« – On se tape un veggie burger au Gourmet tu connais » ? En route donc vers de nouveau le cœur de l’ancien ghetto, rue Saraceno. Saraceno, j’aime désormais le contour de ce nom, comme Ferrara, ou Beifiori. GHETTO, nom inventé pour ce quartier de Venise dans le nord de Venise, mais que Ferrare habita si bien.
Si vous êtes en train de bavarder avec NERO face au château où s’achève sa visite,
je vous donne le parcours, c’est compris dans mon tarif de rédacteur pour Agence : on passe par la Piazza catedrale ( deux Z à PiaZZa et pas de H à catedrale, chacun ses turpitudes sournoises pour écolier), hop à gauche la Piazza di Trieste, le long du Duomo (arcades, vieux le jour, touristes le soir), aussitôt la via Mazzini, on croise les ruelles
les plus célèbres du « ghetto »-mon-bonheur compliqué : Vignatagliata, Vittoria, la fin biscornue de Giuoco del Pallone, et voici l’enfilade de la rue Saraceno, déjà. Est-ce vraiment un parcours? Un labyrinthe? Peu importe, le narrateur ment et dément à volonté, NERO brûle la ville du récit construite par les bâtisseurs d’Histoire.
On dépasse, la Piazza S Antoni Abate. On a vu en route que l’invention du monde nouveau a été prononce par un polonais venu enseigner ici, déjà les routes improbables mais palpables du Savoir.
Aussitôt, voici le « Burger Corner« , vieil ami du regard et du palais. Sur lui mes notes sont au point. J’écris toujours en premier les notices sur les tables, c’est le plus facile. 
Une fois, j’ai proposé au Doyen, éternellement à la recherche de « thèmes » – repos à ses restes digérés- une série de notices sur les bancs publics et les places à l’ombre. Franchement, dis-je à NERO, je pensais qu’un voyageur surtout sans bagages a besoin des deux, pour toutes les raisons y compris peu avouables. Le Doyen, malicieux, a cru que je me fichais de lui, amicalement, comme toujours, et m’a confié une série de notuscles sur les bunkers de la côte normande, punition. Sauf que il y en avait un vers Les Roches Noires à Trouville, et que je pus ainsi voir Margot partir chercher des goulots, des boulots, des radeaux, des bouleaux, des Yann, des bulots mayonnaise, des Andréa.
La serveuse apparaît tandis que je solibreloque. Bien sûr, Nero la connaît, l’embrasse calineusement-, et je vois la main tatouée qui parcourt sans insister, de la nuque au sommet des fesses, et s’arrête à temps, toujours avec cet homme s’arrêtait à temps. Il n’oserait plus tant aujourd’hui. C’est bien.
Elle propse le vin blanc très sec et très frais de la maison, un peu raide, un peu vert, aussi mélangé que les propos du guide. NERO, lui, préfère les bières et les brunes, les artisanales dans tous les cas (la serveuse connaît la plaisanterie et sourit, mais je ne comprends pas ).
« – Ta femme n’attend pas, avec la petite ? » A la question NERO ne répond que d’un geste vague. La serveuse coupe habilement le flux des promeneurs pour rejoindre la salle dite « d’hiver », en face, c’est un peu long et ondoyant, elle porte le plateau sur le bout de son bras levé, ça tire les hanches, NERO ne perd rien du spectacle. Il va, d’un regard entre hommes, demander que je partage, mais se reprend, ça se voit que je ne suis pas un garçon à commenter les dos des femmes, encore moins quand elles ont le dos tourné, et surtout pas en short, chacune ou chacun la sait, en lisant ici. Au bout de la rue, venant de Mazzini, on aperçoit encore Silvia.
Elle est à son habitude, impériale et vigilante au milieu de sa robe cette fois jaune paille qui dresse son buste en proposition de danseuse.
Des lunettes noires fractalent ses yeux. Silvia bicolore ainsi que ferrare. J’ai envie de la convier, malgré NERO, qu’elle doit bien connaître (je m’interroge sur leur degré de complicité?
), si elle approche de notre table, encore masquée par d’autres plus proches d’elle. Mais la fatigue et les kilomètres du jour m’empêchent de courir à sa rencontre et elle tourne à droite, dans la très petite via Cammello, sans doute pour couper par San Gregoria? Les apparitions de cette femme, et ses rapides changements de costume, me laissent une fois encore perplexe. Cela non plus je ne le comprends pas. Souvent, à Ferrare, je ne comprends pas. Un souvenir à voix de rocaille, voix de fumeuse sensuelle, dirait : « Tu n’as rien compris à La Ferrara » …Silvia, dans le chœur de la ville ancienne, à quels desseins les dessins de ses parcours coïncident-ils? De quelles courses, à quelle heure ? Quels jeux pour quelles scènes ?
NERO commande tout sauf un veggi-burger, « Ce serait comme de boire de la bière ou du vin sans alcool, dit-il en peaufinant sa barbe, comme si le vin ou la bière étaient autre chose que le déguisement de l’alcool sous ses robes diverses, et du whisky sans alcool tu imagines, qu’est ce qui te brûlerait la gorge, tu aimes le whisky, toi ?
De toute façon, ici, c’est bien, tu sais ? » Oui, je sais. Le whisky du soir, je le préfère un peu tourbé , un peu turpide, propice au dévalement des brouillards.
Tout le récit de NERO est à la fois pur et faux, ce qui ( selon Alcibiade) peut aller ensemble, comme un éphèbe et son esclave conteur d’histoires.
NERO, dont la subtilité est immense, devine ma question : « Au fond, dit-il, la mémoire est une permanente ré-invention d’une réalité qui n’a pas fait ses preuves jusqu’à ce qu’on la repeigne en souvenir-fixe, mais rassure toi, j’aime pas Charlus ou Saint-Loup, NERO ne va pas se mettre à faire son petit péteux de Proust ». A sa façon désinvolte et authentique (« la gravité est le masque préféré des pédants », dit-il aussi, en se prenant pour un autre duc qui se serait vu retirer le tabouret par Saint Simon à l’instant de s’asseoir), entre deux apparitions de Silvia trop déguisée en Nadja pour touristes ( est-ce un métier de faire sa Nadja?), NERO affirme tranquillement que « l’irréel du devenir fonde le pathétique du présent », compris, le Français ? Compris, et toc, il boit sa bière d’un trait, sans souffler.
On dirait Laure Adler décrivant la fin des Vieilles dans « La voyageuse de nuit ».Quant à moi, l’effet de l’alcool ( je supporte mal), les errances, les passages au cru et aux culs des vélos du soleil me détournent de jouer la partition de la controverse d’amis, ce soir. Comme rarement, le sommeil me tire vers un lit vide. Bonne idée. Zero cachet de Théralène cette nuit. Dormir, sans rien ni personne, se peut-il ? On peut toujours rêver…

NERO : « -Tu dis plus rien ? »
Mais, lui non plus. On boit un autre dernier verre, bref creux de silence, de ceux qui suffisent à des amis de longue date. NERO est depuis tout à l’heure un ami de longue date, comme Ferrare est mon quartier d’enfance, comme Silvia est une marraine.
Passent des touristes enmusicanés, des mages hindous mal maquillés, puis de vrais Ferrarais? C’est l’heure cardinale où tout le monde se montre dans les rues, des aïeules à vélo tenant leurs jupes, des quadragénaires en chemisette téléphonant depuis le guidon, le groupe de quatre ou cinq jeunes filles dont trois sont privées d’intime surprise par l’étroitesse du short, c’est la donnée de base, mes notes abondent sur le sujet, mais c’est une part majeure de la ville.

« Tu les regardes » observe NERO, « on dirait que le Municipio les engage pour passer la journée à sillonner les rues à vélo et en short, c‘est très très bon pour le commerce, tous les genres de commerce », ajoute-t-il avec un clin d’œil. « On a toujours tout mélangé. »
Je ne réponds pas, je prends des photos sur mon petit carnet, l’Agence n’attend pas que je fournisse des adresses pour ceux qui partent en quête de «tous les genres de commerce », les Juniors – davantage encore que mes collègues Cécile, Mark, Sergi- veillent à une haute tenue de nos textes, rien qui choque dans les « notices ». « Tu fais ton Pérec, ton épuisé tenté par un lieu ferrarais? ». Il ajoute, déjà croquant dans la viande : « Moi, c’est pas shorts et Proust, c’est définitivement mini-jupes et Stendhal, chacun son miroir, chacun son chemin, maintenant que le miroir est revenu des labyrinthes narratifs type années soixante-dix, et que la route du récit passe par la sinuosité du nombril , tu te rends compte, le Français?«
Notre parcours un peu échevelé – visite des Mystères -a rebondi de fantasmes en fantômes. Tout cela ne produit que des échos ou des mots un peu vides, paroles gelées de la dive bouteille, et c’est bien.
La ville ( la vie, dit NERO, la ville tout pareil, illusions de ruelles) est peuplée de vieux bonhommes tout vides qui marchent encore parce que les récits les tiennent debout et les emplissent de ce futur parfait, qui est le rêve des Anciens depuis l’origine du monde : recommencer le récit, mais en mieux, cette fois. Inventer un autre centre. Copernic.
Hier, dans la cour du Palazzina Marfisa d’Este, musée déporté un peu à l’écart des circuits touristique normés ( je devais être le seul visiteur de la journée…), ce tout petit palais bloqué entre sa Loge Renaissance (ici tout est loge, rirait Nero ) et le jardin aux lauriers mal taillés, comme si l’extérieur l’emportait sur l’intérieur, j’ai revu la statuette de ce garçonnet, au centre de la fontaine marquant le cœur du jardin.
J’apprends par NERO que c’est un faux.
L’original, que l’eau de la fontaine altérait (plaisir du vocabulaire !), a été déplacé vers l’intérieur du musée où une vitrine le protège des balles ou de regards intensifs, deux risques zéro, du reste, à Ferrare, ici, mais le métier d’un musée est de protéger au mieux du risque de la vie. Ferrare : le faux dehors, le vrai dedans, des maquillages pour détourner le curieux, voilà pourquoi on est amoureux. Pour un peu, on croirait l’une de ces discussions sur les bâtis sans extérieur (ou l’inverse) dans le superbe « La découverte du ciel » de Harry MULISCH, qui pèse dans ma valise, et raconte la recherche des secrets. Néro boit, Ferrare triche, ça n’empêche pas la littérature.
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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 71/99, Chapitre 23 – début . Rien que des fantômes gais et baladeurs. A suivre , et finir, en mars encore.







J’avoue : certaines des compositions lexicales du guide me laissent confronté à l’indéchiffrable.
Traces de Templiers ou leurs héritiers de Chevaliers de Malte. « 
une histoire de marque laissée par le diable selon « les gens du temps », la chapelle daterait de
Sans même évoquer la gargouille qui pisse la matière première de l’Alchimiste, reconnu à son bonnet d’initié aux Mystères.
J’ai retenu le guide NERO depuis Paris. C’est via delle Scienze, le cœur du cœur médiéval et (donc, ou presque ) du ghetto. NERO, apparaissait à gauche, sur un bandeau vertical, en surimpression de ce duplex 33B Belfiori, dont j’ignorais qu’il deviendrait « mon »jardin, avant d’être clos par le virus,et donc disparu de mon horizon sentimental, car Silvia loue désormais à l’année..



Il parle Italien, traduit souvent le mot principal,
















du défunt docteur Francesco, n’avait une seule fois mis les pieds ».
Mais c’est un pur prétexte.
Lui et elle n’ont plus de rapports physiques, il habite sa petite chambre d’enfant, à côté de la chambre conjugale où elle dort. Elle, « sort », et lui songe à
Pour un peu, on lui donnerait cent lires, ou une médaille, brave homme. Ce bon vieux coup du « bouclier contre l’occupant », tu parles. Air connu
Quelques marches dans les images de souvenir, dans le souterrain mou de nos mémoires, descends un peu, et la vérité glissera de biais comme un crabe sur la plage, mais c’est déjà ça ? Non ?
On a déjà lu Bassani décrire les fascistes estimant qu’ils « avaient somme toute fait preuve d’une remarquable modération ».



C’est la méthode : on collectionne, on ne vole pas. Mais on connaît déjà la tasse, ses inscriptions rouges et noires, la tonalité très Miro de la composition.
(Photo ch Gaudin)
Des ombres à chapeau fréquentent les librairies d’occasion : l’auteur cherche sa Cavale, sa Kabbale ?
mon guide en Mystères- vous verrez son impatience, mais patience pour la voir.
Là, donc, à se fenêtre de bourgeois impotent,veille un certain
qu’il était un Franc-Maçon de haut grade), il est devenu paralytique à la suite d’une contamination syphilitique. Statut matrimonial, en 48, date de la fin de la nouvelle choisie par Bassani : séparé (sa femme vit seule ailleurs, un studio où elle reçoit des « amis », très fardée, pas la peine d’insister).
La paralysie le réduit à peu, à peine deux ans plus tard, elle le révèle bizarrement à lui-même et lui permet de « faire de sa vie, jusque-là insignifiante, quelque chose de clair, d’intelligible » : il existe. Du gonocoque porté à la manifestation de l’existence de l’être? Sournois, le Giorgio, non ?..
Dans la bande, certains déjà s’expriment sur le « temps d’avant » (et toc, autre cercle, autre Retour dans le Retour), ces excellents moments des tout débuts du mouvement, avec le regret de « l’arrêt de la Révolution et le crépuscule définitif de l’ère glorieuse des expéditions punitives », de « 1919 à 1921 ». Il y a toujours un temps avant ce temps et ce temps a toujours été meilleur. La nostalgie du narrateur, héros fasciste déçu – expose crûment la vacuité de l’Aventure : en 48 heures de 1922, alors qu’on soutenait « La Marche », pensez donc, on n’y croit pas, on n’a même pas aperçu le Duce, malheur sur notre piètre figuration de Ferrarais à chemise noire.
Et à Rome l’activité principale a été non pas de pratiquer la Révolution, déjà « finie », mais de « filer à la recherche d’un bordel » ( quelle énergie débordante). Au retour, « fiasques de chianti », car « il ne restait qu’à boire et à chanter ». Caricature d’Italien !
Irrité de cette résistance, le chef fasciste revient à la charge. Son insistance devient une envie pressante. Revolver au poing ( car on est des braves, saouls, tirant de travers et pissant sur ses bottes, mais braves) il contraint donc le pharmacien ( qui ne l’est pas encore, papa n’est pas mort, mais ça me simplifie la lecture et les repérages dans cet entrelacs complexe, de le nommer pharmacien, ou paralytique) , à monter avec une dame-dont il n’y a rien à dire sauf qu’elle fait sobrement le job- cela nous le savons car le chef fasciste militant, revolver toujours bandé et brandi, bien en main, tient à observer les détails très intimes de la scène pour vérifier que les deux « accomplissaient bien et jusqu’au bout leur devoir ». Désarmante main armée. On se croirait une nuit de noces Grand siècle, pour valider la descendance princière. Le cru, pour croire, faut voir. Principe de chemise noire.
Cet incipit décrit autant le romancier lui-même (son œuvre longtemps assez confidentielle, recueils peu lisibles de poèmes, etc.) que le personnage plutôt central bien que falot mis au cœur des récits de Ferrare, le « bourgeois juif » où se reconnaissait le Professore Bassani, ou mieux encore, que le thème majeur de cette œuvre tout entière : l’absence du dévoilement, une vérité jamais dite sauf en parcelles, une vérité que le lecteur cependant connaît.
L’effondrement délibéré d’un certain ‘réel’ minutieusement observé de visu au profit d’un mensonge sans parade, voilà ce qu’est le ressort profond de la nouvelle, la mécanique du déni tranquille, et par là même l’image cachée dans le tapis qu’est « Le Roman de Ferrare ». Puis par contamination, le mode de fonctionnement de toute la ville, la province, le régime de la démocratie chrétienne, l‘Italie récente ou actuelle, la mémoire européenne, la Mémoire percée de toutes part de notre Histoire. Des plaques fixées sur des murs, mais peu visibles, disent toute l’histoire du XXème siècle : meurtres et oppressions, effets d’oubli. C’est si simple, l’oubli. 






A cette date, les Alliés ont libéré la moitié sud de la péninsule, gouvernent en direct Rome, s’occupent de divers fronts et de futurs débarquements, et piétinent pour remonter sans hâte vers le nord, y compris Ferrare, le nord fasciste encore, où les nazis sont venus et immensément puissants – et redoutables. Ils gouvernent Ferrare, les nazis, même travestis en fascistes de Salo.

Rien à vivre avec du plastique.


On acceptait cependant de me parler ( en raison de mon pouvoir d’achat supposé), dans un Français rapide mais consistant : efficace. 
San Pietro, Fondobanchetto, même Ghisiglieri ou Carlo Mayor, bien que ce soit la seule rue bruyante du vieux quartier, la seule avec une circulation, vous savez qu’elle recouvre l’ancien tracé d’un peu de Pô avant qu’on détourne ce bras qui faisait de Ferrare, en des temps très anciens, 
et que l’étudiante interviouveuse- à peine ses vingt et un ans – et habile en diable, ( habile aussi en vrai, peut-être ?) présentait d’indéniables qualités propres à créer une confusion, voire une forme d’hébétude
-ce à quoi n’importe quel sexagénaire hétérosexuel ne peut tenter de résister, ou de s’opposer (encore un propos de nature à aiguiser les ciseaux des Juniors).
et ce fut pour lui 
une probable intérimaire tapote ou feuillette, belles épaules brunies et larges dans l’échancrure généreuse du T shirt, coupées par la double bretelle en dentelle noire qui assure à sa pudeur une protection minimaliste. Encore des mots, vont murmurer les Juniors de l’Agence ?
Trois ou quatre salles enchaînées, mal éclairées au néon sale, dont la muséographie doit remonter aux débuts de la Résistance constituent objectivement une résistance au surgissement du XXIème siècle. Elles contiennent de vastes tables couvertes de couches sédimentaires où sont présentées d’allusives alluvions aléatoires, peut-être, couches multi-décennales de coupures de presse, de reproductions de courriers officiels, de fac-similés de documents rares, de photocopie de brochures, manifestes, libelles, notuscules, courriers secrets, fragments indiscrets, devenus ( ou ayant toujours été, tant la démesure de l’accumulation semble avoir limité à l’essentiel la volonté de lisibilité) en grande partie indéchiffrables. 
jamais un écrit sur leurs discussions, rien sur leurs rages, pas une page sur leurs ententes et leurs déchirements, pas une archive sur leurs pièges où se prendre soi-même, pas le moindre petit morceau de papier pour servir de preuve, pour infléchir le raisonnement de l’Histoire, pour enfin savoir, savoir pourquoi, savoir comment on passe de l’Amour du Peuple en 1791 aux fosses communes du cimetière de Picpus en 1794.


Une notice, plus loin (ici rien ne se raccroche nettement à rien) : « la fotografia con il marito Ulisse ». Une autre fiche 



Libération vengeresse et lavant tous les honneurs, sauf ceux qui sauraient se rendre utiles une fois encore, les Français et se sont débarrassés de l’affaire vite fait, déposé le petit paquet, comme on pratiquait naguère les avortements clandestins, en cachette, avec bouquet d’herbes ou aiguille à tricoter, ou comme baissaient la tête et les yeux les notables quand ils sortaient de la séance au bordel avec les copines, ou de la tenue en loge avec les Frères, un peu trop tôt pour que les honnêtes mères de famille du centre-ville ou les soeurs à cornettes fussent toutes rentrées chez elles,

attendre leur mari, le meilleur compagnon à la maison de passe, plus long Orateur de la loge, toujours partant pour une tournée, Eusébio, mais il suivait de peu, il avait toujours été un peu lent pour l’intime ou le discours, c’est pareil. Chacun son rythme.
D’ailleurs, les biographies et les vieux copains se souviennent des Résistances de Giorgio Bassani, dont ils sont fiers par procuration, comme s’il avait été des leurs à chaque instant, Giorgio par ci, Bassani par là, on finit par lasser.
Mais l’histoire commence vraiment avec la Résistance à l’Autriche et tu n’étais même pas né, mon petit Giorgio. Mazzini, Garibaldi, Victor Emmanuel, Cavour, ça te dit quelque chose ? Bien sûr, tu étais professeur à Ferrare, savant, puis longtemps à Rome, d’abord en fuite, puis admiré, puis célébré, puis oublié de toi-même par toi-même dans l’extermination interne de Mister Alzheimer…
Lumière où rayonnent des poussières levées par mon passage. Puis, dans le cœur de l’athanie déserte, même privée de murmures ou d’oiseaux, on songe à ces rites, aux questions pour lesquelles des bavards fuyards, auteurs de troubles et penseurs de rien, n’auront plus de réponse.

La ligne large coupe la ville en deux d’une manière brutalement radicale, c’est un étonnement que je revis et répète, un mur, deux villes. Comme si on lisait dans son plan même 
De dos, quand elle consulte les données, c’est un joli cou. Elle prétend aussi -erreur de jeunesse- aussi, 


Je cherche des
Au milieu de l’un des enclos, deux stèles verticales juxtaposées : ANGELO ENRICO BASSANI/ MEDIC CHIRURGICI 1885-1948 et DORA MINEBI/VED BASSANI 15.10.1893 -11.5.1987, les parents.
Le salon funéraire a été construit comme toute une partie ancienne du cimetière : en grand format, et en matériau de prix. La double porte coulissante est close, mais mal. Poussant sur le métal lourd (les rails au sol n’ont pas servi depuis longtemps ), on parvient à dégager l’interstice d’un passage.





Une vieille dame ouvre, canne en mains. Le petit vestibule conduit au fond sur ce qui doit être un micro logement de fonction, selon les odeurs de cuisine. A gauche, dès l’entrée, les premières sépultures s’aperçoivent derrière l’arche ouverte.
Sur un énorme registre déjà très vieux. Il faut indiquer son nom, la date, son pays, le statut du visiteur s’il n’est ni famille ni rabbin, donc sans motif légitime. On s’inscrit à la suite d’une Canadienne, d’un Belge, d’une Australienne, deux amies néo-zélandaises dont les passages sont séparés de plusieurs jours.
A peine dix au cours de ce mois d’août presqu’achevé. Tous ont des métiers de science et de culture, évoquent leur thèse, leur recherche. Qu’écrire dans la colonne des « travaux » quand on n’est plus sur le chantier ? « Excusé » ? Clandestin bénévole ? Randonneur égaré sur les pistes d’un jardin ?
Ailleurs, de nouveau très serrées l’une contre l’autre, dans une sorte d’enclos au milieu de l’enclos – toujours les cercles dans les cercles- les tombes sont formées, ou surmontées, d’étroites pyramides très effilées, sur lesquelles- usure et soleil- des caractères hébreux sont devenus presqu’illisibles. 



Ce fut donc, après passage de tout ce que la région comptait de ferrailleurs, ou de marchands de surplus, ou de promoteurs déboutés, un parc. Il faillit s’appeler Staline, Italie 50, mais la conception tardait, Staline c’était moins qu’auparavant le petit père du peuple. Lénine, évoqué, c’était quand même too much, et qui plus est embaumé. Trotski n’allait pas revenir avec son piolet transformé en binette, de plus le PCI tournait vinaigre. Un jour, bien plus tard, ce qui était longtemps resté l’anonyme « Jardin municipal du nord », après les succès de librairie, fut baptisé « Parco urbano G. Bassani », même un nul en Italien comprend de quoi on parle : de l’urbain Bassani.

Pour une fois deux impasses successives, j’enfile la Via Certosa, plus étroite, soudain mise en ombre par de très hauts platanes. On parvient en face du Cimitero della Certosa et les arcades célèbres, au centre l’église San Cristoforo alla Certosa, le parfait alignement des murs et bâtiments affiche le triomphe à présent paisible des catholiques toujours très proprets et bien rangés dans leurs tombeaux à fleurs de plastique et couronnes de fausses perles.
On admire les murs ou les volutes reproduits dans tous le guides. Joli travail, notes prises, notices rédigées. J’en épargne le texte à ceux de l’Agence, ils n’ont pas encore digéré la notice « BurgerGourmet » ( ou « GourmetBurger »? Je ne sais déjà plus ), d’il y a quelques épisodes.

Passant rue Mazzini, je photographie les plaques-souvenir sur la façade de la synagogue, dans une lumière en train de grandir ; des passants de nouveau me regardent, s’étonnent, tentent de comprendre mon intérêt pour ces portes et fenêtres closes, les murs fatigués, qu’on dirait abandonnés, ou des plaques désuètes.

Rien de tel : depuis, Ferrare est devenue cette ville du festival des musiques de rue, exaltant ainsi sa détresse même pas cachée, celle d’une vieille qui refuserait d’exhiber sa peau désormais trop large sur les muscles amoindris. Si j’aime Ferrare, c’est qu’elle ressemble à nos vies banales d’hommes ordinaires (et quelle arrogance de se croire autre chose qu’ordinaire) : elle a aidé, elle a menti, elle a gagné, elle a trahi, elle a aimé et puis encore abandonné, tout ça n’empêche pas de vivre. 
Et toc. Avouons que, pour lui, se mettre a écrire à cet age fut assez brumeux.



Controverse (d’ailleurs inaudible en son temps) sur laquelle Foucault ( visionnaire, surtout de nuit ) refusa de s’engager, lors du célèbre dîner avec Roland et le jeune Hervé ( Jean-Marie s’était fait excuser, une mauvaise passe), au chinois de la rue des écoles, « chez Oncle Oh ! » ( le propriétaire détestait le Vietnam), je cite ( selon des sources informées) : « Mon chéri, affirme Foucault en finissant le saké, si tu te dis que tu aimes ton cul, tu passes pour un nœud, et si tu dis que tu n’aimes pas les nœuds, tu passes pour un faux-cul, donc le mieux est de se taire, mon petit Hervé.».Il va de soi que je n’aime pas cette sorte de vulgarité feinte, je ne répète ces horreurs que par un sens pur du devoir. 


A présent, les itinéraires sont inscrits dans mes jambes comme les pas du berger sur la pente,
ou les rêves d’un Homme qui dort.


