, pas envie de m’habiller pour descendre chez le boulanger du coin, et barbouillée de confiture oranges amères, la voici qui persévère dans le babillage; elle dit – juste habillée à tort d’un mousseux string sensuel et sombre ( noir? difficile à dire, elle-même se vêtant à cru d’une toison si brune) habillée de son peu d’étoffe et d’une brève odeur de sueur érotisée par la nuit :« Tu crois pas que je devrais choisir l’option Anglais renforcé, mais le prof a l’air pas très bon, c’est XYZ, tu le connais ? » La séquence aurait été résolument au-dessus de mes forces, sinon de ses fesses, et pour les temps et les temps. Avec l’âge, ça ne s’est pas du tout arrangé, la distance avec les jeunettes, creuses sous leurs pleins. Donc, pas d’histoire universitaire, ce qui a au moins le mérite parfait d’éviter les remords. Entre temps, sur la palier de la Home Gallery, les deux filles et leur Gardeuse d’Elles ont disparu.

Je frappe trois coups.


«  …home gallery, a space where the boundary between the private and the public spheres is blumed into a thin wall of air(…)Every inauguration counts up to 300 guests. And many more are the those missings but nevertheless present.(….)MLS is constantly arranging exbibitions inspired by the ones running at the nearby Palazo dei Diamanti, although with a modern outlook. The artists hosted at MLS are therefore invited to produce site-specific projects along the same themes of the big exhibits while at the same bringing them up to date”.
A peine la double porte de chêne vieilli ouverte, un quasi quinquagénaire très en forme, pantalon chino anthracite, taille svelte, chemise coton col tunisien haut de gamme, très très blanchée, du genre à être changée trois fois par jour, main tendue et presque déjà l’autre familièrement sur l’épaule.
Tout commence par une grande pièce au plafond fait de caissons à la française, largement surdorés (clin d’œil à La Renaissance), dominant de sa grande hauteur un espace vide, dont deux murs en angle présentent un rebord inférieur, dix ou quinze centimètres de large à un mètre vingt du sol. Y sont juxtaposées, dans une très belle succession d’échos et de ruptures, des œuvres (sculpture verticale très parallélépipédique, tableaux, photographies encadrées, toujours sur de formats plus hauts que larges et des couleurs en contrastes mesurés). On est bien chez de riches amateurs. Deux ou trois piles étroites de ces petits livres d’art édités par MLS home galery soi-même, qui, de hauteur variable, donnent le rythme à l’ensemble. Deux canapés de cuir grège cossu ferment les deux autres angles de la pièce, non pas posés contre le mur, mais assez distants pour permettre, derrière eux, le passage du visiteur, présumé acheteur, qui – s’approchant, constate que les piles de livres d’art ne sont pas en vente à l’unité mais forment chacune d’entre elles une œuvre à part, une pile d’apparence badine cependant détournée par Sarah Berstein : collages, découpes de reliures dans les angles, caviardages de titres, introduction d’œuvres discordantes, telle une édition viennoise de « Histoire de l’œil » au titre très ironique, dans la série « Regards d’Aujourd’hui » – majuscules en enluminures.

Tout cela nous fait gagner du temps avant la nécessité du départ, l’avion à Bologne, demain et encore davantage pour le récit, et son inéluctable dénouement, fin juin. Well done, Mortimer.

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Didier Jouault pour :YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 85/99 , Chapitre 28, début . Corso Ercole d’Este I, 33, 44121 – Ferrara. MLS Home gallery. A suivre… le 14 mai.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 84/99, Chapitre 27 – fin. « Heureusement, ils n’ont pas vu que j’étais juif. »

J’ai laissé NERO explorer seul son fantasme littéraire. Je l’imaginais coincé par les pages de l’infini. NERO rêve, impossible de vivre son rêve, qui est à la première personne, comme tous les rêves de bonne famille. Il semble sortir d’une torpeur davantage soutenue par la plongée mémorielle que par l’alcool. Il bredouille qu’il veut bien me raconter un autre rêve de l’Ecrivain. Ça ne m’intéresse pas du tout, il insiste, je cède, écoutant toujours trop les narrateurs:
NERO :« J’arrive, et je dois enseigner l’Anglais, c’est ce que raconte le journal intime. Je porte un costume gris, classique. Pendant le temps du rêve entier, non sans un certain malaise, je me débrouille pour « animer » une séquence qui évite soigneusement tout usage de l’Anglais, tout mot, tout geste anglais. Les étudiants, assis le long d’une table en U, ne jouent qu’à moitié le jeu, n’aiment pas mon approche en distance. Je sais parler, cependant je me tais, c’est difficile, le sentiment de gêne croit très rapidement. Mon cours, des gens vont et viennent, et je m’inquiète à chaque fois : est-ce un envoyé du patron. Ensuite, ou est-ce un autre rêve ? Je voyage dans un double-bus, et je suis nu. La situation ne me pose évidemment (évidence du rêve) aucune difficulté ni question comme à chaque fois que je voyage nu en compagnie, ce qui habituel et n’est ni gênant ni érotique. C’est ainsi et ça ne veut rien dire.
On arrive à un grand carrefour. J’en profite pour descendre, en vitesse et en catimini, encore étonné de mon peu de vêtements, et je cours à très vite au milieu des jardins labyrinthiques, déjà rêvés d’autres fois, où je reconnais les anciens parcs des Finzi-Contini à Ferrare, tels qu’ils ont été aménagés depuis. Je cours, le chemin de sable conduit tout près du cimetière juif, et avant de frapper à la petite porte latérale où l’ombre de la vieille m’espère, je me dis, clignant de l’œil vers ma propre nudité identifiable : « Heureusement qu’ils n’ont pas vu que j’étais juif
».
Tandis qu’a parlé NERO, j’ai ouvert subrepticement le petit carnet noir où il prétend avoir noté les passages de journaux intimes et dont il se servait tout à l’heure, sans doute en trichant, pour annoner des fragments probablement faux d’entretiens irréels, de rêves inventés, ou même des poèmes inédits de Bassani, qui en publia beaucoup, il est vrai, y compris à compte d’auteur, à ses débuts.
Je lis, c’est abrupt : « Ses yeux de fougère bretonne qui détonne en automne, et son odeur intime de fougère angevine assise dans la ravine » : pas de doute, rien de Bassani, texte piqué à une victime de NERO, après des bières en terrasse ?
Je lis, c’est absurde : « Le vieux gardien coquet faisait essayer à chaque visiteur de l’hôpital une antique moto Finzi Contini que personne jamais n’achetait ».
Les verres avalés par NERO ont alors, façon habituelle et sournoise d’abréger les dialogues, exigé une nouvelle visite sanitaire du voisin édicule mobile.

Au retour, regardant la rue Sareceno plus que jamais grouillante (ailleurs, j’aurais pensé au « Paris » de Zola : « La sourde clameur du travail », ou au «  Peuple » de Michelet : « Le sang neuf des barbares »), NERO, dont l’ivresse parait dissipée, me demande sans raison si je savais que Lino Ventura était né à Parme, le 14 juillet 1919, étonnante façon de fêter par anticipation l’anniversaire des « Tontons flingueurs » ?
On se quitte sur un «  Yes sir ! » tonitruant.
Puisque c’est tout près, je fais un détour par cette rue déjà souvent parcourue, et qui cachait la maison de Giorgio Bassani. un tic devenant toc ?(demanderait Mark) La Dopamine libérée par le plaisir si vite crée le besoin de la répétition ?( s’interrogerait Cécile ) Fixation sur la maison de Bassani , on finit par se prendre pour lui ? (s’inquièterait Sergi Tout cela très vai.
A la porte de la maison, rue Borgo di Sotto, personne n’a répondu, tout à l’heure. Mais je suis revenu pour persister.
Maintenant, on entend des pas qui ressemblent étrangement à ceux de la vieille gardienne du cimetière. C’est Laetitia, elle ouvre. Non, il n’y a personne pour l’instant, et plus de trace Bassani ( elle dit étrangement «  les traces Bassani »). Ce n’est pas possible d’entrer, ce n’est pas un musée, ça ne se visite pas, il y a une Fondation. Laetitia ne s’impatiente pas, elle a le temps. Parler de Bassani ? A quoi bon ? D’ailleurs, autant qu’on le sache, si elle parlait, il n’y aurait pas que du bon à dire.
-« Vous n’avez rien compris à Giorgio Bassani. Vous ignorez beaucoup, et ses livres souvent racontent des histoires. Oui, c’est facile de dire ça, bien sûr que tous les livres racontent des histoires, même ceux de Joyce ou Woolf ou Beckett, mais là ce sont des histoires de l’Histoire. ET ? Et votre Bassani se donne souvent le beau rôle. Non, non, rien à dire de plus, sinon je l’aurais dit quand j’étais jeune femme et que La República est venue m’interroger, déjà en ce temps c’était idiot, puisque votre Giorgio n’habite plus ici depuis très longtemps. Les archives ? Sans doute il y avait celles de la prison rue Piangipane, il y a été enfermé un peu de temps, vous savez, oh pas trop tout de même, les yankies l’ont en quelque sorte libéré en débarquant au loin, et ça a du même coup débarqué le Duce, vous auriez dû voir la confusion totale de l’époque, avec le vieux maréchal Badoglio, tu parles, aussi fasciste que les autres, au moins ça, le Bassani, c’était pas du tout un fasciste à cette époque-là, avant, je dis pas, mais un peu comme tout le monde l’était dans sa famille, passivement, mais tout ça c’est autre chose, la prison, ensuite ils ont tout détruit pour faire un musée sur les Juifs, je suis sûre que ces imbéciles de Rome n’ont même pas gardé les documents de prisonnier de votre Bassani…vous pourriez aller à son école supérieure, à Rome, ou dans les maisons qui publiaient ses livres, je ne sais pas, ils doivent connaître des trucs, ils ont ses lettres, à la Fondation, et y a même un type d’ici, un guide , ou un pseudo guide, je ne sais plus quel nom il s’est inventé, un type qui prétend avoir des photocopies micro-film ou un truc de ce genre, j’y connais rien, des clés UBS, peut-être, avec dessus tout le texte du journal secret de Bassani… »
J’explique alors qu’il s’agit pour moi d’une sorte de parcours intime dans Ferrare : au fond voir l’intérieur de la maison et le jardin me suffirait. Quant à Giorgio Bassani, mon personnage d’ici, de plus en plus flou et cependant réel j’en sais assez pour ce que je veux raconter les pierres utiles à ma Mura de mensonges sont réunies.
« Pas de problème, si je veux visiter l’intérieur, il y a un appartement vide à louer, de là je verrai tout ce que je peux avoir envie de voir, et même les ombres de tous les Bassani passés par là. Et je pourrai même écouter les balles du tennis, parfois dès le lever du jour l’été, sinon ensuite c’est trop chaud pour jouer. Ah, non, encore une fois, le logement lui-même, pas possible, c’est une exclusivité de l’Agence … je sais plus son nom, vous trouverez, Viale Cavour, je crois qu’ils ont une succursale Piazzale Manzoni, ça fait cinq ou six ans au moins que c’est vide, ce logement, mais c’est très vieux et aussi très abîmé, rien n’a été refait, c’est vraiment beaucoup trop cher, même pour Ferrare, il n’y a pas de visite de clients, personne n’en veut. Si vous voulez l’acheter, même je suis sûr que ce serait possible, mais vraiment , ce serait très très cher de restaurer le Bassani. Et on ne voit pas pourquoi on le ferait»

Je rentrai vers le jardin rose. Il était trop tard pour passer à l’Agence savoir si on avait trouvé un studio pour moi, dans la vieille ville de préférence, proche d’un tennis ou d’un jardin, ne fût-ce même celui de la maison de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour :YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 84/99, Chapitre 27 – fin. « Heureusement, ils n’ont pas vu que j’étais juif. » A suivre.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 83/99, Chapitre 27 – début. On cultive son jardin et on déterre des obus.

Chapitre 27

NERO empiète sur le territoire du guide-conteur, où il excelle à parcourir l’épaisse limite entre l’Histoire et l’Imaginaire. Il prétend avoir découvert, dans le « Journal » intime secret et inédit de BASSANI, les factures soldées de rêves consignés avec soin. Très surprenant : BASSANI répugne à l’écriture intime, à l’exposition. Il va de soi, rompu aux mystérieux babillages de la psychanalyse, n’ayant rien bu ou presque, juste un petit ristretto, que j’aurais pu m’offrir le bonheur de la toute-puissance en énonçant les réalités probables que ce rêve prétendu décrivait sous son masque narratif un peu grossier, et même naïf, au point d’en devenir presque pathétique. Typique de NERO, ses inventions, ses savoirs, mêlés.

Levant les yeux de sa bière, NERO m’aurait demandé si je croyais que Giorgio Bassani avait été Franc-maçon du Grand Orient d’Italie ? Ou de n’importe quelle autre de ces foutues obédiences ? Ou à sa façon bien à lui – l’air de ne pas y toucher -mouillé aussi dans les tripatouillages électoraux? Et, ajoutait-il, soudain très sérieux : 

« Au vrai, ton intérêt pour le Bassani, c’est quoi le secret ? »

Je réponds, il enchaîne : « Tu ne crois pas que tu commences à t’identifier un peu trop à ton Bassani ? Attention, ça galope en toi, contre toi ? T’as la marée Giorgio qui monte tes intérieurs. Aussi vite que dans votre baie de saint Michel. Tu vas finir par te prendre pour lui, lui qui ne s’est jamais tout à fait pris pour LE Bassani public »
Je fais silence. Il se tait. On attend. On s’en fout. On a le temps, lui archéologue, moi que plus rien ne presse. Nous vivons dans le dépouillement du temps.
NERO  : « Ici, tout est mystère, tout est symbole. A Ferrare, tout est dit mais tout est double, le réel copie le magique, le reflet embrasse la vérité. Surtout, précise t-il d’un vaste mouvement du menton, surtout que les Ferrarais, et d’abord ton Giorgio Bassani, sont de fieffés menteurs, de purs raconteurs d’histoires, superbes ».
-ET Bassani aussi?
NERO : «  Lui, il ment, par exemple, sur la date des assassinats dans sa célèbre «  Nuit de 43 », c’est pourtant mort d’hommes et en public, et des hommes il en fréquentait réellement deux, pas n’importe lesquels, et fréquentés pas n’importe où, les réunions du soir si tu vois ce que je veux dire?..Il ment peut-être sur…son rôle secret à la Libération, comme opposant au régime mais aussi comme négociateur et contact avec certaines communautés ferraraises très discrètes mais jamais disparues, actives en sourdine tout au long de la guerre, entreprise et commerce et réseaux. Savais-je, continue NERO plus fécond dans sa faconde que jamais, sais-tu ce que le Giorgio disait, par exemple, de Juifs de Ferrare ? »
Il récite de mémoire, mais on pourrait vérifier :
«  La période qui va de 1937 à 1943, que j’ai presque exclusivement consacrée à l’activité antifasciste clandestine (…)fut parmi les plus belles et les plus intenses de ma vie. Ces années-là me sauvèrent du désespoir dans lequel tombèrent tant de Juifs italiens, dont mon père, grâce au confortable sentiment d’être totalement du côté de la justice et de la vérité, en se persuadant surtout de ne pas émigrer (…) Je me détachai complétement de ma famille, ma ville, devenant d’une certaine façon étranger .»
NERO, on le sent, imagine une bande magnétique grésillant un peu, on perçoit le bruit du tuyau de pipe sur le cendrier d’ébonite, ou – selon le choix du support- le grouillement des doigts de la dactylographe courant après le verbe. L’édition de référence préciserait que « cet entretien date sans doute de 1963, ou à peu près ». Mais, dans son état, il peut confusionner avec une autre interview publiée dans « L’Europa littéraria », 5 ème année, n°26, en février 1964 ?
Revenant sur son entreprise de destruction à mèche lente, NERO : « Tu te souviens que son premier texte, c’est dans « Corriere Padano », canard qu’avait créé…tu t’en rappelles ? Oui, Italo Balbo, c’est cela même, tu as bonne mémoire malgé tout, Balbo le grand fasciste, le Maréchal d’aviation, le pote de Bénito, le plus fasciste des ferrarais, donc ? »
L’imprécision des données n’arrête pas NERO, et nous sommes à Ferrare. Tout l’incertain est possible dans la couleur de brumes qu’installe ici la chute du jour.
Je demande à NERO, puisqu’il paraît tant informé, à quoi ressemblait donc le supposé journal intime de Bassani, clandestin et inédit ? NERO : « Le nullissime état de conservation explique le refus de consultation que la famille, et la Fondation, opposent à toute demande, par crainte des mauvaises «  leçons »  de lecture, au point de prétendre que ce journal n’existe pas, ou plus. Mais moi, je l’ai vu, et je l’ai lu, que crois-tu Lustucru, NERO c’est le héros.« 
Selon Néro, « Ce fameux journal-hormis quelques passages repris pour répondre avec paresse aux interviewes- comporte surtout de très infimes souvenirs personnels, marque de tabac à pipe, prix d’une FIAT d’occasion, deux ou trois maigres allusions à des dîners, mais rien- c’est un vrai journal hyper-codé –sur politique, affaires, liaisons, sociétés secrètes, j’ai mis deux ans à percer le code…Rien sur sa femme, ou encore moins sa mère Dora, tiens, Modiano ? Et ne parlons pas du grand défilé des petites maîtresses… »


NERO s’accoude un peu pataud à la petite table, j’attrape à temps la bouteille de bière, »Ou encore un, sur ses grands-parents et la fameuse maison qui est ta baleine blanche à toi : « Nous vivions tous ensemble dans une grande maison via Cisterno del Follo » , tu vois, ce n’est pas la même, là c’est le grand père maternel, « nous vivions à différents étages. Le grand père David était un monsieur très estimé et admiré au sein de la petite société juive ferraraise à l’époque », mais je me mélange ( ça ne m’étonne pas !) entre le grand père « riche négociant en tissus via Vignataglia » et cet autre »médecin –chef pendant quarante ans de l’Hotel-Dieu Sant’Anna ». Bourgeois, on t’avait dit. On ne sait rien, ou si peu, des grands mères, éteintes par la culture traditionnelle juive et aussi leur époque
NERO est en plongée libre dans les coraux de sa mémoire, il cite Bassani :
« Une des fonctions de mon art(…) est, surtout d’après moi (…) de sauvegarder la mémoire, le souvenir. Nous venons tous d’une des expériences les plus terribles que l’humanité ait jamais affrontée. J’écris pour qu’on se souvienne » et «‘Arbeit macht frei’ : n’oublions jamais qu’à la place ‘Arbeit’ , le travail, il pouvait très bien y avoir Todt, la mort ».


NERO : « Une réponse donnée trace toujours un chemin neuf vers l’inconnu. Sinon les chemins s’arrêteraient. Un rêve conduit à un mot, qui réveille une parole, qui rappelle…ça s’enchaîne sur un rythme inexorable et dérisoire. L’enfui somme l’enfouis de s’exhumer. On cultive son jardin et on déterre des obus encore vifs. On va faire un tour de mémoire et on reste dans le trou gadoueux du souvenir. C’est bien pour ça que Proust est mort, assez jeune finalement, et c’est heureux pour vous les Français, imagine Proust vivant jusqu’à l’âge de Vauvenargues, imagine des milliers de pages et 1234 petits carnets noirs à dépouiller! »

Ou pire encore, imagine qu’il ait pu gagner des élections et ensuite écrire ses  » Mémoires « 

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 83/99, Chapitre 27 – début. On cultive son jardin et on déterre des obus.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 82/99, Chapitre 26 – fin. Profiter du tarif ferrarais.

Il a fallu renoncer à l’aimable controverse ou la délicate promenade que la rencontre d’une libraire au Français laiteux semblait promettre, et regagner la vaste place du château. Un léger malaise, étourdissement passager, impression de vide, allais-je m’agenouiller devant la pile de biographies comme il y a peu de temps devant le muret rue des martyrs ? Ferrare connait une chaleur de cauchemar ou de procession. La nuit a été trop courte, une fatigue surgit. Le temps s’écoulant, il n’est pas impossible que je confonde un peu les jours, les églises, les rumeurs. Que je m’invente des récits, des apparitions.

NERO et ses imaginaires énervés n’y sont pas pour rien.
Je m’assieds sur un banc près du Château d’Este, loin du muret et du Corso de la nuit de 43. Une fois encore, mais on s’en passe aussi peu que d’un bon verre, je déplie les mels, Iphone Ipad. Pour l’un d’entre eux, en Italien, ouvrir la pièce jointe est difficile, d’autant que le texte lui-même n’est pas une saisie électronique, mais le scan en PDF d’un prospectus qu’on dirait arrimé à l’histoire du siècle précédent, typographie d’un autre âge… La Secrétaire du Club de Tennis Circolo Marfisa a (haha, hiatus) bien observé ma demande d’adhésion, et les photocopies des documents déposés en retournant rapidement au Club.

Il faudrait une attestation de résidence si je veux profiter du tarif ferrarais, c’est 50% de plus pour les non-Régionaux, j’ai presqu’envie de questionner si c’est encore 50% de plus pour ceux de la communauté, mais surtout, si elle a bien compris, le contrat et la carte ne seront pas à mon vrai nom, mais à un autre nom, qui est mon pseudo, mon identité d’usage et de plume, reconnu comme tel, alors elle veut bien? D’accord, je ne serai pas le premier à préférer l’incognito, pourvu que le virement trimestriel soit en place au vrai nom, mais alors il faudrait un document expliquant pourquoi le pseudonyme et si on peut avoir une autorité qui le garantit comme authentique ?
J’avoue que la perspective d’un pseudonyme authentique identifié dissout d’un coup la poussière des fatigues, sous un grand rire. Au Club, l’autre jour, nous avons admis – avec bafouillages- que pour jouer au tennis l’usage de l’Italien n’est pas la condition première, et j’ai pu donner mon classement. Et quant mon âge, ça se voit. Pas de tarif Sénior ? Même si j’aime la provocation du double nom qui me sert parfois pour des publications hors métier, je dois avouer que ma demande complique l’adhésion. Amusé, je retourne le mel en proposant pour le nom pour l’adhérent : GIORGIO BASSANI. Pour l’âge, ça peut coller (mais j’ai l’air beaucoup moins sérieux). Souriant, j’attends le retour de volée que cette provocation un peu sotte mériterait. L’heure n’est pas propice, nous sommes sur le point de signer l’armistice de la sieste, canicule oblige.

 Et , mais je m’y attendais, NERO est en retard. 

Et , mais je m’y attendais, NERO est en retard. 
On se retrouve dans notre Gourmet Burger, il a nettement refusé que ce soit n’importe où ailleurs. Il a ses habitudes, il a son ardoise. Qui devient la mienne, peu à peu, j’aurais dû m’en douter.
« Il aurait fallu, dit le guide NERO, que tu sois non seulement un homme libre devant une feuille libre, comme tu le prétends, mais une sorte de membre discret d’une société poursuivant la dissipation des mystères, ou même l’amélioration spirituelle de l’humanité, tu vois, bon genre pour un homme tel que toi…Regarde les passantes sous les arcades, jolies et invraisemblables.« 
Il me fatigue, NERO, dans cette partie singulière de ma visite à Ferrare. J’aurais préféré continuer l’investigation simple : l’écrivain et son jardin ( tous deux faux ). Poursuivre l’échange avec la belle du Missouri, du Missisipi, de la librairie. Continuer sur l’étonnante difficulté du cheminement jusqu’à la maison, dont Giorgio Bassani s’est pourtant échappé à temps, prenant le tout dernier train pour Rome le 6 décembre 43, avec une part de sa famille, évitant ainsi la grande rafle.
Entre deux bières artisanales l’étrange NERO me signale « l’excellent ouvrage de » (« l’excellent ouvrage de », la formule trahit son archéologue !) , de Marie-Anne MAZARD BONUCCI, «  l’Italie fasciste et la persécution des Juifs », réédité dans le format « Quadrige » de Gallimard en 2012, beau succès de lectorat.
Selon elle, pendant longtemps, « la question de la race » ne se pose pas au régime fasciste, qu’elle n’intéresse pas. A partir de 1936/37 la pression du grand cousin nazi s’exerce de plus en plus, d’autant que le pouvoir absolu se développe en Allemagne, redevenue super-puissance militaire et diplomatique, pendant que le « modèle italien », qu’admire d’abord Hitler, se détériore à vitesse grand V avec les aventures impérialistes désastreuses d’un Duce dépassé par ses propres événements, et déjà doublé en Espagne par le leadership nazi dans l’aide aux franquistes.

NERO persévère dans son rôle étonnant de professeur il poursuit l’instruction : « C’est en 1938 que les lois raciales sont votées, parce que Rome a besoin d’offrir des garanties à Berlin, certes, mais aussi- à en croire l’historienne –parce que les tensions internationales, guerre d’Espagne, épisode récent du Front populaire, conduisent le régime fasciste à produire une figure forte de « l’Ennemi », un contre-type de « l’Homme nouveau ». Or, en Italie, tous les opposants politiques – communistes, syndicalistes, etc.- sont déjà en prison, ou en résidence surveillée dans les îles. En tout cas privés de leur métier, donc de toute présence sociale. La victime facile à désigner, dans ce pays où la dictature a transigé avec la papauté, la victime encore en réserve c’est la communauté juive, celle qui n’a pas été inquiétée car non opposante au régime. Bassani souvent l’observa : elle transige, la communauté, qui n’apprécie pas trop le désordre. »
J’aurais protesté, alors, sachant toutefois que NERO vidait sa mémoire comme on le doit d’une vessie au cours d’une errance, au rythme de bières artisanales bien glacées, qui se délivrent et se dispersent sans compter depuis que la terrasse du Gourmet Burger a installé, de l’autre côté de la rue Saraceno, dans un recoin entre porche de la chapelle et librairie, l’une de ces pissotières sur roue qui sont le dernier hommage absurde rendu à l’inégalité des femmes et des hommes .
Ce qu’il me faudrait savoir, demanderais-je tout de même à NERO , c’est l’entière vérité sur les agissements secrets de Giorgio Bassani. La rencontre avec la vieille gardienne de sa maison, même si je l’ai fantasmée, ouvre la question. Et ne me répond pas que «  entière » n’a aucun sens, encore moins à Ferrare, encore moins dans un récit tel que le nôtre, sinon je ne paie pas tes bières, ni n’efface ton ardoise.
NERO, suggérant par ailleurs qu’il peut bien se payer ses bières tout seul, ce qui est faux, enfin pas chaque jour : « Laquelle vérité ? Celle de la peau ? Celle de l’os ?  Remarque bien que notre héros, ce personnage que tu t’inventes à partir de ce si peu que tu sais, ton Bassani le Giorgio a tout de même apporté sur les faits – ou ce qui tend à se faire passer pour les faits- une série de réponses ajustées au petit point, des réponses parfaitement ciselées. Il a même fait dans son journal encore inédit à ce jour, mais j’ai pu m’en procurer une copie, t’inquiète, tu sais que tu peux compter sur moi, il a écrit des récits de rêves on ne peut plus …révélateurs, dans son journal secret. C’est un véritable trésor, rarissime, et je le possède, je te montrerai. »
Comme, on s’en doute, j’aurais demandé de quel journal il pouvait bien s’agir puisque Bassani affirmait se méfier radicalement du genre, NERO se serait contenté de faire un signe de croix avec deux doigts sur ses lèvres : silence ou mort. Il aurait alors fini très vite sa bière, puis entrepris de se lever. Mais la brume légère produite par un début d’ivresse (tout s’explique) aurait conduit la serveuse, toujours la même, impeccable dans les ajustements noirs d’étoffes, a savoir s’il allait bien ? NERO ? Allo Néro ? S’il avait besoin de quelque chose ?
« – D’une bonne dernière bière glacée ! » aurait été son absurde mais vérifiable réponse.
NERO aurait alors (appuyé par un geste signifiant qu’il allait s’ouvrir le ventre pour moi, pélican du souvenir) affirmé qu’il allait me raconter un ou deux des rêves de Giorgio Bassani, c’est plus gai que l’entière biographie ! Les rêves intimes consignés dans le journal. Tu parles !
Le premier est un joli rêve de printemps fait par un homme mûr et déjà célèbre. C’est une réunion ce soir à Venise, chez le directeur du festival que Giorgio va présider. Il est pour l’instant à Rome, dans le bureau de son éditeur qui l’a laissé attendre ici après un excellent déjeuner, comme souvent il fait avec « ses » auteurs. Paisible, mais préoccupé par il ne dit pas quoi, le personnage du rêve quitte le bureau sans sa valise ( elle contient évidemment son manuscrit), puis taxi, puis train, et il ne s’en aperçoit que très tard. Une violente inquiétude le prend peu à peu : il se sent privé de tout. Comment présenter « bien », comment faire le Bassani sans la cravate Oxford (il n’en possède pas au réel), ses notes de cours (ce n’est pas le sujet ) les fixe-chaussettes (qu’il n’utilise plus) – la kipa en plastique invisible, concept de pur non-sens, etc… Le désarroi l’envahit, rien ne subsiste (ou ne peut se « présenter ») de ce qu’il sait, est, croit, peut. Mais- car l’inconscient de Giorgio est de bonne famille- le rêve se dénoue par l’équivalent d’une pollution nocturne chez un ado inquiet : bonne nouvelle, le festival de Venise est supprimé par les Soviets.
Ouf. On peut pas tout faire soi-même, tu le pensais tout à l’heure, mais au moins on sait sur qui on peut compter. Mais pas dans le jardin de Bassani.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 82/99, Chapitre 26 – fin. Profiter du tarif ferrarais. A suivre : Où NERO le guide fait parler BASSANI le personnage.Tout ça les 5 et 7 mai, deux épisodes, ça suffit bien.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 81/99, Chapitre 26 – milieu. Son récit étiré comme un pot de guimauve vanille.


La vieille « synagogue espagnole »rue VITTORIA, et l’une des ces implacables plaques de FERRARA. L’ensemble menace ruine. Des poutres se déguisent en échafaudage pour sauver un mur. Au coin de rue en face, un bistrot assez minable, une terrasse crasseuse, la patronne ( il n’y a qu’elle pour s’asseoir avec cette arrogance des très médiocres). Elle m’observe avec un regard où la défiance déjà s’efface au profit d’une haine sans raison, les pires.

Hormis cette petite plaque très discrète, très dégradée,

en voie d’effondrement, nul signe de ce que fut ici installée, vivante,

La Synagogue Espagnole. J’ai aussi en mémoire l’école juive où enseigna BASSANI,

avant la fuite à Rome, et la clandestinité. La tenancière immobile explose la méfiance tenace et destructrice de ceux pour qui toute allusion à ce passé-là contient les risques d’une facture présentée par l’Histoire et ses revenants : ici on ne trouvera donc rien, pas d’enseigne, pas de lettres, ni bois ni charbon, ni vin, ni pain, ni sel, ni eau, rien.

Rien, sauf le regard en absinthe d’une bistrotière, et sa haine intuitive.
Je m’arrête devant la façade, la parcours du regard, j’inventorie l’étendue de ce déni. La patronne du bar m’observe, hargneuse. Je fais des photos de la plaque, de détails, en vitesse, images troubles.
Depuis l’extrémité de la ruelle survient le garçon qui, sans doute, reprend son service. Un « diable » ( !) le précède, obliquement chargé de bières, et bousculé par ces imbattables pierres rondes du pavé, signature de Ferrera. Il entrouvre la porte si délabrée de l’ex-synagogue abandonnée depuis 75 ans, et entreprend de répartir son chargement entre la réserve du bar, et un cellier clandestin qui apparaît, brumeux et gris, sous une ampoule accrochée à une poutre portant des caractères hébreux, dans ce qui fut le vestibule de la synagogue. Cellier clandestin. Dépôt volé. Encore une fois l’espace accaparé…  » Aryanisation » a-t-on dit en France.
On me connaît : j’en profite pour regarder. Je regarde tout ce qui se dévoile et qu’on cache, depuis soixante-dix ans bientôt.
L’intérieur est très sombre, sale, désordonné. Deux ou trois étagères de mauvaise fortune et piètre facture, des lambris déposés assortis de toiles d’araignées, surtout des piles de cartons emplis de canettes, un peu de conserves, des saucissons pendus à une planche, protégés par du film plastique.

Au plus loin du regard, des piles de vieux journaux que les conservateurs du Musée de la Résistance n’ont pas dépouillés, puis enfermés sous des pochettes plastiques jaunies, à la découpe, ou qui sont trop récents ? A droite, sur une petite commode aux pieds fragiles, des bocaux de fruits d’été, cueillis jadis et naguère au-delà de La Mura, et quelques légumes indéfinissables, l’étiquette s’est empoussiérée, maintenant illisible. Je me dis soudain, et soudain gelé dans l’immobile, qu’ils lisaient ces journaux, qu‘ils allaient ouvrir ces boîtes, quand les camions gris se sont arrêtés au bout de le rue étroite, un soir de 43.

La vieille, sur la terrasse du bistrot, tire avec une force agacée sur sa cigarette. Je comprends qu’elle lui crie, au garçon, de se hâter, et qu’elle n’ose m’affronter. Approchant davantage, au point de pénétrer une minute à l’intérieur autrement que du regard, j’essaie des photos du dedans, les volant à la volée. Le jeune homme joue au livreur sympathique- modèle depuis démultiplié par nos usages de « confinés » consommateurs. Lors de son dernier, sans doute, aller-retour, il prend tout son temps, écarte la porte au plus qu’il le peut, s’efface presque pour me laisser photographier.

Merci, mon gars.

La vieille crie plus fort, s’agite, s’inquiète : qu’est ce que c’est ce type ? Une descente d’architecte de la ville ? Le fisc ? La concurrence déloyale ? Pire : un de la Communauté ? Elle croyait pourtant avoir fait ce qu’il faut pour annexer la ruine sans le moindre petit bail. Pire encore, un mouchard? Un de ceux-là, qui s’occupent encore de cette si ancienne histoire  de la prétendue dette qu’on aurait pour ceux de 43 ? On pourrait tout de même passer à autre chose, à force, non, au lieu de toujours ressasser le passé, ils n’ont donc rien pour s’occuper ailleurs ? Font chier, ont toujours fait chier d’une manière ou d’une autre,

depuis toujours, ceux-là…
L’atmosphère exprime soudain l’angoisse, la précipitation, l’orage qui vient, mais on ne sait pas lequel, l’imminence toujours renouvelée, l’orage de toujours depuis les exils premiers, comme si on avait toujours connu l’exil, comme si l’exil était un territoire de naissance, et la survenue encore écartée, mais possible toujours, un surgissement de ces hommes sautant des camions la tête couverte d’un noir bonnet à tête de mort.
Très lentement je m’éloigne, résistant au désir de m’asseoir à la terrasse, commander un Spritz, interroger la patronne de façon provocante sur ces murs-là, ces journaux du temps, les bocaux d’ici , vous savez d’où ça vient, des cornichons? ? Et les saucissons ? Tous ces mélanges obscènes…

Mais j’ai rendez-vous avec l’inimitable NERO-le-guide.
Ville, piétons, vélos.

Couleurs, mouvements, sourires , passages, de jour Ferrera est une expression pure de la simple joie de vivre.

Ville, piétons, vélos.

Ville, vélos, un très belle et très fine s’arrête, pied au sol, instable, dos tiré, c’est difficile de téléphoner sans descendre du vélo, un peu trop grand, et pourquoi cette quasi gamine s’autorise-t-elle à prendre possession de mon paysage, drapée dans le réel comme un cheval de course noyé dans les hautes herbes du Wyoming ?
La scène me rappelle quelque chose, mais ici tout rappelle tout, parce que dans ce quartier d’Histoire, l’Histoire n’invente plus d’avenir, elle vit dans le vif du passé, l’Histoire, elle s’y vautre dans sa fange, le passé toujours présent, ou dans son désastre, selon les visiteurs.

Devant le monde, ici comme ailleurs, je me sens parfois comme un facteur sans bicyclette et qui ne saurait pas très bien lire les adresses.


Apaisé (un peu vite, dirait Sergi) (on voit bien grâce à quel vélo, dirait Mark) (mais quelle importance ? demanderait Cécile), colère écartée, je poursuis mon chemin vers ce que je connais déjà, mais décide d’entrer dans cette grande librairie du bel immeuble XVIIIè, au coin de via Mazzini et Piazza Trento Vieste.
Depuis des jours, à Ferrare, « Fondation Bassani » mutique « Casa Bassani » introuvable, j’avais le sentiment que la présence de Bassani avait peu à peu disparu, à son tour. Au premier étage, ici, cependant, tout un rayon explose ; toute l’œuvre en plusieurs éditions, originale ou poche, les textes regroupés ou dans la reproduction de la forme princeps. Une ou deux versions anglaises, car les Anglaises sur le continent toujours lisent. Sur une table, deux piles d’une épaisse biographie sortie deux mois plus tôt. Au mur la célèbre affiche du film. J’aurais envie de glisser au moins une photo de mon Jardin à moi, celui-ci d’ici.
Une libraire s’approche, qui parle un Français plutôt bon, et agréable. « Toujours Bassani, encore Le Roman de Ferrare, dit-elle, grognon, yeux au ciel. Je me demande comment on peut encore lire Bassani ? Ses descriptions ringardes, son récit étiré comme un bout de guimauve vanille, vous ne trouvez pas ? Ses rebondissements différés mais téléphonés, les héros si tellement héroïques et caricatures, qui se cherchent des raisons de parler comme une vieille guenon poursuit ses puces et ne les trouve pas, et surtout, alors là, vraiment, par-dessus tout, les bordées de la bonne conscience en fer blanc, ceinture et bretelle, pontifiant garanti Résistance et judéité, tout le blabla sur les bourgeois juifs et les fascistes, les faux semblants de la vérité vraie à la dimension de l’immense Bassani, ça fatigue, pas vous ?.. »

Un Français vraiment bon-pointe d’accent.


Volontiers, je l’inviterais à dîner, sans rire, à bavarder sur un banc ou sous l’arcade, et même à parcourir l’infernal festival de rue, parce que j’ai pour les contradicteurs un authentique désir de comprendre, et – parfois- un appétit féroce. Mais je pars aujourd’hui, bientôt, en fin d’après-midi, finis les dîners au Vieux Ghetto ou au Gourmet Burger. Une autre raison pour revenir, pour elle ? Le dîner avec une libraire au Français vif et agréable, mais anti Bassanienne basiste ? On argumenterait, on citerait comme ici de faux passages, des interviewes imaginées, on exagérerait de fautives lectures, on manigancerait (en se regardant de biais) des séquences biographiques menteuses, des citations détournées, inventées même, en se mêlant un peu les doigts autour du troisième Spritz. Elle regarderait mes documents, invraisemblables car fournis par NERO. On se traiterait de coquins, de fiéffés, de félins, de Scapin, de t’exagères pas quand même un peu, ça c’est plutôt du Pasolini, on marcherait, on irait voir les ombres mobiles de La Mura, on demanderait Tu reviens souvent à Ferrare? On répondrait que jusqu’à présent pas beaucoup, mais tout peut changer, on boirait au retour du lambrusco glacé à la terrasse du Roma qui allait fermer ?
Assez rêvé. Prétexte. On passe. Dommage. Partons. Mais. On ne peut quand même pas tout faire soi-même.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 81/99, Chapitre 26 – milieu. Son récit étiré comme un pot de guimauve vanille. A suivre…le 2 mai ( le 1er, repos!)

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 80/99, Chapitre 26 – début. Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin!

Chapitre 26

SILVIA prépare le café pour son visiteur-dîneur.

Le matin, c’est toujours la brume. Ferrare, sous les vagues mousseuses du soleil cache des moisissures que l’ombre secrète. Ici, en été, il n’y a pas de matin, sauf à cinq heures. Le soir, qui dure longtemps, c’est la sécheresse, les vapeurs s’en sont allées, les sueurs des touristes sont évaporées, comme si les pierres où se posent tant de shorts, de mains et d’attentes se transformaient en éponges un peu goulues.
A Paris, l’âge venant, je vois les autres, je tente toujours de leur parler dans l’intérieur de leur rythme, à la parisienne, de répondre vite et de penser drôle. Mais je ralentis parfois et ils me regardent (m’observent) gentiment, comme un qui serait lendemain de fête, « Il commence à fatiguer le vieux, t’as vu? » ( Juniors disent)
A Ferrare, on ne me compare pas encore à ce que je fus, dans le soleil qui ne les ménage, les touristes vibrillonnent et fugacement échangent du vide.
L’incertitude permanente préserve les Ferrarais. Ferrare, c’est Giorgio, et aussi un peu maintenant Silvia, la présente fuyante, l’inconnue visible, la fille du balcon sur son jardin rose griffonnée par les incertitudes visuelles du réveil

après peu de sommeil… De toute façon, écrivait le bon vieil Emmanuel Kant, si tu connais pas l’autre, tu connaîtras encore moins ta propre conscience, donc démène-toi, laisse tomber l’urgence, regarde juste le film intérieur. Ou était-ce Rank ?
Je tarde longtemps à quitter l’abri paisible du jardin rose, son café fort. Pas de Théralène hier, ou de Circadin- plus cher mais en vente libre-pas besoin, malgré le trop de vin et de mots. Évidemment.
Je marche dans la ville en mettant mes pied sur les traces de NERO, reproduisant comme je peux les parcours assez chaotiques de la soirée « Ferrare et ses mystères » avant-hier : toujours tracer deux fois le même parcours, afin de commencer à creuser la trace, même s’il faut du temps, pour laisser l’empreinte. TRACE, j’aime ce mot de skieur en Norvège, de chamelier au Harrar. « Qui laisse une trace laisse une plaie » disait l’Henri explorateur de gouffres et il se gourait, fillette qu’est-ce que tu te goures : qui forme une trace laisse un avenir.

Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin. Évidemment.
Mon séjour ici touche à son terme, et à la cible. Je recolle les images sur le cahier des errances. Je collectionne les fragments de mémoire et raboute le puzzle, je sais que la via Vittoria sera la deuxième à gauche à partir de maintenant. Plaisir profond désormais acquis d’une familiarité banale, les vélos restent l’un des principaux risques de Ferrare, on ne peut pas marcher le yeux fermés, surtout si on regarde les shorts en avançant. Dans ce jour lent, j’ai le sentiment que tout se décline par deux. Reste de vin au Vieux Ghetto ?

Vélos : Bassani fait allusion aux rails d’un tramway obsolète, déposés dans l’au-delà des remparts et, à l’époque, déjà rouillés, de sorte que la bicyclette n’a plus de prédateur connu, dans cette ville, hormis la fatigue musculaire – cuisses, fesses, cœur, abdominaux.
Lorsqu’on ne peut plus marcher, le départ s’impose.
A une terrasse, je déplie les mels. Cécile, Mark, Sergi, bien sûr Edith et les filles. A l’agence, Les Juniors, mes notes si peu mises en forme et les fragments successifs du délire les amusent et les irritent. Il paraît qu’on dit de moi : « Il fait son Tintin de Ferrare ! », Roman de Ferrare, balade à Ferrare, promenade au phare, tout ce temps pour en parvenir là, et d’ailleurs « To the Ligthouse », Virginia Woolf, comment traduire ça précisément, avec la légèreté du mot et l’implacable indestructibilité – telle quelle – de ce « to« , ici une seule complice peut ajouter de la précision, la jeunette de notre bande usée, restée la meilleure de l’Agence,

Cécile : « To the Lighthouse » fut traduit en français par « La Promenade au phare« . Le mouvement du to, se retrouvant dans le mot promenade. Mais peut-on appeler la traversée de la mer vers le phare promenade ? Une promenade de ne fait-elle pas plutôt sur la terre ferme? Plus tard, d’autres titres s’ajoutèrent. Voyage au phare. Vers le phare. Au phare. Échouant un peu tous devant l’évidence du to. (…)Al faro, en italien Toujours trop court. En italien, le titre de la première traduction était Gita al faro. Gita, excursion. Le sens est là, le nombre de syllabes aussi, et pourtant quelque chose ne va pas »

( Cécile WAJSBROT, « Nevermore », Le bruit du temps, 2021)

Donc  » to », et au fond seulement ce « TO » là, voilà ce que je fais ici. Un type, près de soixante-dix ans, nostalgique et un peu amusé, traîne ses ombres dans les espaces du souvenir comme à cheval sur les périodes, les villes, sa bicyclette, tout le bazar des fantômes déguisés en filles.


Comme on accepte des mignardises avec le café en dépit d’un dîner opulent, je visite la Maison Romae. Trois couples séparés, tous Français, seuls visiteurs, deux messieurs portent chapeau de paille ( d’Italie !) parlent fort de leur culture, si aimable, si arc-en-ciel. Sur les murs, la belle histoire des amants surpris et décapités mais c’est assez de récits dans le récit pour cette fois.

Retour –inhabituel- (tiens-tiens ?) pour déjeuner sur la table ronde du jardin rose, mais pas de trace de Silvia, bien sûr, et je suis dans mon jardin, qui est à peine le sien, protégé du solide portail, au milieu du quartier, au milieu des marques de l’ancien Castrum romain dont les lignes se dessinent encore nettement sur les vues de GoogleEarth, au milieu des anciens doubles bras du fleuve Pô qui faisaient de Ferrare une île avant qu’on déplace son cours, au milieu de La Mura.

A l’époque où des jeunes filles juives s’amusaient à flotter sur leur rêve.

Mon enfermement est mon apaisement, comme au centre invisible d’une cible. Ne plus bouger ? Mais pourquoi être ailleurs?


Je n’attends pas la logeuse

qui n’arrive pas. Dans la rue, au sol, des cartes.

Dernière sortie avant le péage ? Je passe une fois encore, (la dernière ?) rue Mazzini. Une camionnette, probablement d’artisan, est rangée tout près de la porte de la synagogue. Trois hommes dialoguent (tant pis pour l’étymologie !), le torse de l’un – genre entrepreneur parvenu –(il porte une sacoche Vuitton et des Rayban) est plus qu’à demi engagé dans le portail semi-ouvert sur une pénombre légère. (A FERRARE, souvent, tout est moitié de) Je m’approche, la mine la plus paisible et intéressée qu’on peut. Demande si : c’est ouvert ? Il interrompt son appel au smartphone : nettement, non. Il me sourit comme ferait la vieille gardienne du cimetière hébraïque :  » pas de kippa ? » . Ému par le ratage que je pressens j’insiste. On voit qu’il peut s’irriter, décider de ne pas comprendre, faire mine de s’indigner, d’appeler les carabinieri, le rabbin, les Francs-Maçons de Ferrare, les fantômes des fascistes, d’arrêter des vélos,

incident suprême, caillots, anévrisme, tout défile, mort subite. Pour longtemps( et ma vie est désormais brève) la synagogue, en travaux depuis sept ans, sera close à l’incroyant que je suis. Lors du précédent séjour à Ferrare, le cimetière juif s’était refusé, et pourtant cette fois j’y ai passé deux heures. Espérons, espérons, espérons,

même si on commence par gémir.


Faudra-t-il que je revienne dans sept ans pour que la porte s’entrouvre ?
Parcours de NERO : je retrouve sans hésiter la haute et très abandonnée façade de ce qui fut « la synagogue espagnole», plus ancienne, mieux oubliée, ou plutôt, mieux déniée dans son identité. Là encore, étroitesse de la rue, et recul difficile. Mais vous connaissez bien cette plaque, je la répète pour qu’elle ne s’oublie pas. . On perçoit toutefois les fenêtres à jalousie, exceptionnelles car elle signalaient trop l’Espagne, le Juif donc, et on n’a osé en construire qu’après la première génération des arrivants de la Péninsule, quand il semblait (mais il a si souvent semblé puis si souvent déçu) qu’enfin en ce duché d’Este on pouvait commencer à planter des arbres à croissance lente, à l’intérieur, dans le patio maintenant inaccessible pour que les générations et les générations s’y protègent de l’ombre. Plaque usée ; toute en majuscules d’un graveur peu adroit mais attentif.
IL 2O NOV 1492 IL DUCA ERCOLE I DESTE PROTESO A TRANSFORMARE….PRIMA CITTA MODERNA EUROPEA INVITO GLI EBREI ESULI DALLA SPAGNA A TROVARE IN FERRARA UNA NUOVA OSPITALE PATRIA …LA SPLENDIDA SINAGOGA SPAGNOLA DISTRUTTA NAL 1944 PAR MANO DEI NAZIFASCISTI. 20 NOV 1992, par communauté juive de Ferrare.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 80/99, Chapitre 26 – début. Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin ! Suite le 30 avril…sauf erreur ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 79/99, Chapitre 25 – FIN. Boutiques obscures éclairées par le seul regard des fantasmes.

Dans le dîner bavard du Vieux Ghetto. Diverses qualités de miettes commençaient à occuper les interstices des touches sur le clavier, on a parfaitement dîné, mangé pas très proprement, c’est bien, c’est rond, c’est chaud .
A un moment, pressés de répondre à la tablette, si ce n’est à un désir voilé, ils renversent un verre, heureusement vide. Julia les observe, elle a un peu plus de loisir, depuis tout ce temps qu’ils marivaudent sous le masque du tourisme, la terrasse s’est éclaircie. Ils ont eu de ces fous rires de jeunes gens dont les parents ont payé le dîner avant de partir en week-end à La Baule.

Ils acceptent la grappa de Julio, un vrai copain, et un dernier café, surtout pour faire croire qu’ils cherchent à gagner du temps. En vérité pour continuer leur manigance, ça se voit que c’est très goûteux, on a compris où ça risquerait de conduire, s’ils ne veillaient pas sur eux-mêmes, et chacun sur soi, comme une duègne sur son Infante. Leur sourire n’est pas une offense aux fantômes du ghetto : depuis toujours les chants et les danses des Séfarades ont empli la synagogue d’ici, ou les heures de prière de grands airs de fête, non, Mangeclous ?
Silvia, même, a finalement condescendu à trois mots un peu fâchés, un peu méprisants, sur le studio ou le T2 à louer à Ferrare, quelle idée de Français, et dit (écrit) en haussant les épaules : « Et pourquoi tu ne viendrais pas chez moi plus souvent, aussi souvent que tu veux, je te ferai un prix d’amie pour le 33 B, et on déclare pas à Bnb, ni à mes impots , c’est ok ? »
Ce ne sont ni Julio ni Julia (ou bien : ce n’est ni Julio ni Julia ?) qui les chasse(nt), ce sont les batteries malmenées par l’échange et la chaleur qui s’épuisent.

Chacun entend payer l’addition, avec de bonnes raisons, et chacun en effet paie l’addition, Julia se demandera plus tard comment Google a pu restituer cette phrase, syntaxe et culture si françaises.
Silvia montre qu’il est tôt encore, pas besoin de tablette pour ça, et c’est vrai : les rues sont encore vives, les passants jolis, les lumières épaisses, une authentique nuit d’Italie du nord. Au loin, de courts échos de ce festival ravageur de musique de rue rappellent que si le pire n’est pas sûr, il est cependant programmé à heures fixes dans l’hyper centre-ville, à Ferrare-City, ce soir.
Elle indique les rues, les ruelles, étroites et tortueuses surtout, on passe sous les «  voltes », ces arcades aériennes de fortes pierres qui couvrent la rue par endroits, le coin le plus ancien. On traverse des pénombres, les lampadaires sont eux aussi en week-end à La Baule, peut-être ?

On tourne assez volontairement dans tous le sens, ce qui n’est pas si aisé dans ce menu quartier, mais c’est un peu comme si on jouait à

vérifier qu’il y a un nom pour chaque place et une place sous chaque nom, à Ferrare.
« A quoi tu penses ?» dit-elle, et pas besoin de traduire, répétant ainsi la formule insidieuse de jeunes couples qui n’ont pas encore appris l’inestimable partage du silence. A qui ? aurait été plus juste. Je fais un geste vague, montrant les murs : à ceux d’Este, la splendeur. Et le parfum arrivé de Florence, pourtant, masque mal les odeurs venues de corps si peu propres, la douleur du froid, les blessures à peine refermées qui puent encore, ceux-là de ces rues, ceux-là mes ancêtres ou les tiens, les si violemment pauvres d’ici et d’ailleurs, ceux qui ont toujours subi l’impôt du Prince et la taxe du Pape, pour que la cathédrale, le château, les églises et les innombrables palais puissent se construire au cours des temps, pour que les puissantes qui vivaient là puissent porter sur leur tête un chapeau valant dix ans de maigre pitances, ou que la simple tablée d’un soir de fête à l’archevêché représente plus de mille ans du même toujours maigre repas.
C’est ton heure Populo-Jojo, oserait demander Silvia si on était déjà le lendemain matin. Mais, en visite, partout, malgré moi, j’imagine la misère profonde et sans espoir qui a été, pour les milliers de mes ancêtres, ici et là, Enclos du Temple ou Palais du Louvre, Chambord ou Fontevraud, l’amer prix de ces grandeurs, bâties avec de la douleur sur de la souffrance, la faim, l’enfant mort-né une fois encore.

Quand on arrive devant le 33 B de la rue Belfiori, devenu en peu de jours l’un des centres de l’un de mes univers, quand on écarte le lourd portail métallique, c’est tout de suite le jardin de Silvia, les senteurs fortes de vieux jasmin et de chèvrefeuille, passés mais présents, des fuites lentes de chattes, les ombres d’acacia et de laurier, comme si les deux univers, orient et occident, parvenaient à se mélanger dans les détours de cette ville, ses Boutiques Obscures éclairées par le seul regard des fantômes.

Julia, sans hâte, car c’était la dernière table, pendant ce temps a débarrassé, empoché le généreux pourboire.

Elle prend la rue Saraceno en direction de La Mura, tout chemine du Château vers La Mura. Mais la serveuse Julia ne tourne pas à droite rue Belfiori, et ne passe donc pas devant le jardin rose.

Ainsi, à supposer qu’on l’interroge, elle pourrait sans mentir affirmer que « Non, certainement non, comment voudriez-vous qu’elle pût dire quoi que ce fût au sujet de la lumière ou pas, dans le tard de cette nuit là, et dans quelle chambre et chez qui, la lumière, et l’enchaînement de gestes, ou non ? Et pourquoi faudrait-il en savoir quoi que ce fût? « 

Plus tard, dans le tard de cette nuit là de Ferrare la suave, faut-il avouer cela ici ?

On regrettera tout de même qu’on pût ainsi porter, de nos jours et nos nuits encore, encore, même dans le contraste du noir et du blanc sur un banc de bois, quitte à l’oublier pour servir un dernier verre, qu’on puisse porter ainsi, et cependant elle si soigneuse de ses habits, de ses couleurs, si soigneuse de son port droit dans les rues, on s’étonnera qu’on pût ainsi, même pour ce si peu de temps, ainsi porter un string de dentelle noire.

Comme celui abandonné sur un banc, à gauche, avec peut-être un Petit Bateau blanc, au fond, dans le réduit jardin secret chez Giorgio Bassani ?

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 79/99, Chapitre 25 – FIN. Boutiques obscures éclairées par le seul regard des fantasmes. Fini pour cette fois, et aussi pour cette nuit là ( en saura-t-on jamais davantage ?)…A suivre, un peu plus tard. Le 30 avril ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 78/99, Chapitre 25 – milieu. Des papillotes de lotte aux quatre baies.


Au Vieux Ghetto, tout est juste à point, y compris l’accueil de Julio. Même si réapparait aussitôt la question de la langue, avec SILVIA, d’autant que le menu, pour abrégé qu’il soit, ne présente que des spécialités régionales, aux prix et aux saveurs incomparables. Tout aussi vite on sait que le sujet du langage reste secondaire s’il ne s’agit que de s’entendre sur l’essentiel : le choix du vin, l’usage des heures à venir – et rien d’autre, surtout rien de plus, on ne voit pas du tout ce qu’il faudrait anticiper, tout est inscrit, prévu. Et cependant tout à fait imprévisible, peut-être ? Sauf que.
En chemin, quittant le jardin, on s’était dit qu’on pourrait utiliser le IPhone, et en arrivant au croisement avec Saraceno, Silvia eut l’idée des IPad, on est retournés les chercher. Des pédants, ici, affirmeraient que la dysmorphie de la structure narrative forme la structure même du récit, mais personne ne les écouterait.
« Ce que je percevais de la situation », dira ensuite le serveuse, Julia,(Julio et Julia, je ne saurais jamais si ce sont des pseudo pour amuser les touristes ?), Julia, une presque rousse et en licence de psychoarchitecture, dira : «…on voyait qu’ils avaient absolument le désir d’arriver à quelque chose, mais on ne savait quoi, et eux non plus, sans doute ? Ce ne se présentait pas comme des amants, ni des amis, ni pour un dîner d’affaires ou affaires de famille, et pourtant une forte complicité dépassait autour de la table » ( la grammaire de Julia fautait parfois, mais elle n’en était qu’à sa quatrième année d’Ecole).
La serveuse, que je regarde venir, se courber, partir, pose de petits plats ovales contenant des amuse-bouche. Ovales. Ovales, d’abord, la mandorle du christ sur la façade, bien que les façades médiévales en brique ne comportent pas de statue, puis tout au fond, tout après, l’ovale grassement gravé à la verticale sur le mur de l’inintéressante prison ducale visitée dans l’après-midi, et entre temps, souvent par paire, les ovales et le temps (ou le destin ?) jouent au rugby avec les ballons de la vie gonflée- mais la narration marque les points, ovale des olives noires dans le verre, ovale… ovale des grappes au sein de la vigne, ovale des œufs durs doucement alignés naguère sur les comptoirs en zinc des bistrots, et un ballon de côtes, Patron, et tant d’ovales figurant un sexe sommaire, tel que dessiné par des artistes prébubères d’avant le porno, y compris sur les panneaux signalétiques prétendant diriger vers la maison de Bassani…
Pour le discours une solution est trouvée, c’est d’abord Silvia qui l’a proposée, surtout que le wifi de l’auberge est impeccable : il.vecchio.ghetto.de.julio, et mot de passe FER 441, un peu compliqué, bien sûr, mais efficace, et on échange, plutôt très bien quoiqu’avec décalage, par le site Airbnb qui permet le dialogue par « messages » aussi longs qu’on désire, comme si on était encore à distance, gratuit et avec traduction simultanée, les experts ne s’en sont pas rendu compte, traduction approximative parfois, mais enfin on n’est pas en train d’écrire une thèse sur le lexique des auberges à Ferrare. Il n’y a qu’à supprimer tout l’inessentiel ( dont ces admirables héros de l’obscur, les « Juniors de l’Agence« . C’est un choix radicalement opposé au verbiage amoureux, tout bâti de pratique phatique sinon déjà phallique, certes, ça tombe bien, on n’est pas là pour ça. Notice ? Encore ? On va finir par se lasser… ? Allons-y, mais une brève cette fois, juste pour l’encadré de la note :  » Étoiles dans l’assiette« 

« Auberge Au Vieux Ghetto, rue Vittoria, chez Julia et Julio, mais si, c’est vrai. On est là pour les fameux beignets d’anchois garnis, disposés en carré d’as sur un lit de fleurs de courgettes à peine croustillantes, en primi piati, c’est à courir se confesser dans l’une des soixante églises de Ferrare et, à suivre, les papillotes de lotte aux quatre baies, servies avec un risotto très onctueux, roulé en cigare pané, soudain poêlé juste quatre ou cinq secondes sur une huile de raisin à peine porteuse d’herbes, une splendeur pour les yeux et les papilles. On évitera, en dépit de leur séduction rapide, les pétillants de la région, Lambrusco de Modène ou Prosecco, mais si vous êtes en verve (et en fonds) : le Toscan Seti Ponti dont la belle énergie rouge vous servira de dessert, et facilitera une addition qui ne perd pas son temps à faire des régimes amincissants, ou à lésiner sur les chiffres.
Réservation très conseillée : http://www.albergogettivecchio.fer.it »


Quand je raconte – tablettes entre nous chacun la sienne- mes dialogues avec l’agent immobilier pour la location imaginée d’un pied-à-terre en ville, Silvia s’étonne et s’agace un peu, mais on n’approfondit pas : Julia demande la commande. Silvia, l’attente la tente. NERO l’héros est gros. Ainsi de suite. A ma question à propos de livres sur les marches dans le duplex, Silvia répond que, oui, elle lit beaucoup. Elle n’a plus de place dans son « vrai » chez elle, et la plupart des livres est à elle, il y en a aussi à son ex-mari, le plus gros et ceux qui ne sont pas en Italien, comme celui dont elle se souvient « Histoire des nôtres de la Renaissance à la Libération », je n’aurais qu’à le feuilleter en rentrant, « Mon ex-mari fréquentait des réunions du soir où l’on n’admettait pas les femmes, donc j’ai toujours évité qu’il m’en parle. »
A Julia, Silvia, sans besoin de tablette : « Attends un peu, tu veux bien ? Julio sait qu’on va rester à table longtemps ».
AH ? Bonne nouvelle ? Ou pas ?
Il a fallu déplacer le petit pot décorant la table, le poser à même le sol, près des lauriers. Julia voit le mouvement d’un œil inquiet : étroite, compactée le long du vieux mur, la terrasse comporte déjà mille pièges pour une serveuse, certes plutôt bonne en psychoarchitecture, mais qui doit traverser la rue depuis la cuisine derrière la salle d’hiver, architecture et psycho, d’accord, mais pas Ecole du cirque, faut pas charrier, bref espérons que le pourboire est à la hauteur. A Ferrare, les serveuses, l’été, sont des artistes de l’équilibre en traversant les ruelles.
Je raconte à Silvia mes errances dans la ville, cette façon malicieuse qu’elle a eu de ma cacher la maison, la trompeuse impression d’être au cœur du labyrinthe avec la bête qui attend, alors qu’un simple usage de ma mémoire visuelle, bien ré ordonnée, m’aurait mis sans hésitation sur le chemin, j’étais déjà si proche de la maison, si proche de Giorgio Bassani, d’ailleurs à cinq minutes à pied d’ici, forcément, le quartier n’est pas si grand, mais le récit assez vite à nouveau semble agacer Silvia.
Nos appareils sont un peu partout, IPad sur la table, iPhone dans la poche (ou sur les genoux de Silvia) ou sur un coin de la table d’à côté quand elle se libèrera de ses Slovènes en balade.
Le dialogue ne tourne pas si mal. De loin, si le barman avait le temps d’observer depuis le restaurant, ça pourrait ressembler à du cinéma burlesque : elle écrit et sourit en finissant la phrase, tape un ENVOI, regarde le convive en train d’OUVRIR un message encore peu intelligible, TRADUIRE, et sourire à son tour de la bonne blague, puis se précipiter pour répondre, etc. Toujours cet intervalle plus ou moins bref, selon la longueur du MESSAGE, ce décalage entre deux perceptions, deux regards, deux moments pourtant simultanés. Symbole de l’impossible relation entre les sexes, écrirait on dans une revue pour lecteurs de métro ? C’est pourtant l’unique instant où chacun peut guetter le visage de l’autre, en prenant son temps, affaire faite, afin d’y voir apparaître l’effet spontané de ses œuvres, posant ainsi, dira ensuite Julia, l’architecture simple d’une mise en scène compliquée, à la fois intime et publique. De fait, aux tables voisines, les clients se sont d’abord étonnés, puis ils ont compris la manœuvre, décidé de se l’approprier pour leur prochain voyage en Laponie.
Le repas en souffre, chacun avale à toute vitesse, profitant du délai pris par le partenaire de jeu afin de rédiger son message, on n’a pas tant de doigts pour tant de plaisirs simultanés, anchois et clavier. Ils ajoutent la mimique, grimaces et gestes, pour souligner : « Là, t’exagères ! » « Ah non, c’est trop drôle, c’est vrai de vrai ? »
Seule la présence flegmatique-et très ferraraise- de la servante Julia conduit à finalement suspendre le jeu. La serveuse revenait, et le plat sentait aussi bon qu’elle portait beau : le présent (c’est son usage et sa puissance), pesait de toute sa matérialité sur la fragilité fuyante de la mémoire et de l’imagination.
« Des phrases comme ça », dira Julia, « faut pas en écrire trop, ça ralentit. ».

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 78/99, Chapitre 25 – milieu. Des papillotes de lotte aux quatre baies. A suivre. Le 22 avril, et on attend la recette des papillotes de lotte aux quatre baies…

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 77/99, Chapitre 25 – début. L’hôtesse ne ménage pas ses effets.

(NOTA BENE : depuis la mise en ligne du précédent post, le 13 avril, date anniversaire de la mort de Giorgio Bassani – à ROME en 2000 – a eu lieu, à FERRARE, le 17 avril 2000, l’inhumation dans le cimitero ebraico, dont vous avez conservé la mémoire, au moins visuelle ?)

Chapitre 25

Jamais je n’ai pu résister à l’attraction des livres, neufs ou anciens, bons ou ratés. Bien que la plupart des volumes soit éditée en Italien, les piles de Silvia dans les escaliers m’intéressent. Je furète, feuillette, hume, grappille, on dirait un érotomane dans sa collection de « curiositas », un gourmand devant la pâtisserie. A Mantoue, les gâteaux à 2 euros, près de la place aux Erbes, je m’en souviens. A l’intérieur de quelques volumes, les marque-pages sont faits de cartes postales, de cartons d’invitation à des vernissages, même deux factures de librairie. Plusieurs photos, que je veille à ne pas déplacer après les avoir regardées. Aucune d’entre elles ne monte Silvia, ce qui recule encore le moment d’apprendre quoi que ce soit sur elle – dans la mesure où une photo exprime autre chose que les intentions du photographe.

Dans les pages de « La Montagne magique » je découvre la photo Noir et Blanc d’un beau vieillard, cadrage serré.
On discerne les épaules de l’homme, de trois quarts, une chemise blanche ouverte, ample, de qualité, col anglais. Visiblement, il est en train de lire. Sa main gauche tient ouverte une reliure qu’on n’aperçoit presque pas. Le modèle, assis, est penché, très près de la surface de la table, repérée par une trace blanche au premier plan. Bref, on ne voit quasiment rien sauf l’homme, et tout le reste doit s’imaginer à partir d’indices, on croirait un bon roman XXème. Ce qui frappe : les cernes profonds, l’épaisseur de longs sourcils, la moustache dense descendue jusqu’en bas de joues et- plus que tout ça –la masse épaisse de cheveux très frisés, extrêmement blancs, formés en une sorte de boule ronde autour du crâne lisse en son centre, tonsuré par le temps.
On pourrait croire, me dis-je, une photo retouchée pour aggraver le « drama », une variante du professeur Tournesol superposée au tirage avec un portrait du vieil Albert MC2, et d’ailleurs l’image réfère à une sorte de surdité à l’égard des soubresauts inutiles d’un univers sensiblement trop bruyant.
Incliné, il déchiffre son livre comme on lirait l’araméen trouvé sur un rouleau d’Esséniens dans une grotte près de la Mer Morte. Je retourne le carton glacé, format carré, bords dentelés. L’encre est encore vaillante, mais l’écriture passée :

«  prof. M all ospedale, photo Cesare Mastrinacci via della Ghiara).
Par la suite, mais c’est parce que nos dialogues sont difficiles, j’oublierai d’évoquer cette photo avec Silvia, la suscription surtout, d’interroger non seulement sur sa présence dans ce livre, mais sur le lien, peut-être, sur la virtualité d’un lien avec ce vieillard – que je me plais à identifier comme le grand-père Bassani dans son service à Santa Anna, vers la fin.
Aussi, j’ai appris des bribes sur la vie parallèle de ce bon Giorgio, pas la clandestinité de la Résistance, et autres engagements publics ou révélés par lui-même, non, les histoires que l’on tient au chaud sous la couette mollassonne et tiédasse de la mémoire érotique, la plus vivante –car la plus forte, et la plus vaine de toutes – et sans futur. Sur ses histoires d’amour (ni tièdes ni molles, ce sont les souvenirs qui amoindrissent), dont la belle et longue dernière, alors que le rat Alzheimer le détruit peu à peu, fait de Giorgio Bassani l’auteur acide et vif de son propre oubli.

Aurait-il pu oublier (ou se cacher à lui-même ?) cette grossesse imprévue mais qui ne gênait déjà plus son amoureuse, tant elle avait choisi de vivre, sans vraiment y être obligée, dès l’origine, leur liaison dans la plus stricte clandestinité, (1), la clandestinité urbaine et civilisée, un espace du secret qui rappelait à Giorgio (quand il s’en souvenait, de moins en moins, puis plus du tout ) ses propres secrets, et ses propres dangers. Encore une existence sauvée par le mensonge, comme dans la clandestinité à Rome, en 44. ALZHEIMER de l’amour, perte des mémoires sociales, ALZHEIMER, Docteur Folamour .

Si j’écrivais une « note » sur le duplex de SILVIA, ce serait – (et l’Atelier graphique ne chercherait pas beaucoup des illustrations forçant l’étonnement du regard !)

« La qualité du jardin, les zones d’ombre dans les feuillages, les chats dont il faut se méfier, le silence jamais troublé dans cette petite rue très agréable du vieux centre historique, et cette organisation parfaite des deux niveaux. Ici, dans le petite salle de bains, rien n’est vraiment neuf, mais tout est vraiment chic. Depuis le premier, deux gros cercles de verre dépoli insérés dans le plancher permettent de voir le rez-de-chaussée, comme de prendre la lumière, et les volumes sont ainsi augmentés. La décoration, livres, quelques objets revenus de voyages, et l’ensemble des équipements font du «  Jardin Rose » un lieu immédiatement adapté pour un voyageur en solo, ou un couple. A l’arrivée comme au départ, l’hôtesse ne ménage pas ses efforts ni ses sourires pour vous aider à mieux comprendre la très surprenante Ferrare, à en tirer toutes les saveurs, parfois douces-amères, sauf s’il fait grand beau temps et que la brume a été dissipée autour des vélos. Une adresse où les surprises sont toujours bonnes, dont celles du petit déjeuner « maison », et le rapport qualité/prix excellent. La nuit, 100 euros, TTC . Réservation indispensable.»

Ecrire, c’est à cela que Silvia me trouve occupé, au retour, filet à provision portant un contenu invisible enveloppé de journal. On se propose de partager un apéritif. Elle est encore plus impeccable–et ligotée d’étoffes- qu’hier. On s’assied dans le jardin, mais on dirait qu’elle ne tient pas en place, ni à rester ici, dans son espace qu’ont investi, l’un après l’autre, de nombreux « invités» Airbnb, les précédents, deux amies canadiennes ravies et à l’écriture sotte sur le regrettable « livre d’or », encore avant un jeune couple néerlandais, Peter et Maria, ébahis de soleil et de vins et de leurs propres corps nus dans l’ombre du premier étage, fenêtre ouverte sur le jardin désert, encore auparavant, un congrès de joyeux amis en goguette et dûment cravatés, représentants de commerce sans doute, entassés dans le BnB… etc.
Avant d’aller chez Vieux Ghetto (elle vient d’y réserver en passant) Silvia aux vêtures paires se livre à d’étonnants mélanges, on va sûrement être malades si on boit, et d’ailleurs à quoi pourrait-on boire ? Au jardin encore secret dans la maison enfin trouvée de Giorgio Bassani ? Moi, si je m’en émeus, Sylvia s’en fiche un peu. Merci l’alexandrin, ça rassure au passage, diérèse comprise.
Silvia va porter les verres à la cuisine et lorsqu’elle revient, visage soudain rosi par un reflet, je comprends qu’elle n’a plus envie d’attendre. D’ailleurs, si on tarde, dit-elle, Julio ne gardera pas la table sur la terrasse occupant un tiers de la Via Vittoria n° 26. DEHOR ESTIVO, se vante la carte, Chiuso il Lunedi, capitales incluses, OSTERIA del GHETTO. Ainsi sont les usages, en temps de crise, c’est-à-dire de touristes, car, eux au moins, et sont à l’heure ( deux services possibles) et consomment n’importe quoi même à ce prix-là (ici, on a deux cartes, celle d’été, courte et chère, celle d’hiver belle et bon marché : réservée aux Résidents). Après tout, tiens, d’ailleurs, rien n’oblige au ghetto. Les meilleurs restaurants sont dans l’autre moitié de la ville où les plus pauvres touristes ne vont pas le soir, les restaurants chics des hôtels, ou les auberges cossues pour vrais Ferrarais, rien n’oblige si ce n’est l’étrange succession, depuis le début, et comme une promesse faite, de signaux référant à l’histoire juive de Ferrare. Puis, ça se voit, quand on arrive, Silvia compte parmi les habituées.
Sur place, Julio a tenu parole. Il est vrai qu’on n’aime pas décevoir Silvia : pour nous, c’est la table tout près du grand laurier en pot marquant la limite de la terrasse : moins bruyante, moins vite servie aussi, mais on ne manque pas de temps ni de sujets de conversation. On peut parler musées ou jardins. Pour commencer. Parler de Ferrare la souple.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 77/99, Chapitre 25 – début . L’hôtesse ne ménage pas ses effets. A suivre, si on a encore faim pour secondi piatti, le 22 avril, et aussi pour les images , clins d’oeil en trompe l’œil ou contrepoints sous la contre pointe. Cette fois ,(1) Exposition BOULIES, Montpellier.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 76/99, Chapitre 24 – FIN : une gardienne mutique et sauvage.

( INSTANT MEMORIEL ( quelle affreuse expression) : mis au point dans la version définitive le 19 mars, début de CONFINEMENT III ( un an après le commencement de CONFINEMENT I) ce post est programmé le 13 AVRIL, date anniversaire de la mort de GIORGIO BASSANI à l’ospedale san Camillo de Rome en 2000. )

Quelques enjambées, peu de mètres, et ce doit bien rester l’un des rares lieux non foulés par mon paresseux pas dans les vieux quartiers de Ferrare, et c’est pourtant celui où dort la maison, étalée comme ferait une grosse chatte abandonnée au soleil dans le jardin rose de Silvia. Via Borgo di Sotto, je répète, je note, je souligne, je redicte, j’indexe : Via Borgo di Sotto. De Bassani LA MAISON, avec tout ce que cela comporte de jardins et de secrets. On va savoir. On va voir. Sans doute. Peut-être. On va voir.
Terrible dans son évidence jusque-là clandestine à mes yeux, la maison n’a besoin de rien d’autre que ceci : murs jaunes, traces de plâtre, encadrement fatigué des fenêtres, sonnettes à l’ancienne disposées en ribambelle verticale
Je progresse dans les trous de ma mémoire, comme si des insectes xylophages avaient, peu à peu, clandestinement rongé en silence toutes ces poutres qu’on croyait solives et qui se révèlent paille, au point que vont s’effondrer les charpentes de l’existence.
«  Eh ben, des phrases comme ça », dirait-on parmi les astucieux collègues de l’Equipe, Cécile, Sergi, Mark, « y a que toi pour en dicter ».

Parvenant ( je le crois )au terme de mon chemin solitaire, j’associe leurs visages à ma joie.


Debout devant la maison qui me protège par son ombre brute, je me souviens que mon Giorgio, notre Giorgio à elle et moi, souffrit «  dix ans de solitude », pendant les progrès d’ , solitude au moins en ses intérieurs, malgré sa présidence jadis du festival de Venise, malgré ses prix et les succès, malgré les honneurs et les voyages, une solitude couchée sur le silence du dedans, comme une encre d’espion se détruisant peu à peu, même si une charmante accompagnait ses gestes et maquillait ses oublis pour en faire des caprices, possible maîtresse ( après bien d’autres) qui s’estompait à force de tenter de lui épargner l’oubli, à lui.

J’imagine Giorgio Bassani à la fenêtre sur la rue, au balcon, un des rare balcons de ce quartier. Il fume une pipe et Pasolini pense « Ceci n’est pas une pipe ». La magnolia dans le jardin, à droite près du mur jouxtant le musée Riminaldi, crée des soucis. La floraison a été tardive, avare. Giorgio, ça l’agace ce matin de juin. Dans le garage- le porche se voit un peu décalé de la façade centrale par rapport au balcon- traine encore la fameuse FIAT 1100, dont il n’a jamais voulu se séparer, même avec les kilomètres à faire jusqu’à Rome, puis l’argent, d’abord l’argent des scénarii, des contributions à des films. Scénarii et adaptations, il s’y met sans réserve le professeur, rédacteur en chef : trois en 1952, Soldati, Antonioni, deux en 53, six en 54, six dans l’année c’est presqu’un métier à temps complet, encore deux Soldati, mais aussi Zampa , Blasetti et- excusez du pas peu – Visconti, et même, en 1958 , une dernière participation à ce qui n’est pas une étoile du cinéma, la « Teresa Etienne » de Denys de la Patellière.


On se demande ce qu’il fichait là-dedans, d’ailleurs plus rien ensuite, sauf des doublages – dont pour son ami de toujours, Pasolini et surtout, surtout, le succès d’écrivain venant, les films adaptés de ses propres romans, parmi lesquels la fameuse « La Lunga notte del’43 », dont le scénario est signé Pasolini pour arriver –enfin ?- à ce qui a fait de lui une célébrité internationale au moins pour quelque temps, et de moi un chercheur en Bassani : en 1970, « Il Giardino dei Finzi-Contini », avec rien moins que Dominique Sanda, Helmut Berger, Fabio Testi ( ces noms éveillent ils encore quelqu’image ?), Ours d’Or à Berlin ( et revoici la médaille d’or), bien que Bassini, toujours, ait regretté la « trahison » d’une adaptation selon lui ratée par les scénaristes, Bonicelli et Pirro. Il est vrai, d’ailleurs, le film je l’ai revu dans un de ces cinémas du Quartier Latin spécialisés en retours de l’oublié : la trahison est grossière, surtout à la fin.
A titre personnel, mais parce que j’aime banalement ce comédien, Philippe Noiret, le troisième film tiré d’un roman, en 1987, est celui que je préfère, le plus discret aussi, « Gli Occhiali d’oro », détenteur d’un prix – pour la musique d’Ennio Morricone -, le Prix Donatello, je ne vois pas, Donatello non, ah oui Donatello.
Dans un tiroir de la commode à l’étage du grand père, longtemps chef de service à l’hôpital (dans la vaste maison la famille vivait entière, mais c’était une autre maison?) ( tant pis, je tiens personnellement à ce que celle-ci reste SA maison. Ma Maison), des tirages sépia, des plaques anciennes de photographie, l’une d’entre elles pourrait représenter la plaque sur la façade de la synagogue dite espagnole, mais la remarque est anachronique. Peu importe, diraient Sergi, ou Mark, ou Cécile : les plaques des assassinés, sur les murs, victimes d’explosion à Bologne, fusillés à Modène, déportés à Ferrare, ce sont comme autant de plaques d’une maladie de Parkinson de la société.


Ce qu’on sait s’oublie, et ce qu’on ignore fait trembler (seul ce qu’on a imaginé reste), les mains sur les livres, les doigts pour la pipe, les jambes pour des cheminements, le cerveau pour la mémoire, qui est l’autre nom du progrès. Il faut suggérer la lecture des plaques à tout passant, short ou pas.
Bien sûr, j’ai lu que Giorgio Bassani, tôt, a cessé de vivre ici, dans cette maison ou ailleurs à Ferrare, parti en 43. Professeur romain, scénariste italien, écrivain de partout. Et alors ?
Je sonne. Nul ne répond. Je m’y attendais. Debout, comme dénudé par la surprise, mélangé au soleil et à mon ombre, je me raconte une histoire, celle d’une brève entrevue aveune gardienne mitique et sauvage. Ce qu’on invente reste. L’empreinte de mon doigt s’installe sur le bouton de cuivre, preuve ou témoignage. Je ne vais toujours rien savoir du jardin intérieur, ça fatigue fatidiquement.
De retour par la voie directe, la voie sèche : via Borgo di Sotto, puis rue Saraceno, rue Belfiori, le jardin rose.
Ainsi, je m’aperçois que la maison de Giorgio Bassani, tant rêvée, tant cherchée, quête inaboutie et symbole enrichi, la maison est à six minutes de mon duplex, quasiment c’est une ligne en équerre. Je m’en veux d’avoir si longtemps choisi plutôt les cercles, les détours, les arrondis, les ovales. A cause de Bassani, et de tout ce qu’il raconte sur la construction en cible concentrique de son texte, les spirales, la rondeur, les brumes, l’ellipse géométrique et stylistique, seulement pour que je n’ose pas la lumière de l’équerre.
Well done, Giorgio, well done, old chap ( dirait Blake)(ou Mortimer ?)
Au retour, je croise Silvia quittant le 33B. Elle part faire des courses. Je regarde la montre, oui, c’est son heure. Depuis mon arrivée, nous ne nous sommes pas vraiment vus.
Dans la rue, on s’invite à dîner. Ce soir ? Ce soir !
Retour via Belfiori, 33 B, c’est à côté, mais dans cette moitié de la ville, les rues de l’ancien ghetto sont toujours à côté, proches, à portée de marche et de mémoire. Les souvenirs c’est pareil : tout est à côté de tout mais il faut tracer le bon itinéraire.
A Ferrare, comme à Venise- et voilà pourquoi ces deux îles restent insurpassables par aucune mer d’hautes eaux ou haute saison- l’errance ne conduit jamais nulle part : impossible de se perdre même si tous les labyrinthes semblent à portée de sortie en même temps et infinis, et de vastes pièges ouverts sous l’attention des passants. A Ferrare comme à Venise on erre, on se perd, et on retrouve le Canal, ou La Mura, partout, on ne reste pas comme un lion dans sa cage, expérimentant les douloureuses limites de l’existence, mais on est comme un visiteur heureux qui explore son Eden, son jardin, imaginaire et vivant. Son plaisir : sa prison.
Explorer mon Bassani, exploiter son jardin.
Douché, avant que ma loueuse (qui ne me loue pas, du reste, beaucoup, je trouve) revienne, j’écris ou dicte à la table du jardin, malgré les chansons italiennes sirupeuses d’un vedette locale, en dépit de odeurs de viandes cuites dans l’huile d’olive première pression à froid, et moi j’écris, j’écris, je parle, je parle. On ne sait encore si cela finira en rapport, en notuscule, en rêve debout devant la porte, et si les collègues de l’Agence seront contents, mais peu importe désormais. J’ai mon jardin. De Bassani.

C’est pour moi, le jardin de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 76/99, Chapitre 24 – FIN : une gardienne mutique et sauvage. A suivre, Le chapitre 25 – assez difficile ( ou délicat?)- il faut attendre le 20 avril, on espère.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 75/99, Chapitre 24 – milieu. Quand le patient parle, je n’écoute pas les mots.


Reprenant le parcours depuis la piazzale medaglie d’oro, je rameute les souvenirs des errances d’avant. Lors de mon premier passage, encore préservé de mon actuelle et de plus en plus nette addiction à la quête du jardin, avais-je pris la petite rue Caneva ? Suivant à leur pied les remparts, ici plus que jamais imposante masse de terre et de briques couverte de gazons et d’arbres, je tâtonne, comme un navigateur aveugle attaché à son mat.

Sur une vitrine de pharmacien, j’espère non paralytique, le thermomètre dit encore : 36, et parle en Celcius.

Une fois de plus, je longe la caserne abandonnée, via Scandinavia, des guérites de guet aux toits perdus ‘terrain militaire, surveillance balles réelles’, on croirait qu’ils défendent la maison Bassani et ses souvenirs privés les plus intimes. Poussé dans le dos par les cauchemars des fusils, et la veille assoupie des soldats d’hier, je sens comme les sifflements des souvenirs qu’on tire à balles réelles et à bout portant derrière mon dos, je file, je fuis, j’essuie, j’y suis ? Effrayé, effaré ?
Le chemin est devenu parcours, ma route épreuve à toute épreuve, ma déambulation errance, mais j’aime avec joie cette façon de me croire …

…perdu dans les entrelacs d’une ville absolument cartographiée, restituée en 3 D par n’importe quel GPS.

On se fait peur en croyant explorer un paysage déjà connu, c’est ce qu’on appelle vivre.

L’ombre lentement pousse sa marée sur mon visage de marin, comme une lèpre qui serait le passage du jour. Jean-Jacques disait un soir, nous étions sept attendant l’ouverture : «  Quand le patient parle, je n’écoute pas les mots, je n’entends pas le sens, je ne perçois que la musique de l’inconscient, ce langage des sons qui structure sa mémoire, invisible, cachée, livrée, parce que dans cette musique écrite d’elle-même se rencontre la vérité. »

Je tourne trop tôt dans une petite rue dont le nom ne figure pas sur le plan de ville, et que j’ignorais.
A force d’insolence indolente au soleil je frise l’insolation ? L’isolation ?
A plusieurs reprises je retourne en arrière, reprends une ruelle aguichante, renonce à son espoir de galets ronds durs au pied, reviens.La certitude visible et protectrice de la Mura, sa masse roux vert, me rassurent. Ici l’horizon est proche et immobile, la clôture apaise sa certitude. C’est le piège dans lequel nous vivons tous, le désir de rester protégés, le désir imbécile qui affadit tous les autres, dont celui de sortir en pleine terre, en pleine lune, exposé à toutes les surprises, explosé peut-être.

C’est ainsi que j’entends les rebonds des balles de tennis. Fatigué, pensée morte et tête usée, on écoute mieux. Épuisé, on écoute tout. Mourant, on doit écouter la profondeur ?


Les mêmes balles jaunes que deux mois plus tôt, celles – bien jaunes- qui s’écrasent parfois en tâche d’étoile sur le poitrail, sur le revers, à gauche.
Petite place, jouxtant le musée presque vide, Palazzo Bonasconi, réduit à deux salles par « Les Travaux ». J’avais bien entendu visité, devoir interne oblige, puis laissé une phrase gentille lors de mon passage, il y a quelques semaines. L’envie d’aller roder du côté du tennis est forte. Mais j’entre d’abord au musée, à cela on repère mon âge. Dans la cour, on voit toujours la petite FIAT blanche portant le lettres noires ‘Comune di Ferrara ‘.

La fois d’avant, je l’avais utilisée pour mon blog, la décorant d’étiquettes, cartes de visite, ruban bleu, lunettes à grosse montures bordeaux, les accessoires usuels des anciennes  » Séquences Publiques d’Oubli »( voir supra, post 1 à 175). C’est cela qui m’avait dissipé, détournant l’attention de l’essentiel, des maisons voisines. J’étais passé devant elles sans même les regarder, je marchais stupide, quasi démarche d’aveugle sans canne, en visionnant debout les photos à l’instant prises sur le Nikon pour mon blog alors vivace : ydit-blog.

Gonflé de présent, on paie le futur.


Après la visite, je pénètre dans le saint des saints du jardin des Finzi-Contini, le Tennis. La partie est rude, l’acharnement sur les balles les transforme en boulets. C’est cossu, protégé de belles briques, entouré d’arbustes, de lauriers, d’acacias, d’un Club House très confortable.
Pas de surprise : « C’est réservé, c’est strictement, c’est aux abonnés, c’est interdit sinon, c’est dit, en 38, déjà, « lois raciales », c’était dit. Deux sexagénaires en forme haut de gamme jouent contre deux femmes beaucoup plus jeunes, mais pas moins dorées. Les quatre m’ont observé avec une méfiance accrue lorsque j’ai photographié la plaque émaillée un peu écornée, peu visible sous les feuilles, qui rappelle cette exclusion –bien réelle- de Bassani, dès 38, en juillet, l’un des fils rouges du «Jardin des Finzi-Contini », Bassani qu’on voit très souvent, dans les biographies, en large short blanc ou sur un court, et qui a été champion régional.
Je regarde, je savoure, j’écoute, ça les ennuie, je les emmerde ( parfois, un peu de vulgarité traduit l’intensité).
Quittant le club entre deux haies de laurier je commets une faute de jeu, une erreur de parcours, comme un enfant qui confondrait gauche et droite, mais les amis et les juniors le savent, et ça ne s’arrange pas d’année en année : je suis un dyslexique du cheminement, un dysorthographique du souvenir, je fais des fautes de mémoire, toujours.
Soudain, ça mérite qu’on utilise le mot, elle est là, tout près, à l’autre angle.
Je suis resté ligoté par mes propres angoisses ou orgueils, et je n’ai jamais pris la peine de regarder mieux. De sorte qu’un court tronçon de rue, vraiment très court mais bien réel, une espèce de petit pan de mur jaune dans la rue m’avait échappé.
Et voila.
Si je persévérais dans l’allusion transparente : « Ce fut comme une apparition », hexamètre célèbre. Au coin de l’angle (concept piquant), au long du musée :

LA de BASSANI, LA –oui- MAISON. Avec ou sans jardin, mais, my God, the Bassani’s house.
Le musée pour rien et comme pour rire visité pourtant deux fois en deux passages a masqué de son évidence vide la maison de Giorgio Bassani. L’attrait pour les traces de l’Histoire a détourné le chemin des histoires, Bassani, maison, Ferrare, ici, là, moi, maison. La ruée du plaisir provoque l’altération du langage, c’est connu, Encore !
Implacable et nette. C’est LA. C’était ICI. ici, le terme.
Les amis psy prétendraient que je me suis plutôt refusé à la voir.

Maison.

Bassani.

Jardin. (1)

Moi. Refusé à la voir, déni, afin de prolonger encore un peu le temps de l’escalier, le plaisir de l’escalier, encore une minute monsieur le bourreau.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 75/99, Chapitre 24 – milieu. Quand le patient parle, je n’écoute pas les mots. (1) : introduite à temps, l’image à connotation érotique … A suivre ; épisode 76, fin du chapitre 24, programmé le 13 AVRIL, date anniversaire de la mort de GIORGIO BASSANI en 2000.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 74/99, Chapitre 24 – début. Le murmure incertain des lectrices à son tour s’amenuisant.

Chapitre 24

Sale histoire.
Le réveil, ce matin, est pareil au satin :
Facile, rapide, un café, trois cafés.
Quel pétard.

Levé tôt. Incertain de moi-même, et de ce qui réveille mon attente, je vérifie dans la poche du court short la présence de mes vrais papiers. Soudain, plus qu’ailleurs, ici je redoute d’être surpris sans identité, comme un migrant éthiopien pris la main dans le sac de couchage. Mémoire italienne. Debout dans mes mocassins de veau blond, vêtu d’étoffes que la poussière et les vestiges de mes journées n’empêchent pas de se tenir droites en affichant presque leur coût – rare luxe -, lunettes à monture large et pourpre calées sous la coupe bonne gamme : je me dis à nouveau que mon apparence me trahit. M’affiche – (pas rouge, l’affiche)- me dénonce. Narrateur amateur. Travailleur quasi de luxe. Fils de riche.

Nanti. Émigré oui, de très loin parvenu des territoires aigres de la pauvreté véritable, mais c’est fini :

Old Age. Comme le whisky tourbé.
Levé tôt. Mon temps ici est compté – comme il le sera désormais partout. Je passe une part importante de la journée, canicule et terrasses, à ne rien faire d’utile, sauf si le plaisir est utile.

Assis plus tard dans l’herbe sèche sous les arbres du parc Massari, ( MASSARI : nom donné au délégué de la communauté juive ) dans la partie Renaissance de la ville, je me demande un peu pourquoi, soudain, s’incliner sous le porche de la maison Bassani ? Personne ne me demande rien, sauf moi. Les maisons d’écrivain, en général, ne m’attirent pas, sauf si l’écrivain a vécu et travaillé là beaucoup et longtemps, sur ses œuvres majeures, et qu’un certain contexte (famille ? lieux ?coutumes ? raffinerie de toxiques ? décors ?) a influé sur la création, l’a modelée. Sinon : superstition de bigot. Les demeures de peintres, oui, car elles sont colorées encore de ce par quoi il s’imprégnait venant d’elles, que le plus souvent il a façonnées sur les contours de sa propre lumière intérieure. Situation-type : Monet à Giverny.

« On s’écarte, tu trouves pas ? », dirait Mark, « Ta mission c’est les Villes États d’Italie du nord, bon, fixation sur Ferrare, la Mura, ton écrivain, d’accord, Giorgio passe encore, mais Monet à cet âge ! ».
Dans mon précédent souvenir du premier passage à Ferrare, j’ai mémorisé un autre croisement où (comme à chaque fois) le panneau indicateur « Maison de Giorgio Bassani » bafouille au milieu de plusieurs autres, aussi peu clairement pointés, lisibles. A Paris aussi, on peut toucher les pleins et déliés des parcours fléchés, didactiques, chercher la trace en pierres vert-noir d’une des enceinte de l’Enclos du Temple, citadelle dentro la mura dont les plans restent lisibles sur n’importe quelle archive comme dans la toponymie du quartier, et même ignorer l’exotique petite enclave africaine de rue Poissonnières, viscères empilées en hautes couches successives de livraison, têtes de veau à la découpe, minuscules étalages sur carton mobile où, en boubou superbe, des femmes vendent un beignet, une tranche de fruit, une cigarette de contrebande, puis prennent la fuite à l’apparition d’un Bleu-bec,

pourtant débonnaire badaud de bonne humeur se baladant.
Le fond du petit sac à dos noir, que je ne perds jamais, comporte un volume d’une collection dite «  des écrivains engagés » – concept obsolète. Bassani refusa toujours d’être pris pour tel, en dépit de son authentique travail de résistance, de ses articles, de la prison en 43, et des charges politiques assumées ensuite. « La règle du jeu » de Roger Vaillant et sa caricature de personnages militants, le gentil coco, le dévoyé gaulliste, de résistantes vraies têtes de linotte à coco sniffée pour salons et de véritables victimes dont les ongles rouges connaitront la tenaille, lit-on encore ce genre de roman ? Et « Les sept couleurs » de l’odieux Brasillach ? De toute façon, les rêves qu’ils ont travaillé de leurs passions et portés dans leurs livres ont depuis longtemps explosé dans leurs mains à plume, bien qu’elles valussent bien la main de paysan, salut Arthur. Ça va toujours Charleville et Mézières ?
Pour l’un, à la Libération, les balles du peloton d’exécution (de Gaulle a refusé la grâce, il y a un excellent essai sur le sujet ) brisèrent d’un coup la tête folle qui lançait la haine, la dénonciation écrivant des Juifs qu’il fallait s’en débarrasser, et aussi des ‘petits’ !.. Le cancer a pris les poumons en loques de l’autre, idéaliste révolutionnaire déglingué aussi d’héroïne ou d’alcool, mais surtout d’avoir appris le rapport Kroutchev, découvert les nuques pâles de la sombre Loubianka, et entendu les tirs à Budapest.
Qu’oserait-on écrire en regard de cela ? Quelque pansement pour toujours impuissant à débrider la plaie ?
Pourtant, je me lève, époussette les fesses du short, et je cherche : Le Gardien des Finzi-Contini et – pas le moindre doute- ce gardien a pour nom Giorgio.

Un gardien peut-être des Finzi-Contini et – probablement- ce gardien aurait pour nom Bassani, prénom Giorgio

La maison est là, proche, et son jardin aussi. Sans doute, chaque jour, des Ferrarais passent ici, marchent devant, et bavardent des touristes en Lacoste rouge/crocodile vert, des joueurs du tennis voisin, des vieilles déguisées en concierges pour hôtels désaffectés ou musées vides.
Tous longent la façade jaune à plaques de plâtre, ralentissent sous les fenêtres ouvertes…Ils n’entrent pas, ne s’arrêtent pas, ne caressent pas d’une main émue la porte en bois peint de sombre, le cadre de cuivre entourant les boutons d’appel à l’ancienne, mais aucun nom n’évoque plus le Roman de Ferrare, coupelles concaves de cuivre bien astiqué, alignées l’une sous l’autre, exactement comme naguère.

Ils ne traversent pas l’étroite rue afin de prendre le recul, celui dont je manque et manquerai toujours à Ferrare, se postant comme des espions, des journalistes, des amants, des pharmaciens fasciste et paralytiques, des policiers racistes, des politiciens prophylactiques, pour surveiller les fenêtres, essayer de percevoir des bruits de plaisir ou de trahison, de respirer l’odeur du jardin, l’invisible jardin, de déchiffrer les messages discrets que les fissures de la maison envoient aux visiteurs et aux fantômes. Pour glisser des petits mots dans les fissures de pierres déjointées, puis se lamenter sur ce qu’il subsiste des ruines de la mémoire. Énumérations ? Se méfier, c’est la folie de Rabelais ou la joue d’Artaud-le-Momo dans sa conférence au Vieux colombier en 1947, qu’il faut encore écouter si l’on veut savoir ce que la faillite de la poésie et la marche dans la déraison produisent de concert.


A force d’avoir rêvé ainsi la maison, l’image fantôme de Giorgio Bassani viendrait s’y perdre au point qu’il ne resterait rien de lui, pas une trace, peut-être plus un mot, le murmure incertain des lectrices à son tour s’amoindrissant comme une sirène de bateau déjà loin, un filet d’eau bu par l’été, une vapeur d’aube éparpillée par le soleil. Un regard d’amoureux dégrisé que le petit matin déçoit.


En route, je perçois comme des marques de respect ( paroles, gestes, regards) qu’on adressait naguère, dans d’autres sociétés, aux personnes en train de vieillir, et fatiguées. Mon apparence doit l’être, fatiguée. Au coin d’une rue, sur la toute menue terrasse carrée, quatre sièges pas plus, quatre très jeunes Ferraraises viennent de poser leurs shorts, et leurs baskets près de leurs fesses, pliées vers le smartphone, sans réserve mais avec partage, exhibitionnisme admis. Notre image commune de cet univers occidental, premier quart du premier siècle de ce millénaire : exhibitionnisme généralisé du dedans et du dehors. Mais ça ne prétend dire qu’une chose, toujours la même, si petite, note pour Agence ou rotondités affinées du short : MOI.

Sale histoire.
Le réveil, ce matin, est pareil au satin :
Facile, rapide, un café, trois cafés.
Quel pétard.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 74/99, Chapitre 24 – début. Le murmure incertain des lectrices à son tour s’amenuisant. A suivre le 10 avril. Probablement toujous enserré dans le cocon en nylon de  » CONFINEMENT III ».

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 73/99, Chapitre 23 – fin. Les deux sont définitivement désuets.

NERO : on se regarde, sur la terrasse du Gourmet Burger, qui occupe la moitié d’une rue qu’on ne peut nommée chaussée.

Il se retient de parler, sensible à ma lassitude que renforce l’âpre vin trop blanc. Je rêve d’un bon « Classico » acheté chez Daniele à Rada di Prada, lors d’un peu d’hiver en vacances avec Édith et les filles. Je lui demande si, dans les lacis et les palais de Ferrare, sur les chemins au-dessus de « La Mura » ou dans les ruelles obscures, tous les passants ne sont pas que les personnages issus d’un récit même de NERO ? Il répond que, oui, naturellement, ajoute qu’il « pourrait citer TLON UQBAR ORBIS TERTIUS de ce bon Borgès, ou Michaux baladant son Plume parmi les Gouffres, mais les deux dont définitivement désuets, ennuyeux de fausse brillance ou de fastidieux abysses, leur méticuleuse errance dans la peau du langage- surface et trucage- n’a pas résisté au retour de la chair pleine du récit, au muscle bandé dedans et doré dehors du narratif estampillé XXIème siècle ».

Un silence démasque sans réserve ma stupéfaction de lecteur ancien.

« Tu regardes les formes vives derrière les façades ? Il n’y a jamais rien au-delà d’une façade, et tu vas ainsi jusqu’à Jérusalem, Samarkand, les sources du Nil « .
Soucieux de remonter la mauvaise pente où je nous sens ( surtout lui) glisser, j’interroge NERO sur mon idée de louer ici un pied-à-terre (expression qui l’amuse car elle le démonte) dans un immeuble Renaissance revu architecture fasciste, pour vivre de temps en temps mêlé aux passeurs de l’Histoire, encore. Tiens, je pourrais apprendre le dialecte ferrarais, désirer m’inscrire à la Cie des guides ? Trouver une loge où passer le remps ? Des amis, une amante ?
NERO : « Louer à Ferrare ? » Il aimerait disposer du mot «  billevesées » en Italien mais s’en passe : « Sauf si tu as des potes, sauf si tu me caches un plan béton, sauf si tu as déjà une liaison avec Silvia, ce qui ne te décevrait pas et que je te déconseille, cependant…Mais sinon la ville est un cimetière vide ouvert en plein ciel, ici, rien que des ombres déportées sur les murs par les phares de voitures en partance, des plaques imparfaites de Juifs pourtant parfaitement assassinés, mais que personne ne sait regarder, non, les Ferrarais sont des fantômes désastreux peinant à témoigner du désastre« .

Il se répète, dommage.
Je lui demande à nouveau s’il va rentrer, voir sa petite fille, tu te rends compte une petite fille à quarante ans ?

NERO : « On rentre toujours, et finies les soirées avec les copains ou les récits des voyageurs tel que toi, finies les agapes avec les frères d’Italie, tu sais je te parlais d’Italo Balbo, le fasciste en chef de la région, eh bien il habitait là, cette maison-là, même s’il prétendait que son adresse était le hameau Quartesana. Non c’était ici, la vraie vie, avec sa maîtresse, une authentique fille du ghetto. Evidemment il ne s’en vantait pas, tu parles, une Juive, et ça a foutu le bazar avec les lois raciales, en 38, t’imagines. Bénito l’a personnellement appelé pour l’engueuler, un matin de février 39, ça n’a servi à rien. Au départ, quand il avait été initié à la loge « Giovani Borio » de la Grande Loge d’Italie, une loge de rite écossais, il était employé de banque, un petit employé dans une petite loge. Mais il s’est fait repérer dès les premières expéditions « punitives »  des chemises noires, le voici devenu très proche de Bénito, en même temps qu’il devenait «  Orateur » , tu vois ce que c’est, dans une nouvelle loge plus combative, tu parles, elle s’appelait «  Girolano Savonarole », t’as qu’à voir, c’est chaud (il rit, pensant au bûcher, sans doute). Je te dis tout ça parce que c’est un ultra dignitaire fasciste, vrai pilote de guerre en Libye, ayant été Maréchal des forces aériennes, ministre de l’aviation, tout ça, gloire et brouettes de lires…Mais il s’est opposé avec virulence, plus tard, longuement, avec pugnacité, aux lois raciales voulues par les nazis et promulguées par le régime avec l’accord sans réserve de son cher Bénito.

Quand j’ai découvert, ou plutôt retrouvé tout ça, qui était bien entendu enfoui dans les archives et les mémoires muettes, ça m’a surpris qu’il ait été brave , fasciste, franc-maçon, amoureux d’une juive de Ferrare ».

NERO étale des photos d’archives comme pour un jeu des sept familles ou un tarot de Marseille.

Je voudrais en savoir davantage sur la maison non pas de Balbo, mais de Bassini, parce que ce sont les murs qui écrivent les histoires. Je voudrais apprendre tout ce que NERO a pu surprendre dans ses recherches parallèles, archives secrètes, correspondances privées, journaux intimes, et qu’aucune Fondation ne permet d’approcher. A une de mes questions, trop précise, NERO dit que non, « il n’en sait rien, c’est un peu comme si on lui demandait quelle huile d’olive, de quelle région, la cuisine se servait sur les tagliatelle all’Arrabiata de la petite trattoria sur la gauche du palais Farnèse à Rome, j’ai perdu le nom, là où Bassani déjeunait après ses cours, parce qu’il évitait soigneusement les terrasses bondées du Campo de’Fiori, et dans la trattoria il reste encore une plaque de cuivre poussiéreux au-dessus de la banquette du fond. .. »

Je lui donne le nom de la Via dei Baullari, j’ai moi aussi oublié le nom du restaurant.

Soudain NERO s’est levé pour téléphoner. Il fait abruptement un large signe facile à déchiffrer, (oui, oui, je règle l’addition ), s’éloigne à grands pas maintenant pressés vers la rue Mazzini, le château d’Este, un forme de prompte dissolution dans la vacuité de cet espace.
Je me préparais à lui demander, repu, s’il accepterait d’essayer avec moi de visiter secrètement, demain et de préférence pendant la nuit, la maison de Giorgio Bassani, déserte en cette saison. La gardienne ne doit pas être là le soir, ou bien je sais comment ne pas se faire entendre, comment ouvrir sans sonner. J’aimerais jouer les Fantômas, les Lupin.
Je me lève un peu lourd de mensonges et de burger. La serveuse montre un œil inquiet (elle connaît son NERO), voit mon doigt désignant les billets dans la soucoupe, sourit. J’ai laissé un pourboire excessif, à la mesure du voyage, et de ces personnages imprévus, NERO, FERRARE, SILVIA. D’ailleurs, je ne sais pas compter l’argent.Je n’emporte même pas une tasse. Arrivant devant le portail de la rue Belfiori, 33B, je me dis qu’il faudrait envoyer ma note, il est temps, Les Juniors piaffent, et si leurs dents ne rayent pas le parquet (stupide expression), leurs sabots font des étincelles d’impatience sur les pavés parisiens (piètre métaphore).

J’écris, sur la tablette :

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Note, rubrique «  Monuments » .  » Chiesa di San Giorgio , Piazzale San Giorgio, ouverte sur rendez-vous, tel +39 05337325 Donation à la sortie. Tenue stricte. Propos de même. « 

« Du vaste monastère médiéval puis Renaissance, comme il y en avait plus de tente à FERRARE au début du XVIème siècle, l’église ne conserve que son cloître, parmi les plus élégants par ses proportions et sa lumière. Si vous avez de la chance, et tout compris aux renvois successifs du téléphone pour les renseignements ( félicitations ! ), vous pourrez aussi admirer, entre autres, le monument sépulcral de Lorenzo Rovarella, dessiné puis construit par Antonio Roselino et Ambrogio de Milano, deux artistes concurrents qui devaient à l’évêque un pardon extrêmement bienveillant de leurs fautes, assez graves pour mériter la prison, mais sur lesquelles toute archive est perdue.

Tous deux acceptèrent, en échange, la commande, et de ne même pas se faire payer, sous réserve d’oeuver en duo inséparable, ce qui constituait la pire punition. Un pape un peu pervers. Rovarella fut ensuite évêque à l’époque où cette église devint la cathédrale du diocèse, jusqu’au XIIème siècle.

Les moines de la congrégation de monte Olivo, les seuls à porter un sousplis couleur olive réhaussé de pourpre, ont été gestionnaires de l’édifice, ensuite, à partir de 1351. le remarquable campanile date de 1485 et ne se visite pas. On y observe la marque austère, bien reconnaissable grâce à ses violentes asymétries, de Biagio Rosseti, également connu pour sa ferveur et ses fioritures, en pleine Renaissance, un cas rare, et dans cette ville, avouons le, plutôt réjouissant.

A côté de l’entrée, le tombeau de l’un des peintres les plus célèbres de la fameuse  » Ecole ferraraise » – école au sens véridique de lieu d’apprentissage : Cosmè Tura, étonne par un audacieux mélange de signes dénotant noblesse ( pied posés sur deux chiens de meute) ou sainteté (mains jointes sur un chapelet), le tout compliqué d’un vêtement digne d’un pur saltimbanque : culotte bouffante, bonnet rond des manants (ou des initiés,) étrangement disposé sr la partie haute de la poitrine, à droite. On en sait encore moins sur Cosmè TURA que sur Le Caravage, et votre imagination débridée par un spritz frais va donc pouvoir inventer le récit de ce curieux assemblage : allusions ( ou invitation?) au désordre. Mais n’avez vous pas découvert à quel point à Ferrare tout est désordre masqué de brouillard ?

Prenant un peu de recul, mais la piazzeta reste étroite depuis le moyen Age et permet peu de perspectives, on peut admirer, sur la façade en brique parfaitement conservée, un grand bas-relief en pierre blanche devenue grise. On aura deviné qu’il s’agit d’un saint Georges terrassant le dragon… »

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     C’est un peu trop long, comme toujours, mais la commission des gros ne trouvera pas de pépite à extraire, et Les Juniors, s’ils sont en forme pour déformer les formes, useront de leurs habituels ciseaux à style. Et je songe aux Anciens de l’Agence, mes complices  en voyages mentaux.  

     Le téléphone s’active, si tard ? D’habitude, je diffère au lendemain, sauf pour la sonnerie pointue signalant Edith, les filles, les rares amis fragiles dont chaque état m’importe. Cette fois, plus envie de dormir malgré la réparation du réel que manigance souvent l’écriture. J’ouvre le texto de NERO :  » Scusi, ma femme appelait, priorité à l’amour et la descendance, et je n’ai pas eu le temps de te demander si tu as enfin découvert la maison de Giorgio Bassini, ou le secret de son jardin? »


 

YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 73/99, Chapitre 23 – fin . Les deux sont définitivement désuets.. . A suivre, sauf si on fait une soirée anniversaire ?

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