Tandis que je dîne en terrasse, pour l’étape d’une nuit à Bologne, seul, et avant qu’un cauchemar bruyant me ravisse la nuit, les deux amis sont ensemble au creux du jardin rose,
33 B rue Belflori, FERRARA.
SILVIA. NERO. Les deux.
Sur le toit fermé par un balcon, fragile Mura locale, NERO poursuit son récit empreint de (et emprunté à, en Français aussi la préposition est capricieuse ) Bassani. Titre exact : »Une plaque commémorative via Mazzini »(p. 70-96 dans l’édition du Roman de FERRARE Quarto/Gallimard 2011), mais tout le monde dit « Une plaque » ou » La plaque rue Mazzini ».
NERO pérore, on le connaît ainsi : » Bref, entre deux ou trois séries de figures stylistiques bien affutées, Bassani plus tu lis plus tu le vois, c’est un très grand de la construction, un Bouygues de la structure, donc la nouvelle c’est ça : Premier temps, Géo Josz réapparait d’entre les déportés. On le regarde, stupéfaits : il est étonnamment gras et vêtu de chère pelisse, échappé pas écharpé, sauf de loutre, graisse et fourrure, tu reconnais la caricature banale du Juif dans la presse salope entre deux guerres, en France par exemple, très généreusement.
» Il habite le grenier d’une maison qui lui appartenait « auparavant « mais où les Rouges (majuscule, en 45 !) triomphants se sont installés, au motif qu’il y avait des fascistes avant (dont c’était l’un des sièges), et l’Histoire c’est tout le temps ça, tu fais semblant de changer de puissants mais tu les installes dans un même théâtre, on le sait que l’occupation de l’espace fait Histoire, oui, oui, d’accord, j’avance, comme tu dis.
» Un temps, Géo tente de vivre dans cette Ferrare où tous les « braves gens »- y compris les Juifs du ghetto – ont été « des fascistes convaincus jusqu’en juillet 43 ».

» Il a repris les allures d’un honnête juif de bonne famille de Ferrare, quitté la pelisse, salué la police, suivi son office, tâté son novice, ah non, d’abord te scandalise pas dès que je cause cul, et ensuite tâter son novice, même si ça rime, c’est plutôt chez les cathos, non ?
» Géo porte son « impeccable costume bourgeois en gabardine couleur olive », et « parfaitement rasé » (signe : anti-fasciste et pas davantage rouge), déambule dans la paix, même si le jeune chef, partisan pendant la fin de guerre, est devenu député d’après guerre sous l’étiquette PCI, fameuse et redoutable en ce temps.
» Notre personnage prend la pose comme tout un chacun sur la terrasse du « Café de la bourse ». Certes, il affiche « un ironique mépris ». Nous sommes toujours en 45. On lui manifeste encore, après l’étonnement (un peu agacé) de l’avoir constaté si gros, une « accueillante cordialité », portée par, en même temps, la mauvaise conscience, et le sentiment unanime que « tout cela est passé ». FERRARA, passée, la république de Salo. Ferrare, l’oubli. Ca aurait intéressé le vieux français à l’époque où il faisait ce blog, les Séances Publiques d’Oubli, il t’a parlé de ça? Sa mémoire narcissique ?

SILVIA fait un geste peu lisible dans la pénombre grandissante.

» Vite ! L’oubli !« Après avril 45 », la conviction s’impose qu’« une ère nouvelle allait commencer(…)de la démocratie et de la fraternité universelle » dans cette bonne vieille ville de Ferrare libérée, bien que « à moitié en ruines », toujours ces bombardements sans objectif militaire dont parlait mon grand-père, pas si sympas les Alliés !
» Certes, Géo n’oublie pas. Sa chambre est tapissée, sur les quatre murs, de photos des membres déportés de la famille dont il est l’unique survivant. Géo paraît imposer la mémoire des déportés, mais réintégrer aussi les habitus de son groupe ethno social d’appartenance. »
Silvia demande tout de même, dans le jardin rose où le frais va tomber lentement, si « habitus de son groupe ethno social d’appartenance », c’est du Bourdieu dans le texte ? Du Morin décavé ? Du Baudrillard entré dans le lard. Mieux encore, un Foucault levé tôt ?
NERO ( qui hausse les épaules dans la moiteur en régression du jardin rose) : « L’attitude de Géo produit un soulagement généralisé, il est vivant, bien élevé, pas trop accusateur, comme si on avait retiré son nom gravé en trop sur la plaque de la via Mazzini. »
SILVIA : « Tu sais comme moi, NERO chéri, que c’est précisément l’inverse : rue Mazzini, sur le mur de la synagogue, il suffit d’aller voir, un ultime nom a été ajouté, ça se repère à la gravure, et l’initiale en fin de liste, après les Zamorani ou Zevi, il y a Trévi j’ai perdu son prénom, au fait tu sais pourquoi celui-là est venu ensuite ? »
Ce que sait NERO ( on dirait un titre de film noir détourné) : » Dans la nouvelle, le narrateur porte le désir de la Ferrare : « Le passé était le passé, inutile de rester là à le ressasser ». Un jeu dont la règle ne semble pas troubler Géo Josz.
» Deuxième temps, annonce solennellement NERO, la nouvelle bascule, après que le narrateur, avec son air habituel de n’y pas toucher, il est très bon pour ça, Bassani, ait fait allusion à des « monceaux de ruines » ( autant dire le résultat de vingt-cinq ans de fascisme et de guerre), et aux « transformations superficielles » sous lesquelles la ville « reprenait peu à peu le profil ensommeillé, décrépi, que des siècles de décadence cléricale(…)avaient maintenant figé en un masque immuable ».
« Sparadrap sur les plaies, tout est replâtré, on peut regarder (ton vieux Français Airbnb aurait été content) ce que le narrateur décrit comme « des bataillons serrés de belles filles qui pédalaient lentement », ou encore « un échantillon bien fourni de jeunes cyclistes », le tout au féminin dans le texte. »
Silvia : Mon visiteur, je crois qu’il ne portait pas beaucoup d’intérêt aux vélos
-Ni aux jeunes filles ? ( NERO demande)
« Dans la nouvelle, le passage des jeunes filles marque le renouvellement du désir comme l’éternel printemps…« conclut-il.
Silvia : »Tu deviens lyrique ?
NERO : « Mais voici que réapparaît un extrêmement sinistre sire, même pas fantôme fatigué, très vivant. C’est un « ex-informateur stipendié de l’OVRA, l’Organisation de vigilance et de Répression de l’Antifascisme ». Il a été jusqu’à diriger la « Section locale de l’Institut Culturel Italo- Allemand », le pire. Fasciste ET collaborateur actif, au point de porter « de petites moustaches noires à la Hitler ».
« L’individu plastronne sur les terrasses. Nul ne dit rien. Ce n’est pas de la lâcheté, même pas, non, c’est Ferrare, et Ferrare s’en fiche, Ferrare simplement regarde les filles passer à vélo, les musées recommencer à recruter des gardiennes hors d’âge, Ferrare prépare ces élections qui vont conduire un jeune Partisan PCI à la députation, Ferrare fait sa Ferrare. Très rimbaldienne? (Ta tête se détourne, un nouvel amour). Très baudelairienne ( Les nuages, les merveilleux nuages)
« Mais voilà un épisode disruptif, comme disent maintenant les Français. 
« L’« incident », des dizaines de personnes y avaient assisté ! Le paisible Géo , encore vêtu en bourgeois, avait frappé « les joues parcheminées du vieil espion de deux gifles sèches, péremptoires, davantage dignes d’un squadrista de temps d’Italo Balbo et compagnie(…)que d’un rescapé des chambres à gaz allemandes ».
Alors, c’est dans la personne et sur le corps mêmes de Géo que vont se manifester, sur un mode spectaculaire, les traces de l’éclat. Quand il réapparaît, Géo Josz a revêtu ces mêmes vêtements qu’il portait pour l’inauguration, sur son corps plus que replet. Chacun s’aperçoit d’un coup d’œil, alors, à quel point il a beaucoup, beaucoup maigri (encore une astuce de Bassani, car voici que, à présent, Géo se met à ressembler à l’image que les inaugurateurs se faisaient d’un déporté).
« Géo s’installe, pour ainsi dire, au Café de la Bourse. Là, en place de la surveillance austère et silencieuse qui le caractérisait, il entreprend d’incarner, en permanence, la statue du commandeur survivant, un Savonarole anachronique mais tout aussi virulent. On s’assied près de lui ? « Il se mettait tout de suite à vous entretenir de Fossoli, de l’Allemagne, de Buchenwald ». On lui disait aurevoir ? « Il refaisait le petit geste d’adieu que sa mère lui avait adressé(…)cependant qu’on l’entrainait de force avec les autres femmes ». Il ne joue plus ce jeu du JE voilé, maquillé, gentiment spectral par son silence. Il veut désormais montrer. Se montrer. Exposer à chaque instant le désastre. Montrer l’intérieur de sa mémoire et de sa détresse. A présent, il va falloir accepter de se souvenir.
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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 92/99, Chapitre 32 – début . « Son impeccable costume bourgeois. » A suivre…Mais ça touche à sa fin.






Tout au long du récit, vont apparaître, de plus en plus présents, des anciens fascistes, des « barbes » (barbe et bonnet noir, les marques du squadristi, le fasciste militant), fantômes bien en chair parmi lesquels on verrait presque Italo Balbo, le plus fasciste des fascistes ferrarais, figure du quartier. On voit aussi, très fréquentes à l’époque déjà, de remarquables-et désirables (c’est Bassani qui le sous-entend) jeunes filles à vélo, on suppose qu’elles n’ont pas de shorts, encore que l’après-guerre s’habille soudain court, et que leurs fesses (rondes comme les pavés à Ferrare, mais ici on semble aller à la recherche du reproche ?) ne tendent pas le tissu dans le faux plat de la rue Mazzini, faut voir, l’étoffe de guerre de guère étoffe la touffe.




Aux tables, nappées de frais, trois ou quatre hommes seuls, est-ce ici l’entracte vide et simple d’attente de tous les retours, de mission, d’age, de famille, de correspondance sous les vents contraires de tous les avions?
J’ai commis une faute, mais je ne sais pas du tout laquelle ( état banal), j’ai honte. Je monte en voiture, agrippe au collet ce pauvre Georges B ( ou Georges P?, prononciations voisines, sourde ou sonore) , et tout le monde estime que je suis un peu trop nerveux, dans l’Agence. A l’arrivée, on me repousse de chaque salle où d’autres sont réunis, travaillant ou mangeant des sandwiches au cochon. Rejeté de partout (il y a de nombreux groupes, surtout des jeunots) je reste dans le couloir, où j’assiste à des entrées ou sorties de salles, très étonnantes : « -Qui frappe ici ainsi ?- C’est un chevalier qui cherche sa lumière ! ». Un homme d’aspect vénérable sort, portant de la main gauche une épée brandie devant lui, bien dressée, et me demande pourquoi je ne cherche pas l’amélioration matérielle et morale de l’humanité, moi aussi ?
Me prenant par sa main droite, il m’introduit dans une pièce sombre, où trois hommes sont assis à une table, tel un tribunal. Ils parlent en chœur et me demandent sans attendre ni ménagements « où en est ce foutu de nom de dieu de rapport, on va quand même pas le faire nous-mêmes, ce rapport ou le déterrer du jardin avec nos griffes de jeunes loups, ce rapport ? Tu es parti là-bas pour écrire, pas pour rêver que tu marchais sur les eaux, le désert, les nuages, c’est-à-dire le balcon de la Silvia »
Reste à grignoter le récit.
là bas, dans le jardin rose de SILVIA, dans ma FERRARE, c’est NERO le Guide qui arrive.

Si elle voit ce qu’il veut dire ? Au fait, hein, après le dîner du Ghetto, quoi, quelle saveur pour le dernier verre? « 




Finalement je ne prends pas la direction de ce jardin-là.
rêver, passe encore, mais décrire à cet âge ? On n’y résiste pas.
Des Ferraraises amputées de leur vélo se vengent du soleil.
Déjà dit, devant ces corps qui font le tour (9 km, 10 km ? Je dois vérifier le chiffre pour le rapport) de la ville au-dessus de la ville : Ferrare est son enceinte, comme une matrone qui accoucherait d’un souvenir sale que sa propre mémoire enclot dans un ventre distendu, les muscles sont trop faibles, il faut y aller au forceps, et les souvenirs viennent au jour avec des bosses et des bleus.

« Une Nuit de 43 ». Celle-là.
Elle ne se montre pas. Faisait-elle la sieste au soleil ? Ecrivait sur le Livre d’Or avec de l’encre rouge soulignée de Bleu Klein ? Se prenait-elle pour Bardot dans « Le Mépris », allongée sur le ventre et sur la terrasse? « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? ». Personne pour répondre, même pas Michel Piccoli ?

Si donc- je ne retournerai plus jamais à Ferrare- malgré les désirs de récits pour ceux de l’Agence ?

Ensuite, ça s’est plutôt gâté, comme toujours avec cette goûteuse famille.
Le prix, que je demande par pure curiosité sociologique, est carrément fixé en dollars saoudiens.
Pourquoi hésiter à dépenser puisqu’on est ici?
Le galeriste me nourrit de ses œuvres contemporaines comme l’empereur nourrit son gladiateur.
La proposition me laisse incertain, jusqu’à ce que le galeriste décrive un moment de cérémonies rituelles anciennes, avec son empathique gestuelle : « Le bientôt initié ne voit rien, décrit-il, puis on retire le bonnet, le tissu, la cagoule de lin blanc, peu importe, cela qui couvrait ses yeux. Il retrouve la lumière, et il a face à lui les Anciens de la Société, silencieux, presque menaçants, tous armés. Il s’étonne : pourquoi les armes ? Mais il n’a pas encore le droit de parler.
Symbole fort, ajoute le beau-frère, mais ça va, moi dans le miroir mon ennemi, moi-même à moi-même me découvrant mon pire adversaire, j’avais compris, merci, bien que « le Vieux Français » je sois.
Superbe ( et coûteuse ! ) idée. Ironiquement, je vais me faire offrir l’œuvre par ceux de l’Agence, cadeau de départ définitif, on ne lésine pas…Bien entendu, pas de cadre. Notre accord sur le prix n’est pas si facile. Même si je connais les tarifs en usage dans ce genre d’espace, on ne discute pas, c’est de l’Art Contemporain, du fait sur mesure, de la pure intensité d’artiste en vif, il ne faut pourtant pas me prendre pour un Anglais qu’émoustille Erika au point de vendre le talent au prix de la Maserati ( – la série de quatre photos de couloir à 20.000 dans la galerie de Mantoue, on s’en souvient ?).
Ici, dans cette portion aérée, rectiligne, arborescente, plantées de nombreux palais et d’agréables parcs, des deux cimetières, le chrétien et l’hébraïque, et de jardins qui ne furent jamais en réalité le territoire des Finzi-Contini , le visiteur marche dans une autre Ferrare, confortable et un peu pédante, cossue et un peu morte, artistique et un peu désuète. Bassinienne,en somme.







Deux canapés de cuir grège cossu ferment les deux autres angles de la pièce, non pas posés contre le mur, mais assez distants pour permettre, derrière eux, le passage du visiteur, présumé acheteur, qui – s’approchant, constate que les piles de livres d’art ne sont pas en vente à l’unité mais forment chacune d’entre elles une œuvre à part, une pile d’apparence badine cependant détournée par Sarah Berstein : collages, découpes de reliures dans les angles, caviardages de titres, introduction d’œuvres discordantes, telle une édition viennoise de « Histoire de l’œil » au titre très ironique, dans la série « Regards d’Aujourd’hui » – majuscules en enluminures.













San
Un léger malaise, étourdissement passager, impression de vide, allais-je m’agenouiller devant la pile de biographies comme il y a peu de temps devant le muret rue des martyrs ? Ferrare connait une chaleur de cauchemar ou de procession. La nuit a été trop courte, une fatigue surgit. Le temps s’écoulant, il n’est pas impossible que je confonde un peu les jours, les églises, les rumeurs. Que je m’invente des récits, des apparitions.
La Secrétaire du Club de Tennis Circolo Marfisa a (haha, hiatus) bien observé ma demande d’adhésion, et les photocopies des documents déposés en retournant rapidement au Club.
c’est 50% de plus pour les non-Régionaux, j’ai presqu’envie de questionner si c’est encore 50% de plus pour ceux de la communauté, mais surtout, si elle a bien compris, le contrat et la carte ne seront pas à mon vrai nom, mais à un autre nom, qui est mon pseudo, mon identité d’usage et de plume, reconnu comme tel, alors elle veut bien? D’accord, je ne serai pas le premier à préférer l’incognito, pourvu que le virement trimestriel soit en place au vrai nom, mais alors il faudrait un document expliquant pourquoi le pseudonyme et si on peut avoir une autorité qui le garantit comme authentique ?
Pas de tarif Sénior ? Même si j’aime la provocation du double nom qui me sert parfois pour des publications hors métier, je dois avouer que ma demande complique l’adhésion. Amusé, je retourne le mel en proposant pour le nom pour l’adhérent : GIORGIO BASSANI. Pour l’âge, ça peut coller 
Continuer sur l’étonnante difficulté du cheminement jusqu’à la maison, dont Giorgio Bassani s’est pourtant échappé à temps, prenant le tout dernier train pour Rome le 6 décembre 43, avec une part de sa famille, évitant ainsi la grande rafle.
il poursuit l’instruction : « C’est en 1938 que les lois raciales sont votées, parce que Rome a besoin d’offrir des garanties à Berlin, certes, mais aussi- à en croire l’historienne –parce que les tensions internationales, guerre d’Espagne, épisode récent du Front populaire, conduisent le régime fasciste à produire une figure forte de « l’Ennemi », un contre-type de « l’Homme nouveau ». Or, en Italie, tous les opposants politiques – communistes, syndicalistes, etc.- sont déjà en prison, ou en résidence surveillée dans les îles. En tout cas privés de leur métier, donc de toute présence sociale. La victime facile à désigner, dans ce pays où la dictature a transigé avec la papauté, la victime encore en réserve c’est la communauté juive, celle qui n’a pas été inquiétée car non opposante au régime. Bassani souvent l’observa : elle transige, la communauté, qui n’apprécie pas trop le désordre. »
Mais la brume légère produite par un début d’ivresse (tout s’explique) aurait conduit la serveuse, toujours la même, impeccable dans les ajustements noirs d’étoffes, a savoir s’il allait bien ? NERO ? Allo Néro ? S’il avait besoin de quelque chose ?
J’ai aussi en mémoire l’école juive où enseigna BASSANI, 
Un « diable » ( !) le précède, obliquement chargé de bières, et bousculé par ces imbattables pierres rondes du pavé, signature de Ferrera. Il entrouvre la porte si délabrée de l’ex-synagogue abandonnée depuis 75 ans, et entreprend de répartir son chargement entre la réserve du bar, et un cellier clandestin qui apparaît, brumeux et gris, sous une ampoule accrochée à une poutre portant des caractères hébreux, dans ce qui fut le vestibule de la synagogue.
Cellier clandestin. Dépôt volé. Encore une fois l’espace accaparé…
» Aryanisation » a-t-on dit en France.

Approchant davantage, au point de pénétrer une minute à l’intérieur autrement que du regard, j’essaie des photos du dedans, les volant à la volée. Le jeune homme joue au livreur sympathique- modèle depuis démultiplié par nos usages de « confinés » consommateurs. Lors de son dernier, sans doute, aller-retour, il prend tout son temps, écarte la porte au plus qu’il le peut, s’efface presque pour me laisser photographier. 
Font chier, ont toujours fait chier d’une manière ou d’une autre, 



« Toujours Bassani, encore Le Roman de Ferrare, dit-elle, grognon, yeux au ciel. Je me demande comment on peut encore lire Bassani ? Ses descriptions ringardes, son récit étiré comme un bout de guimauve vanille, vous ne trouvez pas ? Ses rebondissements différés mais téléphonés, les héros si tellement héroïques et caricatures, qui se cherchent des raisons de parler comme une vieille guenon poursuit ses puces et ne les trouve pas, et surtout, alors là, vraiment,
par-dessus tout, les bordées de la bonne conscience en fer blanc, ceinture et bretelle, pontifiant garanti Résistance et judéité, tout le blabla sur les bourgeois juifs et les fascistes, les faux semblants de la vérité vraie à la dimension de l’immense Bassani, ça fatigue, pas vous ?.. »

On se traiterait de coquins, de fiéffés, de félins, de Scapin, de t’exagères pas quand même un peu, ça c’est plutôt du Pasolini, on marcherait, on irait voir les ombres mobiles de La Mura, on demanderait Tu reviens souvent à Ferrare? On répondrait que jusqu’à présent pas beaucoup, mais tout peut changer, on boirait au retour du lambrusco glacé à la terrasse du Roma qui allait fermer ?


De toute façon, écrivait le bon vieil Emmanuel Kant, si tu connais pas l’autre, tu connaîtras encore moins ta propre conscience, donc démène-toi, laisse tomber l’urgence, regarde juste le film intérieur. Ou était-ce Rank ?
Dans ce jour lent, j’ai le sentiment que tout se décline par deux. Reste de vin au Vieux Ghetto ?
Le bruit du temps, 2021)
sur la table ronde du jardin rose, mais pas de trace de Silvia, bien sûr, et je suis dans mon jardin, qui est à peine le sien, protégé du solide portail, au milieu du quartier, au milieu des marques de l’ancien Castrum romain dont les lignes se dessinent encore nettement sur les vues de GoogleEarth, au milieu des anciens doubles bras du fleuve Pô qui faisaient de Ferrare une île avant qu’on déplace son cours, au milieu de La Mura.

Je m’approche, la mine la plus paisible et intéressée qu’on peut. Demande si : c’est ouvert ? Il interrompt son appel au smartphone : nettement, non. Il me sourit comme ferait la vieille gardienne du cimetière hébraïque : » pas de kippa ? » . Ému par le ratage que je pressens j’insiste. On voit qu’il peut s’irriter, décider de ne pas comprendre, faire mine de s’indigner, d’appeler les carabinieri, le rabbin, les Francs-Maçons de Ferrare, les fantômes des fascistes, d’arrêter des vélos,
mort subite. Pour longtemps( et ma vie est désormais brève) la synagogue, en travaux depuis sept ans, sera close à l’incroyant que je suis. Lors du précédent séjour à Ferrare, le cimetière juif s’était refusé, et pourtant cette fois j’y ai passé deux heures. Espérons, espérons, espérons,
Plaque usée ; toute en majuscules d’un graveur peu adroit mais attentif.
Ils ont eu de ces fous rires de jeunes gens dont les parents ont payé le dîner avant de partir en week-end à La Baule.
En vérité pour continuer leur manigance, ça se voit que c’est très goûteux, on a compris où ça risquerait de conduire, s’ils ne veillaient pas sur eux-mêmes, et chacun sur soi, comme une duègne sur son Infante. Leur sourire n’est pas une offense aux fantômes du ghetto : depuis toujours les chants et les danses des Séfarades ont empli la synagogue d’ici, ou les heures de prière de grands airs de fête, non, Mangeclous ?


On traverse des pénombres, les lampadaires sont eux aussi en week-end à La Baule, peut-être ? 
Mais la serveuse Julia ne tourne pas à droite rue Belfiori, et ne passe donc pas devant le jardin rose.


ovale des grappes au sein de la vigne, ovale des œufs durs doucement alignés naguère sur les comptoirs en zinc des bistrots, et un ballon de côtes, Patron, et tant d’ovales figurant un sexe sommaire, tel que dessiné par des artistes prébubères d’avant le porno, y compris sur les panneaux signalétiques prétendant diriger vers la maison de Bassani…
C’est un choix radicalement opposé au verbiage amoureux, tout bâti de pratique phatique sinon déjà phallique, certes, ça tombe bien, on n’est pas là pour ça. Notice ? Encore ? On va finir par se lasser… ? Allons-y, mais une brève cette fois, juste pour l’encadré de la note : » Étoiles dans l’assiette«



profitant du délai pris par le partenaire de jeu afin de rédiger son message, on n’a pas tant de doigts pour tant de plaisirs simultanés, anchois et clavier. Ils ajoutent la mimique, grimaces et gestes, pour souligner : 
A Mantoue, les gâteaux à 2 euros, près de la place aux Erbes, je m’en souviens. A l’intérieur de quelques volumes, les marque-pages sont faits de cartes postales, de cartons d’invitation à des vernissages, même deux factures de librairie. Plusieurs photos, que je veille à ne pas déplacer après les avoir regardées. Aucune d’entre elles ne monte Silvia, ce qui recule encore le moment d’apprendre quoi que ce soit sur elle – dans la mesure où une photo exprime autre chose que les intentions du photographe.

Bref, on ne voit quasiment rien sauf l’homme, et tout le reste doit s’imaginer à partir d’indices, on croirait un bon roman XXème. Ce qui frappe : les cernes profonds, l’épaisseur de longs sourcils, la moustache dense descendue jusqu’en bas de joues et- plus que tout ça –la masse épaisse de cheveux très frisés, extrêmement blancs, formés en une sorte de boule ronde autour du crâne lisse en son centre, tonsuré par le temps.


(1), la clandestinité urbaine et civilisée, un espace du secret qui rappelait à Giorgio (quand il s’en souvenait, de moins en moins, puis plus du tout ) ses propres secrets, et ses propres dangers. Encore une existence sauvée par le mensonge, comme dans la clandestinité à Rome, en 44. ALZHEIMER de l’amour, perte des mémoires sociales, ALZHEIMER, Docteur Folamour .

encore avant un jeune couple néerlandais, Peter et Maria, ébahis de soleil et de vins et de leurs propres corps nus dans l’ombre du premier étage,
représentants de commerce sans doute, entassés dans le BnB… etc.
Au jardin encore secret dans la maison enfin trouvée de Giorgio Bassani ? Moi, si je m’en émeus, Sylvia s’en fiche un peu. Merci l’alexandrin, ça rassure au passage, diérèse comprise.
Ainsi sont les usages, en temps de crise, c’est-à-dire de touristes, car, eux au moins, et sont à l’heure ( deux services possibles) et consomment n’importe quoi même à ce prix-là (ici, on a deux cartes, celle d’été, courte et chère, celle d’hiver belle et bon marché : réservée aux Résidents). Après tout, tiens, d’ailleurs, rien n’oblige au ghetto. Les meilleurs restaurants sont dans l’autre moitié de la ville où les plus pauvres touristes ne vont pas le soir, les restaurants chics des hôtels, ou les auberges cossues pour vrais Ferrarais, rien n’oblige si ce n’est l’étrange succession, depuis le début, et comme une promesse faite, de signaux référant à l’histoire juive de Ferrare. Puis, ça se voit, quand on arrive, Silvia compte parmi les habituées.
On peut parler musées ou jardins. Pour commencer. Parler de Ferrare la souple.
Terrible dans son évidence jusque-là clandestine à mes yeux, la maison n’a besoin de rien d’autre que ceci : murs jaunes, traces de plâtre, encadrement fatigué des fenêtres, sonnettes à l’ancienne disposées en ribambelle verticale

Peu importe, diraient Sergi, ou Mark, ou Cécile : les plaques des assassinés, sur les murs, victimes d’explosion à Bologne, fusillés à Modène, déportés à Ferrare, ce sont comme autant de plaques d’une maladie de Parkinson de la société.
A Ferrare comme à Venise on erre, on se perd, et on retrouve le Canal, ou La Mura, partout, on ne reste pas comme un lion dans sa cage, expérimentant les douloureuses limites de l’existence, mais on est comme un visiteur heureux qui explore son Eden, son jardin, imaginaire et vivant. Son plaisir : sa prison.
Poussé dans le dos par les cauchemars des fusils, et la veille assoupie des soldats d’hier, je sens comme les sifflements des souvenirs qu’on tire à balles réelles et à bout portant derrière mon dos, je file, je fuis, j’essuie, j’y suis ? Effrayé, effaré ?
La certitude visible et protectrice de la Mura, sa masse roux vert, me rassurent. Ici l’horizon est proche et immobile, la clôture apaise sa certitude. C’est le piège dans lequel nous vivons tous, le désir de rester protégés, le désir imbécile qui affadit tous les autres, dont celui de sortir en pleine terre, en pleine lune, exposé à toutes les surprises, explosé peut-être.


(1)
Travailleur quasi de luxe. Fils de riche. 



Sans doute, chaque jour, des Ferrarais passent ici, marchent devant, et bavardent des touristes en Lacoste rouge/crocodile vert, des joueurs du tennis voisin, des vieilles déguisées en concierges pour hôtels désaffectés ou musées vides.

Notre image commune de cet univers occidental, premier quart du premier siècle de ce millénaire : exhibitionnisme généralisé du dedans et du dehors. Mais ça ne prétend dire qu’une chose, toujours la même, si petite, note pour Agence ou rotondités affinées du short : MOI.



