YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 76/99, Chapitre 24 – FIN : une gardienne mutique et sauvage.

( INSTANT MEMORIEL ( quelle affreuse expression) : mis au point dans la version définitive le 19 mars, début de CONFINEMENT III ( un an après le commencement de CONFINEMENT I) ce post est programmé le 13 AVRIL, date anniversaire de la mort de GIORGIO BASSANI à l’ospedale san Camillo de Rome en 2000. )

Quelques enjambées, peu de mètres, et ce doit bien rester l’un des rares lieux non foulés par mon paresseux pas dans les vieux quartiers de Ferrare, et c’est pourtant celui où dort la maison, étalée comme ferait une grosse chatte abandonnée au soleil dans le jardin rose de Silvia. Via Borgo di Sotto, je répète, je note, je souligne, je redicte, j’indexe : Via Borgo di Sotto. De Bassani LA MAISON, avec tout ce que cela comporte de jardins et de secrets. On va savoir. On va voir. Sans doute. Peut-être. On va voir.
Terrible dans son évidence jusque-là clandestine à mes yeux, la maison n’a besoin de rien d’autre que ceci : murs jaunes, traces de plâtre, encadrement fatigué des fenêtres, sonnettes à l’ancienne disposées en ribambelle verticale
Je progresse dans les trous de ma mémoire, comme si des insectes xylophages avaient, peu à peu, clandestinement rongé en silence toutes ces poutres qu’on croyait solives et qui se révèlent paille, au point que vont s’effondrer les charpentes de l’existence.
«  Eh ben, des phrases comme ça », dirait-on parmi les astucieux collègues de l’Equipe, Cécile, Sergi, Mark, « y a que toi pour en dicter ».

Parvenant ( je le crois )au terme de mon chemin solitaire, j’associe leurs visages à ma joie.


Debout devant la maison qui me protège par son ombre brute, je me souviens que mon Giorgio, notre Giorgio à elle et moi, souffrit «  dix ans de solitude », pendant les progrès d’ , solitude au moins en ses intérieurs, malgré sa présidence jadis du festival de Venise, malgré ses prix et les succès, malgré les honneurs et les voyages, une solitude couchée sur le silence du dedans, comme une encre d’espion se détruisant peu à peu, même si une charmante accompagnait ses gestes et maquillait ses oublis pour en faire des caprices, possible maîtresse ( après bien d’autres) qui s’estompait à force de tenter de lui épargner l’oubli, à lui.

J’imagine Giorgio Bassani à la fenêtre sur la rue, au balcon, un des rare balcons de ce quartier. Il fume une pipe et Pasolini pense « Ceci n’est pas une pipe ». La magnolia dans le jardin, à droite près du mur jouxtant le musée Riminaldi, crée des soucis. La floraison a été tardive, avare. Giorgio, ça l’agace ce matin de juin. Dans le garage- le porche se voit un peu décalé de la façade centrale par rapport au balcon- traine encore la fameuse FIAT 1100, dont il n’a jamais voulu se séparer, même avec les kilomètres à faire jusqu’à Rome, puis l’argent, d’abord l’argent des scénarii, des contributions à des films. Scénarii et adaptations, il s’y met sans réserve le professeur, rédacteur en chef : trois en 1952, Soldati, Antonioni, deux en 53, six en 54, six dans l’année c’est presqu’un métier à temps complet, encore deux Soldati, mais aussi Zampa , Blasetti et- excusez du pas peu – Visconti, et même, en 1958 , une dernière participation à ce qui n’est pas une étoile du cinéma, la « Teresa Etienne » de Denys de la Patellière.


On se demande ce qu’il fichait là-dedans, d’ailleurs plus rien ensuite, sauf des doublages – dont pour son ami de toujours, Pasolini et surtout, surtout, le succès d’écrivain venant, les films adaptés de ses propres romans, parmi lesquels la fameuse « La Lunga notte del’43 », dont le scénario est signé Pasolini pour arriver –enfin ?- à ce qui a fait de lui une célébrité internationale au moins pour quelque temps, et de moi un chercheur en Bassani : en 1970, « Il Giardino dei Finzi-Contini », avec rien moins que Dominique Sanda, Helmut Berger, Fabio Testi ( ces noms éveillent ils encore quelqu’image ?), Ours d’Or à Berlin ( et revoici la médaille d’or), bien que Bassini, toujours, ait regretté la « trahison » d’une adaptation selon lui ratée par les scénaristes, Bonicelli et Pirro. Il est vrai, d’ailleurs, le film je l’ai revu dans un de ces cinémas du Quartier Latin spécialisés en retours de l’oublié : la trahison est grossière, surtout à la fin.
A titre personnel, mais parce que j’aime banalement ce comédien, Philippe Noiret, le troisième film tiré d’un roman, en 1987, est celui que je préfère, le plus discret aussi, « Gli Occhiali d’oro », détenteur d’un prix – pour la musique d’Ennio Morricone -, le Prix Donatello, je ne vois pas, Donatello non, ah oui Donatello.
Dans un tiroir de la commode à l’étage du grand père, longtemps chef de service à l’hôpital (dans la vaste maison la famille vivait entière, mais c’était une autre maison?) ( tant pis, je tiens personnellement à ce que celle-ci reste SA maison. Ma Maison), des tirages sépia, des plaques anciennes de photographie, l’une d’entre elles pourrait représenter la plaque sur la façade de la synagogue dite espagnole, mais la remarque est anachronique. Peu importe, diraient Sergi, ou Mark, ou Cécile : les plaques des assassinés, sur les murs, victimes d’explosion à Bologne, fusillés à Modène, déportés à Ferrare, ce sont comme autant de plaques d’une maladie de Parkinson de la société.


Ce qu’on sait s’oublie, et ce qu’on ignore fait trembler (seul ce qu’on a imaginé reste), les mains sur les livres, les doigts pour la pipe, les jambes pour des cheminements, le cerveau pour la mémoire, qui est l’autre nom du progrès. Il faut suggérer la lecture des plaques à tout passant, short ou pas.
Bien sûr, j’ai lu que Giorgio Bassani, tôt, a cessé de vivre ici, dans cette maison ou ailleurs à Ferrare, parti en 43. Professeur romain, scénariste italien, écrivain de partout. Et alors ?
Je sonne. Nul ne répond. Je m’y attendais. Debout, comme dénudé par la surprise, mélangé au soleil et à mon ombre, je me raconte une histoire, celle d’une brève entrevue aveune gardienne mitique et sauvage. Ce qu’on invente reste. L’empreinte de mon doigt s’installe sur le bouton de cuivre, preuve ou témoignage. Je ne vais toujours rien savoir du jardin intérieur, ça fatigue fatidiquement.
De retour par la voie directe, la voie sèche : via Borgo di Sotto, puis rue Saraceno, rue Belfiori, le jardin rose.
Ainsi, je m’aperçois que la maison de Giorgio Bassani, tant rêvée, tant cherchée, quête inaboutie et symbole enrichi, la maison est à six minutes de mon duplex, quasiment c’est une ligne en équerre. Je m’en veux d’avoir si longtemps choisi plutôt les cercles, les détours, les arrondis, les ovales. A cause de Bassani, et de tout ce qu’il raconte sur la construction en cible concentrique de son texte, les spirales, la rondeur, les brumes, l’ellipse géométrique et stylistique, seulement pour que je n’ose pas la lumière de l’équerre.
Well done, Giorgio, well done, old chap ( dirait Blake)(ou Mortimer ?)
Au retour, je croise Silvia quittant le 33B. Elle part faire des courses. Je regarde la montre, oui, c’est son heure. Depuis mon arrivée, nous ne nous sommes pas vraiment vus.
Dans la rue, on s’invite à dîner. Ce soir ? Ce soir !
Retour via Belfiori, 33 B, c’est à côté, mais dans cette moitié de la ville, les rues de l’ancien ghetto sont toujours à côté, proches, à portée de marche et de mémoire. Les souvenirs c’est pareil : tout est à côté de tout mais il faut tracer le bon itinéraire.
A Ferrare, comme à Venise- et voilà pourquoi ces deux îles restent insurpassables par aucune mer d’hautes eaux ou haute saison- l’errance ne conduit jamais nulle part : impossible de se perdre même si tous les labyrinthes semblent à portée de sortie en même temps et infinis, et de vastes pièges ouverts sous l’attention des passants. A Ferrare comme à Venise on erre, on se perd, et on retrouve le Canal, ou La Mura, partout, on ne reste pas comme un lion dans sa cage, expérimentant les douloureuses limites de l’existence, mais on est comme un visiteur heureux qui explore son Eden, son jardin, imaginaire et vivant. Son plaisir : sa prison.
Explorer mon Bassani, exploiter son jardin.
Douché, avant que ma loueuse (qui ne me loue pas, du reste, beaucoup, je trouve) revienne, j’écris ou dicte à la table du jardin, malgré les chansons italiennes sirupeuses d’un vedette locale, en dépit de odeurs de viandes cuites dans l’huile d’olive première pression à froid, et moi j’écris, j’écris, je parle, je parle. On ne sait encore si cela finira en rapport, en notuscule, en rêve debout devant la porte, et si les collègues de l’Agence seront contents, mais peu importe désormais. J’ai mon jardin. De Bassani.

C’est pour moi, le jardin de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 76/99, Chapitre 24 – FIN : une gardienne mutique et sauvage. A suivre, Le chapitre 25 – assez difficile ( ou délicat?)- il faut attendre le 20 avril, on espère.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 75/99, Chapitre 24 – milieu. Quand le patient parle, je n’écoute pas les mots.


Reprenant le parcours depuis la piazzale medaglie d’oro, je rameute les souvenirs des errances d’avant. Lors de mon premier passage, encore préservé de mon actuelle et de plus en plus nette addiction à la quête du jardin, avais-je pris la petite rue Caneva ? Suivant à leur pied les remparts, ici plus que jamais imposante masse de terre et de briques couverte de gazons et d’arbres, je tâtonne, comme un navigateur aveugle attaché à son mat.

Sur une vitrine de pharmacien, j’espère non paralytique, le thermomètre dit encore : 36, et parle en Celcius.

Une fois de plus, je longe la caserne abandonnée, via Scandinavia, des guérites de guet aux toits perdus ‘terrain militaire, surveillance balles réelles’, on croirait qu’ils défendent la maison Bassani et ses souvenirs privés les plus intimes. Poussé dans le dos par les cauchemars des fusils, et la veille assoupie des soldats d’hier, je sens comme les sifflements des souvenirs qu’on tire à balles réelles et à bout portant derrière mon dos, je file, je fuis, j’essuie, j’y suis ? Effrayé, effaré ?
Le chemin est devenu parcours, ma route épreuve à toute épreuve, ma déambulation errance, mais j’aime avec joie cette façon de me croire …

…perdu dans les entrelacs d’une ville absolument cartographiée, restituée en 3 D par n’importe quel GPS.

On se fait peur en croyant explorer un paysage déjà connu, c’est ce qu’on appelle vivre.

L’ombre lentement pousse sa marée sur mon visage de marin, comme une lèpre qui serait le passage du jour. Jean-Jacques disait un soir, nous étions sept attendant l’ouverture : «  Quand le patient parle, je n’écoute pas les mots, je n’entends pas le sens, je ne perçois que la musique de l’inconscient, ce langage des sons qui structure sa mémoire, invisible, cachée, livrée, parce que dans cette musique écrite d’elle-même se rencontre la vérité. »

Je tourne trop tôt dans une petite rue dont le nom ne figure pas sur le plan de ville, et que j’ignorais.
A force d’insolence indolente au soleil je frise l’insolation ? L’isolation ?
A plusieurs reprises je retourne en arrière, reprends une ruelle aguichante, renonce à son espoir de galets ronds durs au pied, reviens.La certitude visible et protectrice de la Mura, sa masse roux vert, me rassurent. Ici l’horizon est proche et immobile, la clôture apaise sa certitude. C’est le piège dans lequel nous vivons tous, le désir de rester protégés, le désir imbécile qui affadit tous les autres, dont celui de sortir en pleine terre, en pleine lune, exposé à toutes les surprises, explosé peut-être.

C’est ainsi que j’entends les rebonds des balles de tennis. Fatigué, pensée morte et tête usée, on écoute mieux. Épuisé, on écoute tout. Mourant, on doit écouter la profondeur ?


Les mêmes balles jaunes que deux mois plus tôt, celles – bien jaunes- qui s’écrasent parfois en tâche d’étoile sur le poitrail, sur le revers, à gauche.
Petite place, jouxtant le musée presque vide, Palazzo Bonasconi, réduit à deux salles par « Les Travaux ». J’avais bien entendu visité, devoir interne oblige, puis laissé une phrase gentille lors de mon passage, il y a quelques semaines. L’envie d’aller roder du côté du tennis est forte. Mais j’entre d’abord au musée, à cela on repère mon âge. Dans la cour, on voit toujours la petite FIAT blanche portant le lettres noires ‘Comune di Ferrara ‘.

La fois d’avant, je l’avais utilisée pour mon blog, la décorant d’étiquettes, cartes de visite, ruban bleu, lunettes à grosse montures bordeaux, les accessoires usuels des anciennes  » Séquences Publiques d’Oubli »( voir supra, post 1 à 175). C’est cela qui m’avait dissipé, détournant l’attention de l’essentiel, des maisons voisines. J’étais passé devant elles sans même les regarder, je marchais stupide, quasi démarche d’aveugle sans canne, en visionnant debout les photos à l’instant prises sur le Nikon pour mon blog alors vivace : ydit-blog.

Gonflé de présent, on paie le futur.


Après la visite, je pénètre dans le saint des saints du jardin des Finzi-Contini, le Tennis. La partie est rude, l’acharnement sur les balles les transforme en boulets. C’est cossu, protégé de belles briques, entouré d’arbustes, de lauriers, d’acacias, d’un Club House très confortable.
Pas de surprise : « C’est réservé, c’est strictement, c’est aux abonnés, c’est interdit sinon, c’est dit, en 38, déjà, « lois raciales », c’était dit. Deux sexagénaires en forme haut de gamme jouent contre deux femmes beaucoup plus jeunes, mais pas moins dorées. Les quatre m’ont observé avec une méfiance accrue lorsque j’ai photographié la plaque émaillée un peu écornée, peu visible sous les feuilles, qui rappelle cette exclusion –bien réelle- de Bassani, dès 38, en juillet, l’un des fils rouges du «Jardin des Finzi-Contini », Bassani qu’on voit très souvent, dans les biographies, en large short blanc ou sur un court, et qui a été champion régional.
Je regarde, je savoure, j’écoute, ça les ennuie, je les emmerde ( parfois, un peu de vulgarité traduit l’intensité).
Quittant le club entre deux haies de laurier je commets une faute de jeu, une erreur de parcours, comme un enfant qui confondrait gauche et droite, mais les amis et les juniors le savent, et ça ne s’arrange pas d’année en année : je suis un dyslexique du cheminement, un dysorthographique du souvenir, je fais des fautes de mémoire, toujours.
Soudain, ça mérite qu’on utilise le mot, elle est là, tout près, à l’autre angle.
Je suis resté ligoté par mes propres angoisses ou orgueils, et je n’ai jamais pris la peine de regarder mieux. De sorte qu’un court tronçon de rue, vraiment très court mais bien réel, une espèce de petit pan de mur jaune dans la rue m’avait échappé.
Et voila.
Si je persévérais dans l’allusion transparente : « Ce fut comme une apparition », hexamètre célèbre. Au coin de l’angle (concept piquant), au long du musée :

LA de BASSANI, LA –oui- MAISON. Avec ou sans jardin, mais, my God, the Bassani’s house.
Le musée pour rien et comme pour rire visité pourtant deux fois en deux passages a masqué de son évidence vide la maison de Giorgio Bassani. L’attrait pour les traces de l’Histoire a détourné le chemin des histoires, Bassani, maison, Ferrare, ici, là, moi, maison. La ruée du plaisir provoque l’altération du langage, c’est connu, Encore !
Implacable et nette. C’est LA. C’était ICI. ici, le terme.
Les amis psy prétendraient que je me suis plutôt refusé à la voir.

Maison.

Bassani.

Jardin. (1)

Moi. Refusé à la voir, déni, afin de prolonger encore un peu le temps de l’escalier, le plaisir de l’escalier, encore une minute monsieur le bourreau.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 75/99, Chapitre 24 – milieu. Quand le patient parle, je n’écoute pas les mots. (1) : introduite à temps, l’image à connotation érotique … A suivre ; épisode 76, fin du chapitre 24, programmé le 13 AVRIL, date anniversaire de la mort de GIORGIO BASSANI en 2000.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 74/99, Chapitre 24 – début. Le murmure incertain des lectrices à son tour s’amenuisant.

Chapitre 24

Sale histoire.
Le réveil, ce matin, est pareil au satin :
Facile, rapide, un café, trois cafés.
Quel pétard.

Levé tôt. Incertain de moi-même, et de ce qui réveille mon attente, je vérifie dans la poche du court short la présence de mes vrais papiers. Soudain, plus qu’ailleurs, ici je redoute d’être surpris sans identité, comme un migrant éthiopien pris la main dans le sac de couchage. Mémoire italienne. Debout dans mes mocassins de veau blond, vêtu d’étoffes que la poussière et les vestiges de mes journées n’empêchent pas de se tenir droites en affichant presque leur coût – rare luxe -, lunettes à monture large et pourpre calées sous la coupe bonne gamme : je me dis à nouveau que mon apparence me trahit. M’affiche – (pas rouge, l’affiche)- me dénonce. Narrateur amateur. Travailleur quasi de luxe. Fils de riche.

Nanti. Émigré oui, de très loin parvenu des territoires aigres de la pauvreté véritable, mais c’est fini :

Old Age. Comme le whisky tourbé.
Levé tôt. Mon temps ici est compté – comme il le sera désormais partout. Je passe une part importante de la journée, canicule et terrasses, à ne rien faire d’utile, sauf si le plaisir est utile.

Assis plus tard dans l’herbe sèche sous les arbres du parc Massari, ( MASSARI : nom donné au délégué de la communauté juive ) dans la partie Renaissance de la ville, je me demande un peu pourquoi, soudain, s’incliner sous le porche de la maison Bassani ? Personne ne me demande rien, sauf moi. Les maisons d’écrivain, en général, ne m’attirent pas, sauf si l’écrivain a vécu et travaillé là beaucoup et longtemps, sur ses œuvres majeures, et qu’un certain contexte (famille ? lieux ?coutumes ? raffinerie de toxiques ? décors ?) a influé sur la création, l’a modelée. Sinon : superstition de bigot. Les demeures de peintres, oui, car elles sont colorées encore de ce par quoi il s’imprégnait venant d’elles, que le plus souvent il a façonnées sur les contours de sa propre lumière intérieure. Situation-type : Monet à Giverny.

« On s’écarte, tu trouves pas ? », dirait Mark, « Ta mission c’est les Villes États d’Italie du nord, bon, fixation sur Ferrare, la Mura, ton écrivain, d’accord, Giorgio passe encore, mais Monet à cet âge ! ».
Dans mon précédent souvenir du premier passage à Ferrare, j’ai mémorisé un autre croisement où (comme à chaque fois) le panneau indicateur « Maison de Giorgio Bassani » bafouille au milieu de plusieurs autres, aussi peu clairement pointés, lisibles. A Paris aussi, on peut toucher les pleins et déliés des parcours fléchés, didactiques, chercher la trace en pierres vert-noir d’une des enceinte de l’Enclos du Temple, citadelle dentro la mura dont les plans restent lisibles sur n’importe quelle archive comme dans la toponymie du quartier, et même ignorer l’exotique petite enclave africaine de rue Poissonnières, viscères empilées en hautes couches successives de livraison, têtes de veau à la découpe, minuscules étalages sur carton mobile où, en boubou superbe, des femmes vendent un beignet, une tranche de fruit, une cigarette de contrebande, puis prennent la fuite à l’apparition d’un Bleu-bec,

pourtant débonnaire badaud de bonne humeur se baladant.
Le fond du petit sac à dos noir, que je ne perds jamais, comporte un volume d’une collection dite «  des écrivains engagés » – concept obsolète. Bassani refusa toujours d’être pris pour tel, en dépit de son authentique travail de résistance, de ses articles, de la prison en 43, et des charges politiques assumées ensuite. « La règle du jeu » de Roger Vaillant et sa caricature de personnages militants, le gentil coco, le dévoyé gaulliste, de résistantes vraies têtes de linotte à coco sniffée pour salons et de véritables victimes dont les ongles rouges connaitront la tenaille, lit-on encore ce genre de roman ? Et « Les sept couleurs » de l’odieux Brasillach ? De toute façon, les rêves qu’ils ont travaillé de leurs passions et portés dans leurs livres ont depuis longtemps explosé dans leurs mains à plume, bien qu’elles valussent bien la main de paysan, salut Arthur. Ça va toujours Charleville et Mézières ?
Pour l’un, à la Libération, les balles du peloton d’exécution (de Gaulle a refusé la grâce, il y a un excellent essai sur le sujet ) brisèrent d’un coup la tête folle qui lançait la haine, la dénonciation écrivant des Juifs qu’il fallait s’en débarrasser, et aussi des ‘petits’ !.. Le cancer a pris les poumons en loques de l’autre, idéaliste révolutionnaire déglingué aussi d’héroïne ou d’alcool, mais surtout d’avoir appris le rapport Kroutchev, découvert les nuques pâles de la sombre Loubianka, et entendu les tirs à Budapest.
Qu’oserait-on écrire en regard de cela ? Quelque pansement pour toujours impuissant à débrider la plaie ?
Pourtant, je me lève, époussette les fesses du short, et je cherche : Le Gardien des Finzi-Contini et – pas le moindre doute- ce gardien a pour nom Giorgio.

Un gardien peut-être des Finzi-Contini et – probablement- ce gardien aurait pour nom Bassani, prénom Giorgio

La maison est là, proche, et son jardin aussi. Sans doute, chaque jour, des Ferrarais passent ici, marchent devant, et bavardent des touristes en Lacoste rouge/crocodile vert, des joueurs du tennis voisin, des vieilles déguisées en concierges pour hôtels désaffectés ou musées vides.
Tous longent la façade jaune à plaques de plâtre, ralentissent sous les fenêtres ouvertes…Ils n’entrent pas, ne s’arrêtent pas, ne caressent pas d’une main émue la porte en bois peint de sombre, le cadre de cuivre entourant les boutons d’appel à l’ancienne, mais aucun nom n’évoque plus le Roman de Ferrare, coupelles concaves de cuivre bien astiqué, alignées l’une sous l’autre, exactement comme naguère.

Ils ne traversent pas l’étroite rue afin de prendre le recul, celui dont je manque et manquerai toujours à Ferrare, se postant comme des espions, des journalistes, des amants, des pharmaciens fasciste et paralytiques, des policiers racistes, des politiciens prophylactiques, pour surveiller les fenêtres, essayer de percevoir des bruits de plaisir ou de trahison, de respirer l’odeur du jardin, l’invisible jardin, de déchiffrer les messages discrets que les fissures de la maison envoient aux visiteurs et aux fantômes. Pour glisser des petits mots dans les fissures de pierres déjointées, puis se lamenter sur ce qu’il subsiste des ruines de la mémoire. Énumérations ? Se méfier, c’est la folie de Rabelais ou la joue d’Artaud-le-Momo dans sa conférence au Vieux colombier en 1947, qu’il faut encore écouter si l’on veut savoir ce que la faillite de la poésie et la marche dans la déraison produisent de concert.


A force d’avoir rêvé ainsi la maison, l’image fantôme de Giorgio Bassani viendrait s’y perdre au point qu’il ne resterait rien de lui, pas une trace, peut-être plus un mot, le murmure incertain des lectrices à son tour s’amoindrissant comme une sirène de bateau déjà loin, un filet d’eau bu par l’été, une vapeur d’aube éparpillée par le soleil. Un regard d’amoureux dégrisé que le petit matin déçoit.


En route, je perçois comme des marques de respect ( paroles, gestes, regards) qu’on adressait naguère, dans d’autres sociétés, aux personnes en train de vieillir, et fatiguées. Mon apparence doit l’être, fatiguée. Au coin d’une rue, sur la toute menue terrasse carrée, quatre sièges pas plus, quatre très jeunes Ferraraises viennent de poser leurs shorts, et leurs baskets près de leurs fesses, pliées vers le smartphone, sans réserve mais avec partage, exhibitionnisme admis. Notre image commune de cet univers occidental, premier quart du premier siècle de ce millénaire : exhibitionnisme généralisé du dedans et du dehors. Mais ça ne prétend dire qu’une chose, toujours la même, si petite, note pour Agence ou rotondités affinées du short : MOI.

Sale histoire.
Le réveil, ce matin, est pareil au satin :
Facile, rapide, un café, trois cafés.
Quel pétard.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 74/99, Chapitre 24 – début. Le murmure incertain des lectrices à son tour s’amenuisant. A suivre le 10 avril. Probablement toujous enserré dans le cocon en nylon de  » CONFINEMENT III ».

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 73/99, Chapitre 23 – fin. Les deux sont définitivement désuets.

NERO : on se regarde, sur la terrasse du Gourmet Burger, qui occupe la moitié d’une rue qu’on ne peut nommée chaussée.

Il se retient de parler, sensible à ma lassitude que renforce l’âpre vin trop blanc. Je rêve d’un bon « Classico » acheté chez Daniele à Rada di Prada, lors d’un peu d’hiver en vacances avec Édith et les filles. Je lui demande si, dans les lacis et les palais de Ferrare, sur les chemins au-dessus de « La Mura » ou dans les ruelles obscures, tous les passants ne sont pas que les personnages issus d’un récit même de NERO ? Il répond que, oui, naturellement, ajoute qu’il « pourrait citer TLON UQBAR ORBIS TERTIUS de ce bon Borgès, ou Michaux baladant son Plume parmi les Gouffres, mais les deux dont définitivement désuets, ennuyeux de fausse brillance ou de fastidieux abysses, leur méticuleuse errance dans la peau du langage- surface et trucage- n’a pas résisté au retour de la chair pleine du récit, au muscle bandé dedans et doré dehors du narratif estampillé XXIème siècle ».

Un silence démasque sans réserve ma stupéfaction de lecteur ancien.

« Tu regardes les formes vives derrière les façades ? Il n’y a jamais rien au-delà d’une façade, et tu vas ainsi jusqu’à Jérusalem, Samarkand, les sources du Nil « .
Soucieux de remonter la mauvaise pente où je nous sens ( surtout lui) glisser, j’interroge NERO sur mon idée de louer ici un pied-à-terre (expression qui l’amuse car elle le démonte) dans un immeuble Renaissance revu architecture fasciste, pour vivre de temps en temps mêlé aux passeurs de l’Histoire, encore. Tiens, je pourrais apprendre le dialecte ferrarais, désirer m’inscrire à la Cie des guides ? Trouver une loge où passer le remps ? Des amis, une amante ?
NERO : « Louer à Ferrare ? » Il aimerait disposer du mot «  billevesées » en Italien mais s’en passe : « Sauf si tu as des potes, sauf si tu me caches un plan béton, sauf si tu as déjà une liaison avec Silvia, ce qui ne te décevrait pas et que je te déconseille, cependant…Mais sinon la ville est un cimetière vide ouvert en plein ciel, ici, rien que des ombres déportées sur les murs par les phares de voitures en partance, des plaques imparfaites de Juifs pourtant parfaitement assassinés, mais que personne ne sait regarder, non, les Ferrarais sont des fantômes désastreux peinant à témoigner du désastre« .

Il se répète, dommage.
Je lui demande à nouveau s’il va rentrer, voir sa petite fille, tu te rends compte une petite fille à quarante ans ?

NERO : « On rentre toujours, et finies les soirées avec les copains ou les récits des voyageurs tel que toi, finies les agapes avec les frères d’Italie, tu sais je te parlais d’Italo Balbo, le fasciste en chef de la région, eh bien il habitait là, cette maison-là, même s’il prétendait que son adresse était le hameau Quartesana. Non c’était ici, la vraie vie, avec sa maîtresse, une authentique fille du ghetto. Evidemment il ne s’en vantait pas, tu parles, une Juive, et ça a foutu le bazar avec les lois raciales, en 38, t’imagines. Bénito l’a personnellement appelé pour l’engueuler, un matin de février 39, ça n’a servi à rien. Au départ, quand il avait été initié à la loge « Giovani Borio » de la Grande Loge d’Italie, une loge de rite écossais, il était employé de banque, un petit employé dans une petite loge. Mais il s’est fait repérer dès les premières expéditions « punitives »  des chemises noires, le voici devenu très proche de Bénito, en même temps qu’il devenait «  Orateur » , tu vois ce que c’est, dans une nouvelle loge plus combative, tu parles, elle s’appelait «  Girolano Savonarole », t’as qu’à voir, c’est chaud (il rit, pensant au bûcher, sans doute). Je te dis tout ça parce que c’est un ultra dignitaire fasciste, vrai pilote de guerre en Libye, ayant été Maréchal des forces aériennes, ministre de l’aviation, tout ça, gloire et brouettes de lires…Mais il s’est opposé avec virulence, plus tard, longuement, avec pugnacité, aux lois raciales voulues par les nazis et promulguées par le régime avec l’accord sans réserve de son cher Bénito.

Quand j’ai découvert, ou plutôt retrouvé tout ça, qui était bien entendu enfoui dans les archives et les mémoires muettes, ça m’a surpris qu’il ait été brave , fasciste, franc-maçon, amoureux d’une juive de Ferrare ».

NERO étale des photos d’archives comme pour un jeu des sept familles ou un tarot de Marseille.

Je voudrais en savoir davantage sur la maison non pas de Balbo, mais de Bassini, parce que ce sont les murs qui écrivent les histoires. Je voudrais apprendre tout ce que NERO a pu surprendre dans ses recherches parallèles, archives secrètes, correspondances privées, journaux intimes, et qu’aucune Fondation ne permet d’approcher. A une de mes questions, trop précise, NERO dit que non, « il n’en sait rien, c’est un peu comme si on lui demandait quelle huile d’olive, de quelle région, la cuisine se servait sur les tagliatelle all’Arrabiata de la petite trattoria sur la gauche du palais Farnèse à Rome, j’ai perdu le nom, là où Bassani déjeunait après ses cours, parce qu’il évitait soigneusement les terrasses bondées du Campo de’Fiori, et dans la trattoria il reste encore une plaque de cuivre poussiéreux au-dessus de la banquette du fond. .. »

Je lui donne le nom de la Via dei Baullari, j’ai moi aussi oublié le nom du restaurant.

Soudain NERO s’est levé pour téléphoner. Il fait abruptement un large signe facile à déchiffrer, (oui, oui, je règle l’addition ), s’éloigne à grands pas maintenant pressés vers la rue Mazzini, le château d’Este, un forme de prompte dissolution dans la vacuité de cet espace.
Je me préparais à lui demander, repu, s’il accepterait d’essayer avec moi de visiter secrètement, demain et de préférence pendant la nuit, la maison de Giorgio Bassani, déserte en cette saison. La gardienne ne doit pas être là le soir, ou bien je sais comment ne pas se faire entendre, comment ouvrir sans sonner. J’aimerais jouer les Fantômas, les Lupin.
Je me lève un peu lourd de mensonges et de burger. La serveuse montre un œil inquiet (elle connaît son NERO), voit mon doigt désignant les billets dans la soucoupe, sourit. J’ai laissé un pourboire excessif, à la mesure du voyage, et de ces personnages imprévus, NERO, FERRARE, SILVIA. D’ailleurs, je ne sais pas compter l’argent.Je n’emporte même pas une tasse. Arrivant devant le portail de la rue Belfiori, 33B, je me dis qu’il faudrait envoyer ma note, il est temps, Les Juniors piaffent, et si leurs dents ne rayent pas le parquet (stupide expression), leurs sabots font des étincelles d’impatience sur les pavés parisiens (piètre métaphore).

J’écris, sur la tablette :

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Note, rubrique «  Monuments » .  » Chiesa di San Giorgio , Piazzale San Giorgio, ouverte sur rendez-vous, tel +39 05337325 Donation à la sortie. Tenue stricte. Propos de même. « 

« Du vaste monastère médiéval puis Renaissance, comme il y en avait plus de tente à FERRARE au début du XVIème siècle, l’église ne conserve que son cloître, parmi les plus élégants par ses proportions et sa lumière. Si vous avez de la chance, et tout compris aux renvois successifs du téléphone pour les renseignements ( félicitations ! ), vous pourrez aussi admirer, entre autres, le monument sépulcral de Lorenzo Rovarella, dessiné puis construit par Antonio Roselino et Ambrogio de Milano, deux artistes concurrents qui devaient à l’évêque un pardon extrêmement bienveillant de leurs fautes, assez graves pour mériter la prison, mais sur lesquelles toute archive est perdue.

Tous deux acceptèrent, en échange, la commande, et de ne même pas se faire payer, sous réserve d’oeuver en duo inséparable, ce qui constituait la pire punition. Un pape un peu pervers. Rovarella fut ensuite évêque à l’époque où cette église devint la cathédrale du diocèse, jusqu’au XIIème siècle.

Les moines de la congrégation de monte Olivo, les seuls à porter un sousplis couleur olive réhaussé de pourpre, ont été gestionnaires de l’édifice, ensuite, à partir de 1351. le remarquable campanile date de 1485 et ne se visite pas. On y observe la marque austère, bien reconnaissable grâce à ses violentes asymétries, de Biagio Rosseti, également connu pour sa ferveur et ses fioritures, en pleine Renaissance, un cas rare, et dans cette ville, avouons le, plutôt réjouissant.

A côté de l’entrée, le tombeau de l’un des peintres les plus célèbres de la fameuse  » Ecole ferraraise » – école au sens véridique de lieu d’apprentissage : Cosmè Tura, étonne par un audacieux mélange de signes dénotant noblesse ( pied posés sur deux chiens de meute) ou sainteté (mains jointes sur un chapelet), le tout compliqué d’un vêtement digne d’un pur saltimbanque : culotte bouffante, bonnet rond des manants (ou des initiés,) étrangement disposé sr la partie haute de la poitrine, à droite. On en sait encore moins sur Cosmè TURA que sur Le Caravage, et votre imagination débridée par un spritz frais va donc pouvoir inventer le récit de ce curieux assemblage : allusions ( ou invitation?) au désordre. Mais n’avez vous pas découvert à quel point à Ferrare tout est désordre masqué de brouillard ?

Prenant un peu de recul, mais la piazzeta reste étroite depuis le moyen Age et permet peu de perspectives, on peut admirer, sur la façade en brique parfaitement conservée, un grand bas-relief en pierre blanche devenue grise. On aura deviné qu’il s’agit d’un saint Georges terrassant le dragon… »

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     C’est un peu trop long, comme toujours, mais la commission des gros ne trouvera pas de pépite à extraire, et Les Juniors, s’ils sont en forme pour déformer les formes, useront de leurs habituels ciseaux à style. Et je songe aux Anciens de l’Agence, mes complices  en voyages mentaux.  

     Le téléphone s’active, si tard ? D’habitude, je diffère au lendemain, sauf pour la sonnerie pointue signalant Edith, les filles, les rares amis fragiles dont chaque état m’importe. Cette fois, plus envie de dormir malgré la réparation du réel que manigance souvent l’écriture. J’ouvre le texto de NERO :  » Scusi, ma femme appelait, priorité à l’amour et la descendance, et je n’ai pas eu le temps de te demander si tu as enfin découvert la maison de Giorgio Bassini, ou le secret de son jardin? »


 

YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 73/99, Chapitre 23 – fin . Les deux sont définitivement désuets.. . A suivre, sauf si on fait une soirée anniversaire ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 72/99, Chapitre 23 – début . Rien que des fantômes gais et baladeurs.

« – On se tape un veggie burger au Gourmet tu connais  » ? En route donc vers de nouveau le cœur de l’ancien ghetto, rue Saraceno. Saraceno, j’aime désormais le contour de ce nom, comme Ferrara, ou Beifiori. GHETTO, nom inventé pour ce quartier de Venise dans le nord de Venise, mais que Ferrare habita si bien.
Si vous êtes en train de bavarder avec NERO face au château où s’achève sa visite, je vous donne le parcours, c’est compris dans mon tarif de rédacteur pour Agence : on passe par la Piazza catedrale ( deux Z à PiaZZa et pas de H à catedrale, chacun ses turpitudes sournoises pour écolier), hop à gauche la Piazza di Trieste, le long du Duomo (arcades, vieux le jour, touristes le soir), aussitôt la via Mazzini, on croise les ruelles les plus célèbres du « ghetto »-mon-bonheur compliqué : Vignatagliata, Vittoria, la fin biscornue de Giuoco del Pallone, et voici l’enfilade de la rue Saraceno, déjà. Est-ce vraiment un parcours? Un labyrinthe? Peu importe, le narrateur ment et dément à volonté, NERO brûle la ville du récit construite par les bâtisseurs d’Histoire.

On dépasse, la Piazza S Antoni Abate. On a vu en route que l’invention du monde nouveau a été prononce par un polonais venu enseigner ici, déjà les routes improbables mais palpables du Savoir.
Aussitôt, voici le « Burger Corner« , vieil ami du regard et du palais. Sur lui mes notes sont au point. J’écris toujours en premier les notices sur les tables, c’est le plus facile.

Une fois, j’ai proposé au Doyen, éternellement à la recherche de « thèmes » – repos à ses restes digérés- une série de notices sur les bancs publics et les places à l’ombre. Franchement, dis-je à NERO, je pensais qu’un voyageur surtout sans bagages a besoin des deux, pour toutes les raisons y compris peu avouables. Le Doyen, malicieux, a cru que je me fichais de lui, amicalement, comme toujours, et m’a confié une série de notuscles sur les bunkers de la côte normande, punition. Sauf que il y en avait un vers Les Roches Noires à Trouville, et que je pus ainsi voir Margot partir chercher des goulots, des boulots, des radeaux, des bouleaux, des Yann, des bulots mayonnaise, des Andréa.
La serveuse apparaît tandis que je solibreloque. Bien sûr, Nero la connaît, l’embrasse calineusement-, et je vois la main tatouée qui parcourt sans insister, de la nuque au sommet des fesses, et s’arrête à temps, toujours avec cet homme s’arrêtait à temps. Il n’oserait plus tant aujourd’hui. C’est bien. Elle propse le vin blanc très sec et très frais de la maison, un peu raide, un peu vert, aussi mélangé que les propos du guide. NERO, lui, préfère les bières et les brunes, les artisanales dans tous les cas (la serveuse connaît la plaisanterie et sourit, mais je ne comprends pas ).
« – Ta femme n’attend pas, avec la petite ? » A la question NERO ne répond que d’un geste vague. La serveuse coupe habilement le flux des promeneurs pour rejoindre la salle dite « d’hiver », en face, c’est un peu long et ondoyant, elle porte le plateau sur le bout de son bras levé, ça tire les hanches, NERO ne perd rien du spectacle. Il va, d’un regard entre hommes, demander que je partage, mais se reprend, ça se voit que je ne suis pas un garçon à commenter les dos des femmes, encore moins quand elles ont le dos tourné, et surtout pas en short, chacune ou chacun la sait, en lisant ici. Au bout de la rue, venant de Mazzini, on aperçoit encore Silvia. Elle est à son habitude, impériale et vigilante au milieu de sa robe cette fois jaune paille qui dresse son buste en proposition de danseuse. Des lunettes noires fractalent ses yeux. Silvia bicolore ainsi que ferrare. J’ai envie de la convier, malgré NERO, qu’elle doit bien connaître (je m’interroge sur leur degré de complicité?), si elle approche de notre table, encore masquée par d’autres plus proches d’elle. Mais la fatigue et les kilomètres du jour m’empêchent de courir à sa rencontre et elle tourne à droite, dans la très petite via Cammello, sans doute pour couper par San Gregoria? Les apparitions de cette femme, et ses rapides changements de costume, me laissent une fois encore perplexe. Cela non plus je ne le comprends pas. Souvent, à Ferrare, je ne comprends pas. Un souvenir à voix de rocaille, voix de fumeuse sensuelle, dirait : « Tu n’as rien compris à La Ferrara » …Silvia, dans le chœur de la ville ancienne, à quels desseins les dessins de ses parcours coïncident-ils? De quelles courses, à quelle heure ? Quels jeux pour quelles scènes ?
NERO commande tout sauf un veggi-burger, « Ce serait comme de boire de la bière ou du vin sans alcool, dit-il en peaufinant sa barbe, comme si le vin ou la bière étaient autre chose que le déguisement de l’alcool sous ses robes diverses, et du whisky sans alcool tu imagines, qu’est ce qui te brûlerait la gorge, tu aimes le whisky, toi ? De toute façon, ici, c’est bien, tu sais ? » Oui, je sais. Le whisky du soir, je le préfère un peu tourbé , un peu turpide, propice au dévalement des brouillards.
Tout le récit de NERO est à la fois pur et faux, ce qui ( selon Alcibiade) peut aller ensemble, comme un éphèbe et son esclave conteur d’histoires.

NERO, dont la subtilité est immense, devine ma question : « Au fond, dit-il, la mémoire est une permanente ré-invention d’une réalité qui n’a pas fait ses preuves jusqu’à ce qu’on la repeigne en souvenir-fixe, mais rassure toi, j’aime pas Charlus ou Saint-Loup, NERO ne va pas se mettre à faire son petit péteux de Proust ». A sa façon désinvolte et authentique (« la gravité est le masque préféré des pédants », dit-il aussi, en se prenant pour un autre duc qui se serait vu retirer le tabouret par Saint Simon à l’instant de s’asseoir), entre deux apparitions de Silvia trop déguisée en Nadja pour touristes ( est-ce un métier de faire sa Nadja?), NERO affirme tranquillement que « l’irréel du devenir fonde le pathétique du présent », compris, le Français ? Compris, et toc, il boit sa bière d’un trait, sans souffler. On dirait Laure Adler décrivant la fin des Vieilles dans « La voyageuse de nuit ».Quant à moi, l’effet de l’alcool ( je supporte mal), les errances, les passages au cru et aux culs des vélos du soleil me détournent de jouer la partition de la controverse d’amis, ce soir. Comme rarement, le sommeil me tire vers un lit vide. Bonne idée. Zero cachet de Théralène cette nuit. Dormir, sans rien ni personne, se peut-il ? On peut toujours rêver…


NERO : « -Tu dis plus rien ? »
Mais, lui non plus. On boit un autre dernier verre, bref creux de silence, de ceux qui suffisent à des amis de longue date. NERO est depuis tout à l’heure un ami de longue date, comme Ferrare est mon quartier d’enfance, comme Silvia est une marraine.
Passent des touristes enmusicanés, des mages hindous mal maquillés, puis de vrais Ferrarais? C’est l’heure cardinale où tout le monde se montre dans les rues, des aïeules à vélo tenant leurs jupes, des quadragénaires en chemisette téléphonant depuis le guidon, le groupe de quatre ou cinq jeunes filles dont trois sont privées d’intime surprise par l’étroitesse du short, c’est la donnée de base, mes notes abondent sur le sujet, mais c’est une part majeure de la ville.

« Tu les regardes » observe NERO, « on dirait que le Municipio les engage pour passer la journée à sillonner les rues à vélo et en short, c‘est très très bon pour le commerce, tous les genres de commerce », ajoute-t-il avec un clin d’œil. « On a toujours tout mélangé. »
Je ne réponds pas, je prends des photos sur mon petit carnet, l’Agence n’attend pas que je fournisse des adresses pour ceux qui partent en quête de «tous les genres de commerce », les Juniors – davantage encore que mes collègues Cécile, Mark, Sergi- veillent à une haute tenue de nos textes, rien qui choque dans les « notices ». « Tu fais ton Pérec, ton épuisé tenté par un lieu ferrarais? ». Il ajoute, déjà croquant dans la viande : « Moi, c’est pas shorts et Proust, c’est définitivement mini-jupes et Stendhal, chacun son miroir, chacun son chemin, maintenant que le miroir est revenu des labyrinthes narratifs type années soixante-dix, et que la route du récit passe par la sinuosité du nombril , tu te rends compte, le Français?« 
Notre parcours un peu échevelé – visite des Mystères -a rebondi de fantasmes en fantômes. Tout cela ne produit que des échos ou des mots un peu vides, paroles gelées de la dive bouteille, et c’est bien.

La ville ( la vie, dit NERO, la ville tout pareil, illusions de ruelles) est peuplée de vieux bonhommes tout vides qui marchent encore parce que les récits les tiennent debout et les emplissent de ce futur parfait, qui est le rêve des Anciens depuis l’origine du monde : recommencer le récit, mais en mieux, cette fois. Inventer un autre centre. Copernic.
Hier, dans la cour du Palazzina Marfisa d’Este, musée déporté un peu à l’écart des circuits touristique normés ( je devais être le seul visiteur de la journée…), ce tout petit palais bloqué entre sa Loge Renaissance (ici tout est loge, rirait Nero ) et le jardin aux lauriers mal taillés, comme si l’extérieur l’emportait sur l’intérieur, j’ai revu la statuette de ce garçonnet, au centre de la fontaine marquant le cœur du jardin. J’apprends par NERO que c’est un faux. L’original, que l’eau de la fontaine altérait (plaisir du vocabulaire !), a été déplacé vers l’intérieur du musée où une vitrine le protège des balles ou de regards intensifs, deux risques zéro, du reste, à Ferrare, ici, mais le métier d’un musée est de protéger au mieux du risque de la vie. Ferrare : le faux dehors, le vrai dedans, des maquillages pour détourner le curieux, voilà pourquoi on est amoureux. Pour un peu, on croirait l’une de ces discussions sur les bâtis sans extérieur (ou l’inverse) dans le superbe « La découverte du ciel » de Harry MULISCH, qui pèse dans ma valise, et raconte la recherche des secrets. Néro boit, Ferrare triche, ça n’empêche pas la littérature.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 71/99, Chapitre 23 – début . Rien que des fantômes gais et baladeurs. A suivre , et finir, en mars encore.


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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 71/99, Chapitre 22 – FIN. Nous sommes bien issus de plusieurs temps, nous sommes une société surexposée.

Si le baragouin de NERO – le – guide est authentique, je reconnais que la sombre malignité ducale, les maisons jumelles à cheval sur les deux « quartiers » a dû permettre une curieuse intégration par le ventre.

Ailleurs, Néro désigne la puissante serrure de métal à forme de compas. Plus récemment, dit-il, sortant sa demi-cigarette, « en plus de la Kabbale, Ferrare a connu les Fils de la Veuve, les Frères invisibles et presqu’aussi puissants. Ils ont repris les chemins et les rites, pour leur propre usage clandestin, et si la chapelle san Grégorio héberge encore son cinéma porno, c’est qu’elle n’appartient plus à la Wagner und Goethe Bank, mais à une Grande Loge de Ferrare, la même qui a initié le fameux Italo Baldo, le funeste fasciste devenu patron de la région, un poteau très proche du Bénito. C’est un réseau de protection, de fuite, des souterrains très discrets, mélodie en sous-sol, en cas de coup dur ». De tous temps, les souterrains, ça éclaire la route.

On galope dans les histoires, on surfe dans l’océan vague des symboles, dans l’approximation jolie de l’à peine dit, et je me crois devenu à mon tour personnage de roman. Pour un garçon modeste comme moi, c’est un peu gênant, au début, et finalement on s’habitue, pourvu qu’on reste secondaire, et qu’on s’amuse à la pose.

Au détour de la via del Turco, lorsque nous bifurquons vers les places du centre, j’ai l’impression d’apercevoir Silvia, très droite dans sa silhouette, discrètement élégante, ensemble T shirt rouille, pantalon brique, et bandeau émeraude pâle. L’assez mystérieuse Silvia. Toujours le monocolore camaïeu, si peu touriste, si professionnel, mais professionnelle de quoi ? Et – ouf !- jamais en short. Même sur la terrasse du jardin rose.


NERO s’assied sur une marche précédant le cloître. Il sort une page. Il lit, s’amuse : 

« Témoin de l’ébranlement que les juifs avaient causé à tout l’Orient, voulut les arracher à leur culte pour les soustraire à ces éternelles espérances d’un vengeur promis à leur race par Jéhovah. Il effaça le nom de la cité de David, qui devint Aelia Capitolina. Il y dressa des autels à tous les dieux, et défendit aux Juifs de pratiquer leur baptême sanglant. Il s’agissait donc pour ceux-ci de perdre leur nationalité religieuse, comme ils avaient perdu leur nationalité politique. A la voix du docteur Akiba, ils tentèrent encore une fois le sort des armes. Ils prirent pour chef (135) Bar Kokabaou ‘Le Fils de l’Etoile’, qui se faisait passer pour le messie attendu. Les horreurs de la dernière guerre, vécue sous Vespasien, se renouvelèrent, et cinq-cent quatre-vingt mille Juifs périrent, toute la Judée fut dévastée, ce qui resta du peuple fut jeté en esclavage. L’approche de Jérusalem leur fut interdite : seulement une fois chaque année ils pouvaient venir chanter les lamentations de leurs prophètes sur les ruines de la cité sainte ».

NERO souffle, saisit l’une de ses déjà célèbres demi-cigarettes, m’observe. « Tu sais d’où ça vient ? D’un auteur français XIXème, connu pour son action en faveur de l’éducation des filles, je te dis le nom après ? Le titre « Histoire romaine, contenant les matières indiquées par les programmes officiels du 22 janvier ( il marque une pause, mais je devine le siècle)…22 janvier 1885, pour la classe de quatrième », nouvelle édition, 1886, Hachette et Cie, 476 pages, 8 cartes, et c’est Chap.XXIX, paragraphe 4. Chic, non ? T’as trouvé ?« 
Facile, Victor Duruy. On a sa dignité rangée dans les étagères de la culture. Même si à bientôt soixante-dix ans on commence à ne plus se souvenir très bien de quel rayon, à côté des livres de cuisine. NERO, archéologue peut-être pas, lecteur véritable, certainement.
Comme j’observe la demi-cigarette : « Je tente de réduire le tabac, maintenant que je viens d’avoir quarante ans et une petite fille, à quarante ans, on n’y croit pas, hein ? »
Plus tard, devant un autre porche, comme j’écoute tout en lui disant que son périple risque de perdre un peu de sens par excès de déchiffrements du secret sous chaque pierre, que c’est une surexposition, il approuve avec bruit : « Oui, oui, très justement dit, nous sommes une société surexposée, voilà pourquoi il n’y a plus rien dans la profondeur de l’image. On a beau racler au rasoir, plus rien sous la couenne du mensonge public ». Heureusement, il reste les obscurs artisans du temps, guides à l’ouvrage et romanciers en veille. » J’avoue : certaines des compositions lexicales du guide me laissent confronté à l’indéchiffrable.
« Et Hugues de Payn, ça te dit aussi ? « abrupte NERO. Nous sommes sur la très petite place s. Antonio Abate, où le festival de musique de rues, à l’heure du soir, ramène ses mauvais diseurs de bonne aventure, sa cour des miracles pour rire.
Ensuite, nous faisons un arrêt devant l’école où enseigna Giorgio Bassani ( et Matilde Bassani aussi, je le sais maintenant). Ici, deux dates : dont le 14 Sheval 5762 et une en 2002. Nous sommes bien issus de plusieurs temps. Renaissance et Résistance. Sauf que Les Lumières sont usées, avec toutes ces années pour nous rejoindre.
La fatigue de ce long jour, et le volubilité du guide supportée dans une langue rapide que je maîtrise mal, finissent par produire une sorte de brouillage sensoriel, une confusion des sens, presqu’une ivresse légère, comme un soir de bar ou de rencontre amoureuse. A chaque coin de rue, depuis plus de deux heures, le guide à transmuté toute pierre en message crypté, chaque détour en périple magique. La gargouille est un message des Alchimiste, amis des Juifs, les trois degrés de la chapelle, symétriques de l’autre côté de la porte close, conduiraient à une crypte, qui était sous l’ancien chœur, avant qu’on déplace les murs toute fin du quinzième siècle, compris ? Traces de Templiers ou leurs héritiers de Chevaliers de Malte. « Compris, si peu après l’accueil des Juifs expulsés?.. L’octogone, marque du Temple…Tu te rends compte, Le Français ? Au douzième, c’était alors une chapelle de la commanderie templière, ça se voit aux structures octogonales, ils ont déposé la dépouille du frère fondateur, Hugues de Payn, déjà leur espoir secret d’une symbiose entre Orient et Occident, le syncrétisme de base qui réunifierait enfin l’humanité autour de ses symboles d’origine, dans le divin dessein de sauver l’âme du monde. Le premier Chevalier d’Orient et d’Occident. Même pas repéré par la police d’époque. Plus fort que Fantômas, quand même ! »

Le silence règne sur les deux colonnes de la chapelle. Que je sache, Ferrare est loin des circuits de pèlerins que défendaient les fameux Templiers cités par NERO. Et la dépouille du fondateur, Hugues de Payn, qu’on dit mort en 1136 sauf erreur ( pour les dates inutiles de faits incertains, la mémoire vibrionne), de l’avis général des vrais historiens, c’est en terre sainte comme on disait, en terre sainte qu’on la trouve, qu’on l’a trouvée, qu’on la trouverait, s’il restait quoi que ce fût de l’occupation franque dans les royaumes d’Orient. Mais je ne dispute ni ne riposte, c’est un roman, le « Tour de Ferrare et ses mystères ». Roman à Ferrare.


Nous finissons devant San Domenico, une histoire de marque laissée par le diable selon «  les gens du temps », la chapelle daterait de 1111, » Tout un message, encore ! Tu sais bien que le calcul de 1111, ça donne, et la kabbale… » Sans même évoquer la gargouille qui pisse la matière première de l’Alchimiste, reconnu à son bonnet d’initié aux Mystères.
NERO voudrait comprendre ce que j’écris tout le temps sur mon carnet, pourquoi je prends tant des notes. Moi, j’aimerais soudain savoir, étourdi ou séduit, s’il a le temps d’un dîner rapide ? Il accepte, c’est bien que j’aie  » marché si vite avec lui, pas comme les quatre gros Américains d’hier, des gras de je ne sais même plus si leur état existe pour de vrai, en plus ils ne comprenaient rien, et toi tu en savais déjà un peu de mes. ?..il hésite…Ferrâneries…« 

Pendant qu’il repeigne sa barbe, je fais un tour rapide, la chapelle me semble un peu neuve pour son age. Aperçu rapidement sur un soubassement :

Il me rejoint. J’étais seul, certes, pour la visite conçue pour un mini-groupe, d’accord, d’accord, mais il refuse avec force et vigueur que j’augmente son tarif, soixante, c’est bien. « T’auras qu’à payer le dîner, je t’emmène au Gourmet Burger, tu connais ? »

Il ajoute, riant :« C’est pas loin de la maison et du jardin de Girogio Bassani »

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 71/99, Chapitre 22 – FIN. Nous sommes une société surexposée. Mais c’est pas tout ça, on va vers la fin…du récit.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 70/99, Chapitre 22 – début. Le silence règne sur les deux colonnes.

J’ai retenu le guide NERO depuis Paris. C’est via delle Scienze, le cœur du cœur médiéval et (donc, ou presque ) du ghetto. NERO, apparaissait à gauche, sur un bandeau vertical, en surimpression de ce duplex 33B Belfiori, dont j’ignorais qu’il deviendrait « mon »jardin, avant d’être clos par le virus,et donc disparu de mon horizon sentimental, car Silvia loue désormais à l’année..

Néro vendait : « Tour de Ferrare secrète, mystérieuse, magique…un guide expert qui conduit sur les chemins inattendus de la ville cachée, dans une véritable enquête contre l’oubli ». « PAPE ? ROI ? CHANCELIER ? Tout sur Chacun-mais en secret et en visitant ».Tout ce qu’il me faut.
De Néro , on voit d’abord, fiché dans la pochette en cuir pendue à l’épaule gauche, un discret triangle équilatéral rouge vif, dont il m’expliquera que « Non, pas du tout, rien à voir avec les frangibus maçonibus discrétibus, non, c’est le signe qu’imposaient les nazis dans les camps aux prisonniers politiques ». Presque quadragénaire, cultivé, archéologue patenté ( dit-il, mais comme souvent ici Néro dit davantage qu’il est), un peu fébrile et très drôle, il fait le guide comme on fait le père noël : pour arrondir la hotte, soixante euros le tout, pas la peine de mégoter. Et encore moins de trop y adhérer durablement, c’est du spectacle vivant, et j’aime ça, les histoires dans l’Histoire. Légendes, secrets de lieux et de villes : j’aime que la fiction y altère le réel, que l’imaginaire désaltère les déserts de la mémoire.

« 18h30, 60 euros, comme au casino, c’est OK ? »

Une phrase sur deux, Néro la conclut par « C’est OK ? »
Je suis un peu en retard : j’avais omis de lire assez la carte, encore, mais la carte de Ferrare s’observe comme on regarde une toile d’araignée presqu’achevée. Pour la topographie, le vieux Ferrare est la cité du presque. Ici jamais aucun vicolo ne rejoint vraiment un autre, c’est comme les canaux et les ponts à Venise, une pure illusion de précision, dans une confusion mentale et plastique un peu molles. Mais voilà ce qu’on vient aimer à Ferrare, la confusion des brumes du matin et des souvenirs de nuit, pour contrer le réel trop vif et arrogant de nos quotidiens.

A Venise le canal marque la limite, ici c’est La Mura. Heureuses cités pour piéton désorienté. Et toujours un cheval sellé pour pendre la fuite dans l’imaginaire ?
-« Vous perdez votre temps, tu perds ton temps », dit-il, déjà parti dans l’errance et la guidance, Il demande : « Tu attends quoi ? » Moi, dis-je, « ici je viens trouver les ombres de Fantômas posées sur les pierres rondes où passent des vélos, ça vous va ?  » NERO se marre. « Tope là, Fantômas, c’est mon rayon, ça roule, ma poule, une boule dans la houle c’est cool. »
En plus de parler beaucoup, NERO marche vite, la barbe taillée en pointe, la langue hâtive, précipitée même, ponctuée toutes les deux phrases d’un «  Understand ? ». Il parle Italien, traduit souvent le mot principal, church, compris ?
Avouons-le une fois pour toutes : si j’ai – aussi- aimé mon Néro dans le coffret nommé Ferrare, c’est qu’il se prend- visiblement, pour Hugo Pratt guidant jadis Jean-Paul Kauffmann dans les toutes menues impasses, vers les magies, dans les chapelles (ouvertes) et les secrets (fermés) de Venise dans les années 80 ( « Venise à double tour« , p 252 , Folio, ), superbe moment d’initiation du timide par l’exubérant, sur fond de mots et de lignes, de galops et de signes, de mystères et de dévoilements, de cachets contre la migraine ou l’insomnie. Vrai, faux ?

Les deux, vrai et faux, donc : Romanesque!

Je peine à suivre son Italien volubile. Néro s’en aperçoit, fait une pause, repart déjà. J’ai l’impression de courir le 10000 mètres ( ma distance préférée) dans un stade abandonné par des pleureuses asséchées ( je sens que les Juniors ne vont pas aimer).

Pour soixante euros, deux heures et demie de visite, un archéologue, même faux, c’est donné. Néro fait son poète, tendance Poésie Gallimard trouvé d’occase chez Gibert un jeudi de pluie. Néro dit « Si tu veux travailler dans le sérieux, tu dois te mettre les doigts dans la terre des racines, et sentir passer le, comment vous dites, les lombrics. Le guide est le lombric du  potager intérieur». Je ne suis pas certain de comprendre.
Il interrompt le soliloque, s’adosse à une très petite porte de chapelle, on croirait l’entrée d’une maison de pêcheur sur une île grecque : « Je te rassure, elle est déconsacrée, comme la plus grande partie des églises anciennes de Ferrare, toutes sont devenues la propriété de la Wagner und Goethe Bank, des Allemands, pas joli joli l’origine des fonds, je te raconterai la prochaine fois ».
« Elle
( geste de menton) c’était le première église de la ville, aujourd’hui c’est un ciné porno, le MIGNON, deux séances par jour, presque toujours vide, les sales salles porno c’est fini, qu’est-ce qu’on viendrait foutre ici, t’as YOUPORN et les sites de rencontre. En plus, on a réappris le respect, dit-on. Mais ça reste ouvert, aussi tu dois apprendre qu’on l’a bâtie sur les ruines du projet de la toute première synagogue de Ferrare, oui, à l’origine la synagogue devait remplacer la chapelle initiale, tu vois le truc, plan sur plan, chapelle, synagogue, chapelle, ciné…Puis le projet s’est arrêté faute d’argent, toujours pareil. Reste la vacuité vespérale et désespérée d’un porno en déshérence «  (j’ai enregistré, je traduis).

 » Ce qu’on dit, et c’est pour ça que je m’arrête : les Juifs, arrivés depuis peu, fin XVème, ont profité du chantier délaissé des souterrains, faute de fonds sinon de profondeur ( il rit), pour creuser un couloir très étroit menant jusqu’à l’église San Andréa, celle de ta fameuse via Belfiori, la rue du jardin rose qui t’a séduit, chez Silvia, une infiniment petite église, on ne la voit même pas en passant que c’en est une, façade, confondue aux maisons mitoyennes, chapelle sans doute contemporaine de celle-ci derrière moi, et c’était un moyen de circuler en sous-sol, d’une épaisseur à l’autre, d’un silence à son semblable, compris ? Sans se faire voir, compris ? De circuler sans risque donc, tout ça leur donnait la liberté de passer, l’épée dans une main la truelle dans l’autre, tu parles d’un truc, car ils avaient emporté avec eux les souvenirs d’Espagne et d‘exil, les Juifs. Sous le regard aimable de la police locale. Et pas que dans la tête, mais aussi les trésors de la communauté. Car les mauvaises langues prétendent, sans preuve, (sinon ce seraient les justes langues des historiens) que pour hâter le tintouin, et un peu étaler les vagues de cette tempête, tout de même, l’expulsion des Juifs, l’Isabelle et l’Aragon leur avaient remis un viatique en bel et bon argent, adieu, surtout l’Isabelle, la moins pingre.


NERO enchaîne les affirmations. Ses bras portent beaucoup de tatouages, ici une étoile de David – « On est tous un peu juifs par des ancêtres, à Ferrare, si on creuse », d’indéchiffrables signes en haut de la cuisse dévoilée sous le short quand on monte les marches . « Ce truc, t’occupe, c’est mes copines des fouilles et moi, une Fraternité, une assoss si tu préfères ».

NERO, un personnage dont comment ne pas douter qu’il est douteux. Ici, désignant une simple marque de tailleur de pierre gravée dans la brique, « C’est la marque de Pascalo Gionalli, un conseiller du Duc, un pauvre moine sans le sou, et en quelques années il a possédé la moitié de Ferrare, tu veux savoir comment ? ». Partout d’identiques histoires, l’or des alchimistes coule dans les veines de toutes les cités anciennes, transfusées d’imaginaire. Il raconte que, très habile, « le Duc a bien accepté, même appelé si on veut, les Juifs expulsés. Partis avec le cadeau d’adieu fait par l’Aragon au consistoire. Futé, le Duc. Mais il a d’abord seulement accepté les femmes, hop.« 
Je ne comprends pas, il commente. Je suis avec difficulté. Il invente ?
NERO : « Le Duc d’este, aux Juifs, il leur a dit : ‘vous, les maridos, vous attendez un peu en Espagne voir ce qui se passe, vous racontez à l’Alphonse et la Castille que vous faites les bagages, ça prend du temps’. Evidemment Judith et Rachel et Dora sans homme, pas très casher, tu vois ? Le Duc malin a installé les plus craquantes dans « La Maison des femmes », juste en limite du quartier juif , c’est là où nous sommes, ici même, oui oui , pas de ghetto, pas d’enfermement, pas d’interdits, un véritable accueil, mais tout de même un « quartier des Juifs ». Comme il y avait le quartier des drapiers. Maintenant, observe ces deux maisons jumelles avec ces fenêtres « jalousies » très espagnoles. Tu vois, il n’y a qu’elles comme ça dans tout Ferrare. Elles sont mitoyennes mais chacun de part et d’autre de la limite fictive mais vécue entre communauté chrétienne et communauté hébraïque. Tu comprends? Vraiment le truc très roublard c’est qu’un couloir les réunit à chaque étage, invisible passage. Donc, en trois pas tu franchis la frontière virtuelle, dans la maison, entre la terre chrétienne et le sol dédié aux nouveaux venus d’Espagne. A l’intérieur, personne ne surveille. Rusé, non ? Compris ? » Clin d’œil. « Compris ! » Sans clin d’œil. Il reprend : « Le Duc, ensuite, il a incité les chrétiens qui n’attendaient que ça, les gaillards, à fréquenter la maison double, avec ardeur. Tu entres Chrétien par la porte du numéro 24, hop, couloir, puis tu galipettes inconnu dans les appartements du numéro 26, et tu ressors chrétien par la porte numéro 24 , juste au moment ou Rachel ( qui est amoureuse, pour de vrai) quitte la maison jumelle par la porte du numéro 26, faisant mine de ne pas te voir…Et ce fut quoi, le résultat ? »
J’avoue que le ton et l’histoire m’agacent vraiment, et je me promets de vérifier. Je ne le ferai pas : l’histoire de cette architecture gémellaire à résonance amoureuse est trop belle pour qu’on risque d’en contrôler la véracité.
« Résultat ? Très simple, en quartier chrétien, les mecs font pas de péché mortel à coucher, surtout avec des juives. Un Pater, deux Ave, trois deniers, hop, absolution, c’est pas les amours de parenthèse qui vont affadir l’oraison. Et chez les pauvres filles expulsées, mais bien accueillies, solitaires, et – toujours amoureuses de leurs visiteurs  » acceptés » ( les sources sont formelles: ni violence ni argent ), un résultat banal : des enfants, bien sûr, d’accord ce n’est pas vraiment une bonne idée, surtout que l’ »immaculée conception » ça ne se traduit pas en Hébreu. Bah oui, malheur et péché ? Et pourtant, comme tu sais, les nouveaux-nés sont Juifs car de mère juive. Et quand le ‘marido’ surgit enfin, quittant l’Espagne, on se débrouille avec le poids du réel que l’amour et la foi savent alléger. Tu penses, un garçon, Mazel Tov, c’est l’espérance. Le vrai papa chrétien, il vient en visite depuis le quartier voisin. Il est un  » Parrain d’honneur » ( formule inventée par un juriste ducal) très vu et connu, apprécié comme un accueillant bienfaiteur, qui a pris en affection cet enfant, ça aide, il fait le Gentil, c’est un peu dégueu le procédé, on pourrait croire, mais selon les textes c’était plutôt la tendresse et l’entraide, et puis de toute façon quand t’es un migrant privé de tout, ça aide, ça aide, pauvres migrants de tous les siècles, qu’on vous dise bonjour . Mazel Tov !».

________________________________________________________________________________________________________Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 70/99, Chapitre 22 – début. Le silence règne sur les deux colonnes. A suivre dans deux ou trois jours…ou quatre ? Disons le 22 mars ? Plutôt le 21 ? D’accord…On n’est plus à un jour près.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 69/99, Chapitre 21 – fin. FERRARE quitte d’une virevolte son passé fasciste.


On va savoir. On va pouvoir punir. On va écrire de l’Histoire .
Mais non. Non de non.


«  Je dormais », dit le témoin, frustrement, rudement, inexorablement, les mains dans le pantalon contre les poils, bien au chaud, jambes pliées en nourrisson, et ça vous arrive pas ce bienheureux édifice de retranchement peut-être, à vous, et bien moi, si, je dormais ». Roulez jeunesse, passez Muscade. Cher chéri. Sa femme pourrait le confirmer, si l’on osait dire qu’elle venait de « ailleurs », mais on ne peut pas, on ne va tout de même pas dénoncer l’adultère, on ne peut rien dire sur rien : c’est définitif, le silence est le personnage principal du « Roman de Ferrare ». On sait qu’il y a des choses à ne pas savoir, comme ce qu’on sait qu’on ne doit plus savoir, sur les noms sur les plaques, là-bas, posées sur les murs en brique de l’ancien ghetto.


«  Un clin d’œil, oui, un clin d’œil presqu’imperceptible de complicité »  a bien eu lieu (mais seul Bassani et le lecteur le savent …) entre « le chef » et le pharmacien, compagnons de virée Go to Roma en 22, l’un menaçant l’autre au bordel de son revolver dressé. Mais ce n’est pas la vraie de vraie raison pour laquelle ils se taisent. C’est pour éviter qu’on fouille les jardins secrets dans les maisons de Ferrare. Qu’on déterre des os et des souvenirs blanchis de terre, pourris. Même via Borgo di Sotto. Maison de Bassani, là où la chair quitte les os.

Tout dire c’est toujours trop dire. Rien dire, c’est souvent assez dire.


Bon. Pas tout ça. Il y a une nouvelle à finir. La Nuit de 43, au fait. Alors, Bassani ?


Le narrateur, paisible, reprend donc le fil du récit …au début du texte : fin des années 40, on survole la durée comme un Peter Pan du narratif, voici les élections, 1948, l’épouse qui abandonne finalement pour de bon le domicile conjugal, et on apprend – effets dilatoires antérieurs très réussis- que « Le procès s’est terminé par une absolution totale  » ( oui absolution, et totale ) et que Madame, ayant « près de trente ans », mène une existence parallèle qui ressemble d’assez près, et même de tout près, à de la prostitution au service de « vieux camarade d’école », « acceptant le billet de mille lires ».

Il n’y a plus qu’à fêter ça discrètement


Vers la fin du mois d’aout, un des amis porteurs de billets de mille  raconte « quelque chose de nouveau »  « C’était à partir de la nuit du 15 décembre 1943 que tout avait changé entre eux » : c’est ici seulement, à ce point du récit, très tard, qu’on apprend l’absence de l’épouse (je l’ai dit plus tôt, la temporalité s’embrouille, mais le lecteur superpose les temps avec souplesse ). Elle, aussi, ce même soir de décembre 43, elle aussi a a croisé le regard de «  Pino, la –haut, immobile derrière les carreaux de la fenêtre de la salle à manger », Pino qui l’observe également revenir de ses frasques, avant de feindre le sommeil. Virevolte finale : le témoin du témoin, qui aurait pu (dû ?) permettre la condamnation du « chef », ne dit rien. Non plus. Rien sur la vérité de l’histoire. Se tait . Moi ? Ah non, rien vu, pourquoi ? Et vous ?
L’adultère indicible riposte au meurtre rendu invisible. On ne s’en sort pas, du mensonge. C’est comme de respirer à pleins poumons au milieu du marais.
Comme deux bagnards emportés par leur chaîne dans le naufrage de la galère, ces deux-là , « chef » et pharmacien, savent et plongent dans le déni. C’est pourquoi elle a le devoir de le quitter, tout comme Ferrare quitte d’une virevolte son passé fasciste.


Dans les roublardes manipulations de temps et d’action, très vite on comprend que l’épouse est une figure même de Ferrare. Les souvenirs enracinés dans ce qui a été fait et vu ont été installés dans la durée de la pierre, diverses plaques bien vissées, tout est propre, honnête, mémoriel à point, mais c’est l’horreur génocidaire du XXème siècle, bien davantage que la déraison du fascisme : pour le reste, en dehors des classeurs vétustes et brouillons du Musée de la Résistance, ou des trois plaques Corso de martirii, on peut compter sur un rythme rapide de l’oubli marchant d’un bon pas sur les sables mouvants de l’Alzheimer social. (je ne connais personne qui admettrait la grammaticalité de cette phrase, tant pis ! ).

Partout, en ville – en même dans le souterrains de la presqu’inaccessible « Fondation Bassani »?- Dans les amphithéâtres des universités? -Dans les chambres froides où les cadavres de l’histoire se préservent de la vérité ?…partout, on préfère en venir vite vite à la suite, et poser sur les yeux du souvenir le masque des réponse jamais parvenues à temps : non, non, les résultats ne sont jamais parvenus…


Et le cher Giorgio Bassani, LUI, que dit –il, qu’on serait prié d’oublier ? Ses secrets d’authentique Résistant confronté ensuite aux compromis autant qu’aux dangers ? Les promesses politiques pour demain, faites lundi de bonne foi, et abandonnées mardi par bon sens, dit-on ? Son appartenance probable mais non documentée – fugace sans doute- à une Loge ferraraise ?
Voilà ce que je cherche ici, me dis-je, pour faire chic. Creuser dans le fond du jardin. Trouver des os blancs et des strings noirs, à disposer sur la mosaïque du pavé, mémoires usées comme les marches sous les pas. Occupation de vieil homme, cultiver son jardin, même celui des autres.


En cours de route, très vite car je suis en retard, je passe la tête dans l’agence immobilière. « Oui, les maisons ici sont presque toutes réellement très vieilles alors bien sûr, pour un Français, elles ont du charme, c’est plein d’attraction, mais je vous assure, une fois à l’intérieur, l’espace c’est petit, en général c’est en très mauvais état, comme votre Marais avant que Malraux le vende aux…enfin le rénove, la cuisine n’en parlons pas, et pas de véritable salle de bains, les fenêtres laissent passer tous les vents, et il peut faire si froid l’hiver à Ferrare, de la neige, du brouillard, les brumes dans la tête, tout ça, non, à votre place je me chercherais un joli grand deux pièces moderne, avec un beau balcon plein sud, je crois que j’ai ce qu’il vous faut ».

Mais je lui dis que je suis attiré, en réalité, par les lieux ouverts, par exemple la toute proximité de … tenez : un court ou un club de tennis, oui , oui, ce serait tout à fait bien, réellement pratique, oui, car je m’intéresse beaucoup au tennis. Aux allers-retours des bruits dans la mémoire d’une cité.

J’expose : Ma passion pour Ferrare : l’accueil et la liberté des juifs si longtemps, et les mensonges du fascisme ordinaire. La ville est comme la vie : peau sur peau, chaque surface épuise la précédente. Muscle après muscle, l’effort invente la forme du réel. Reste le brouillard des matins sur la promenade verte et rousse de La Mura. Et aussi le panneau : casa de Bassani.
Elle me regarde, navrée, lève intérieurement les yeux au ciel, comme un « chef » en certaine nuit de 43 regardait là-haut son ex-ami pharmacien.

Ça ne va pas être si facile de louer un balcon discret donnant directement sur le jardin secret de Giorgio Bassani.

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 69/99, Chapitre 21 – fin. FERRARE quitte d’une virevolte son passé fasciste. A SUIVRE : « Le silence règne sur les deux colonnes », dimanche 14 mars.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 68/99, Chapitre 21 – dernier milieu. Bref, ça patine quand même pas mal.



Le voici, notre fils de pharmacien grignoté par les gonocoques : témoin de la scène, ce soir-là, cette nuit de 43, à sa fenêtre du premier étage, comme chaque soir de paralytique ennuyé attiré par le mouvement du dehors, refusant de quitter son observatoire, il y a le pharmacien ! Il voit tout, et d’abord «  le chef », qui voit qu’il le voit, le chef qui échange un étrange regard avec son ancien compagnon de marche sur Rome et de bordel, mais personne ne peut ou n’ose l’écarter de ce cadre un peu magique d’une fenêtre de Ferrare où il apparaît, dominant les onze meurtres de son regard et de son silence.

Pour le reste «  on imagine des choses ».
Et, ce qu’on imagine, avec une troublante précision, ce sont les décors et objets de l’appartement du pharmacien au premier où, pourtant, selon le narrateur

«  personne à Ferrare, y compris les amis de Loge du défunt docteur Francesco, n’avait une seule fois mis les pieds ».

Le passage est réellement malicieux : au centre du récit extrêmement historicisé, factuellement inscrit dans Ferrare (on peut lire les vrais noms sur les véritables plaques), construit comme sur une reconstitution de témoignages croisés, s’impose soudain une description à la Balzac d’une chambre qui pourrait être celle du petit Marcel à Illiers. Mais personne jamais n’y est venu. Bassani, truqueur !
Le trouble produit par la «  Nuit de 43 » provient de cette césure, cette distance soudain effacée, raison pourquoi sans doute les adaptations cinématographiques ont toujours déçu Bassani : tout est « vrai » et tout n’est cependant qu’absence.
Dure leçon pour toute tentative de mémoire. La vérité ne s’impose jamais au silence du souvenir.
Pire, ou autre : ce soir du 15 décembre 43, le témoin irrévocable et paralytique a vu son épouse descendre au rez-de-chaussée, dans l’officine, où elle a souvent à faire, il faut bien faire les comptes. Mais c’est un pur prétexte. Lui et elle n’ont plus de rapports physiques, il habite sa petite chambre d’enfant, à côté de la chambre conjugale où elle dort. Elle, « sort », et lui songe à « fermer les yeux au plus vite ». On a compris ce que «  fermer les yeux » signifie… Mais voilà : ce soir est celui de la « descente » des vengeurs. Dehors, l’épouse qui revient d’un moment galant, hagarde et en retard, t’as qu’à voir, et justement elle voit, bloquée à son tour par la proximité de l’Histoire, tirs et meurtres, chemises noires embrunies de sueur malgré le froid, et ces couvre-chefs ridicules, mais ils sont là, ils ont les armes encore tièdes et tremblantes des assassins.

Témoin hagard, c’est le cas de le dire. Elle voit les morts « alignés en trois groupes distincts conte le parapet du fossé du château (…)tels qu’au moment suprême les seuls yeux de Pino Barilari avaient pu les voir ».
L’épouse adultère réussit à regagner l’appartement du premier. Lui, il simule le sommeil, malgré les bruits de mitraille ? Mais t’inquiète, mon grand, la mort ça fait pas tant de bruit que la vie.


Très vite, par l’un des sauts temporels habituels, le récit passe à « l’été 46 », guerre finie. On fait le procès d’ « une vingtaine d’auteurs présumés » 

des meurtres de la nuit de 43, parmi lesquels, encore lui «  le chef », le même, sorte de fil noir du récit. Dehors, le petit blanc reprend ses droits
Tout le monde nie tout, en bloc, ça nous rappelle quelque chose, personne ne sait rien, n’a rien vu et encore moins fait.C’est joli et en dentelles comme une épuration à la française, une fois éliminé le petit gratin facile.  « Le procès se déroulait au ralenti, dans la chaleur et l’ennui, suscitant au sein du public qui accourait en foule à chaque audience, un sentiment croissant d’inutilité et d’impuissance ». C’est, «  pour beaucoup de Ferrarais, presque tous, le brusque désir d’oublier ».
On se croirait bien en France, décidément nous sommes cousins, avec cette même forme de glissements subreptices de l’éthique, d’effondrements cachés du souvenir, d’affadissement des volontés de justice : «  c’est pas de not’faute, Votre Honneur’, paix sur le monde », et pragmatisme généralisé, comme les tournées de pochards dans les bars des maisons de passe, et à propos de passe, tours de passe-passe.
A Ferrare, 1946, le procès traîne, le « chef » se débat sur un monticule puant de déni, récuse toute culpabilité : «  Tous, comme lui, avaient été plus ou moins fascistes », et « le chef » n’avait accepté, à son tour, la charge de Régent « que dans l’unique but d’empêcher des tas de ‘criminels irresponsables’ d’instaurer un régime de terreur ». Pour un peu, on lui donnerait cent lires, ou une médaille, brave homme. Ce bon vieux coup du « bouclier contre l’occupant », tu parles. Air connu
Bref, ça patine. Rien ne permet au juge ( qui s’ennuie terriblement, cette affaire n’a pas d’intérêt judiciaire) de trancher, d’autant que le procès se déroule au siège même de l’ex-Fédération fasciste, au prétexte que le tribunal a été détruit en 44 par les bombardements Alliés, ils n’ont pas fait que du joli joli, les US, enfin bon, ils sont là, et les dollars aussi, aussi soit-il ainsi. Dates, espaces, miroirs, mémoires, intentions, tout s’imbrique et s’implique pour lever une véritable «  La Mura » préservant les coupables de leur punition.

C’est pour ça qu’on les aime, les murs, à Ferrare. Ils protègent de tout, surtout de l’intérieur des mémoires, voila pourquoi on organise des festivals de rue, ça efface les ombres.
A l’extrême fin du chapitre, arrive le pharmacien, notre pharmacien à nous, plus que jamais invalide et trompé, observateur impavide et supposé honnête, car c’est un pharmacien, par n’importe quelle pharmacie la grande, face au Castello Estense, très appréciable chiffre d’affaires avec la paix revenue, « c’est une figure parmi les notables », aussi un antifasciste, « véritable figure parmi les vainqueurs », de plus un fils de Franc-Maçon, en somme : arcane majeur parmi les réseaux, triple garantie d’origine et authenticité. La vérité, c’est lui, non ?
Tout dépend de ce qu’il va dire qu’il a vu, précisément, cette nuit de 43. Nous, lecteurs, le savons bien qu’il a tout vu, la mitraille, les cadavres, le chef, son épouse à lui se carapatant en catimini. L’ultime témoin. Le porteur du langage de la Vérité, V majuscule. L’homme à sa fenêtre dont le regard a pu croiser celui du chef assassineur. Entre hommes, comme une nuit de bordel avec revolver, et job très correctement fait par ces dames.
Donc, suspense, poitrines bloquées, ventres serrés, donc il a vu quoi, au fait, notre pharmacien, le Pino Barilari ? Face à face ? Magne toi, mon grand, la suite attend. Quelques marches dans les images de souvenir, dans le souterrain mou de nos mémoires, descends un peu, et la vérité glissera de biais comme un crabe sur la plage, mais c’est déjà ça ? Non ?

Le narrateur de la nouvelle décrit alors, en effet, le regard muet échangé, le soir même des assassinats, entre « le chef » dirigeant les meurtres, et l’observateur paralysé à sa fenêtre. Donc, ce regard existe. Donc l’Histoire existe. Donc le jugement existe. Donc. Ouf.


On va savoir. On va pouvoir punir. On va écrire de l’Histoire.
Mais non. Non de non.

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 68/99, Chapitre 21 – dernier milieu. Bref, ça patine quand même pas mal. A SUIVRE : 9 mars.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 67/99, Chapitre 21- milieu du milieu. Oh, non, des complices à Ferrare ?

Après ces deux temps du récit dans l’Histoire, 1922, 1939/42, en entier porté par une ironie, par la dérision de cette Histoire dont la violence fondatrice a pour sujet unique la fréquentation de prostituées entre deux lampées de chianti, le texte retombe (sur ses pieds, remarquablement) sur…la nuit de 43, qu’on allait oublier, celle-là, éponyme pourtant mais timide.
Mussolini, remis en selle par les nazis comme on sait, après avoir failli être jugé, peu crédible et féroce, gouverne la nouvelle « République de Salo », partie nordique de plus en plus congrue et pouvoir de plus en plus fantomatique. Pourtant «  la ville résonnait de coups de feu et de chants lugubres ». On a déjà lu Bassani décrire les fascistes estimant qu’ils «  avaient somme toute fait preuve d’une remarquable modération ».
Voici que soudain on les surprend acharnés à «  serrer la vis de façon radicale et généralisée ». Modèle allemand, ou pire : nazi. Finis la pizza, le chianti, les trente lires pour «  pane e coperti »,les filles du bordel, y a de l’uniforme SS dans le coin. Présence irréparable, un de ces moments où l’Humanité a disparu.
Le récit trouve alors son centre de gravité, à tous les sens : le « Consul » Bolognesi, Régent fasciste de Ferrare- (un dur)- vient d’être « assassiné ». C’est le coup d’Henrich à Prague qui recommence ? Une « irrésistible vague de colère » emporte les fascistes actifs (moins nombreux en cette période !), Un « descente » de vengeurs, non Ferrarais on l’a vu, mène à ce mitraillage, descente dont on apprendra ensuite qu’elle est assumée, observée de sang-froid, sans doute dirigée, par ce même « chef », le pointeur exigeant de coucher avec la prostituée, déçu en 1922. Le bilan est lourd (je le connais déjà par le décompte des lignes sur les trois plaques du muret devant le Castello Estense) : onze massacrés.

UNE NUIT DE 43.
On les a auparavant sortis de la prison ou, encore pire oserait-on écrire, et avec la complicité ardente du « chef », les meurtriers sont allés les chercher dans leur cachette pourtant la plus secrète, par définition impossible à être connue par les «  vengeurs » venus en camions immatriculés VR ou PD. Donc des complices à Ferrare, malgré tout, n’est-ce-pas ?. En même temps, de Ferrare, personne ne fait ou dit rien là contre. On tient à « faire bonne figure aux assassins, faire publiquement acte d’adhésion et de soumission à leur violence ».
A la prison, l’adresse est maintenant connue, et 26 le numéro de la cellule, mais Bassani heureusement depuis peu n’y est plus enfermé, on décompte des militants socialistes, syndicalistes, des membres du «  Parti d’Action » ( Giorgio Bassani est l’un des fondateurs) qui organisera en 44 la lutte armée ouverte en formant les Brigades « Giustizia e Liberta », et Giorgio Bassani sera aussi de ce combat.
C’est ici, dans la cellule voisine, peut-être, en tout cas derrière les mêmes grilles, qu’il a été emprisonné en mai 43, entre autres parce qu’il a contribué en mars, deux mois plus tôt, à provoquer une réunion « historique » entre les Résistants de mouvances diverses, (comme on aurait dit en France) à Ferrare justement. L’objectif explicite était de convaincre un général de se joindre à un « mouvement insurrectionnel visant la chute du fascisme » . La Résistance de Bassani ? Rien de fictif.
Affleure la mémoire très intime, un ressac d’angoisse de combattant qui aurait été justifiée par les faits. A quelques semaines près ce pouvait être lui, et cependant le narrateur se garde bien de toute allusion personnelle. Aucune mention n’indique un engagement autre que par un regard distancié, même si on peut imaginer (ayant appris ensuite ces données de sa biographie) qu’il dût éprouver une émotion profonde, une révolte sans action possible : les militants «  arrêtés » par les vengeurs, cette nuit de 43, il en connaissait les noms, ils étaient ses camarades de l’ombre, il savait leur façon d’embrasser trois fois pour se reconnaître pour tels, et leurs joyeuses agapes d’avant ….
Deux d’entre eux en effet participaient à l’équipe du complot insurrectionnel.

Ugo TEGLIO, avocat. Mitraillé. Pascale COLOGRANDE, procureur. Mitraillé.

Cette nuit de décembre 43, les assassinats de sang-froid suscitent à la fois la stupeur dans la grise Ferrare, et la terreur, d’autant que les «  Brigadistes » montent la garde sur place auprès des onze cadavres, là, debout dans le peu de neige et le beaucoup de froid, même pas au garde à vous au nom de la mort, sous la direction visible du « Chef » soudain revenu de ses doutes tant la violence et la tuerie sont les fondements de son action.
Parmi les victimes effondrées contre le muret Corso Roma, face au château d’Este, comme pour une provocation aux hospitalités de jadis , «  deux rares juifs ayant échappé à la grande rafle de septembre, et cachés jusque-là ». Pour rien.
Plus tard, Giorgio Bassani explique la raison de sa tricherie sur les dates, il voulait de la neige sur la scène, donc décembre – et non pas la date réelle, brumaire. On lit avec un réel bonheur un tel aveu : donner son ampleur et son réel au drame, c’est mentir sur son décor.


Le centre du centre, cœur dramatique du récit ?

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 67/99, Chapitre 21- milieu du milieu. Oh, non, des complices à Ferrare ? Encore trois séquences pour tout savoir sur la biface Prochaine : 9 mars

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 66/99, Chapitre 21 – premier milieu. « Faire de sa vie quelque chose de clair ». Cette nuit de 43.

Ces journées de Ferrare sont assez fatigantes : je m’assieds finalement près de l’une des tables de bois brut, sur le banc délavé, c’est un tout petit café à toit de bois, décalé, service au bar. L’espresso serré est bienvenu, surtout le second, préparant plutôt bien le troisième, le seul qui compte. J’emporte les deux tasses. L’une va finir dans le sac noir, pour ma collection ( imaginaire), et –bien qu’elle soit un cadeau publicitaire fait par le torréfacteur au bistrotier- je laisserai sous l’autre soucoupe un billet correspondant à un prix très surestimé. Tant mieux pour la serveuse. C’est la méthode : on collectionne, on ne vole pas. Mais on connaît déjà la tasse, ses inscriptions rouges et noires, la tonalité très Miro de la composition. C’est la même que chez Silvia, tiens, Silvia a-t-elle aussi laissé un billet ? Hormis deux employés du jardin, et une femme vêtue de blanc (je la reconnaîtrai ensuite comme concierge du club de tennis), il n’y a pas de clients. Je n’en verrai jamais, ici. C’est comme un confinement de printemps, mais je ne connais du concept que sa résonance chez Giono. On croirait le hall de  » l’Agence » : des missions, des rapports, des chèques, et jamais personne, sauf nous- les Anciens, Cécile, Marko, Sergui, moi. (Photo ch Gaudin)

Et ce quatuor benêt des juniors.

Je m’amuse à penser que, depuis des décennies, on blanchit dans ces cafés de musées l’Argent de la vieille, qui porte des noms successifs : l’or des Templiers, la mafia, le trésor nazi-fascisti, les bourses pleines des Brigades Rouges vidées de l’Histoire, la rançon Moro qu’on dit n’avoir jamais été versée, les économies de Berlusconi. Sans oublier, cela va de soi, les stars habituelles de la richesse clandestine : les Juifs et les Francs-Maçons, unis en général pour le pire : leur destin de victimes expiatoires.

A Ferrare, tout est secret, tout est mystère, tout est cinéma pour gogos, et voila pourquoi la ville s’habille de brouillards en écharpe mole sur « La Mura » et pourquoi l’Histoire expédie en essaims les jeunes filles à vélo qu’observait Bassani : trompe-l’œil charmants et dérisoires comme le désir. Des ombres à chapeau fréquentent les librairies d’occasion : l’auteur cherche sa Cavale, sa Kabbale ?

« Ton récit n’avance » pas, dirait NERO, mon guide en Mystères- vous verrez son impatience, mais patience pour la voir.
« Une nuit de 43 », p.146 : «  Si les fascistes faisaient un peu de boucan, en se promenant avec un air féroce et un tête de mort sur leur calot, ils le faisaient surtout pour apaiser les Allemands ». Je bois mes cafés sans urgence.
«  Pas d’autre but que de convaincre l’allié germanique de la sincérité et de la fidélité inconditionnelle de l’Italie. Après le 8 septembre, les Allemands étaient devenus les vrais maîtres du Pays, et cela ne leur aurait rien coûté, à eux, de réduire chaque centre habité en un tas de ruines », je lis, page 155. De quoi être un peu ébranlé.
Un esprit malin observerait que, si on remplace 8 septembre 43 par novembre 42, se retrouve ici un argument identique à celui dont usent, dès l’été 40, et plus ou moins ouvertement, les petits copains arracheurs de dents, et pas seulement,les collaborateurs du vieux maréchal, à Vichy. J’ai l’âge où les comparaisons rapprochent, et les rapprochements dévoilent.

Je feuillette, trouve facilement le passage : le touriste, s’il connaissait le passé, sa mémoire, « pourrait être éventrée tout à coup par l’explosion d’une mine dont le détonateur serait heurté par le pied négligent de cet étranger ignorant » (p.135).
La nouvelle se déploie autour d’un personnage « veilleur » ( voyeur ?).
Il est à sa fenêtre du premier étage, face au fameux Corso encore nommé Roma, brève artère de la ville passant là, juste devant le château, en perpendiculaire à l’axe médian des deux boulevards (Giovecca puis Cavour) qui joignent en ligne droite deux portes dans la Mura. Là, donc, à se fenêtre de bourgeois impotent,veille un certain Pino Barileri, dont on apprendra quelques pages plus tard qu’il était, en 43, un antifasciste connu de toute la ville, phénomène assez rare, l’antifascisme, Giorgio Bassani est bien placé pour le savoir : il comptait ses amis résistants sur les doigts de deux mains.
La trame narrative, très complexe, en volutes et spirales, comporte ici son premier «  retour en arrière » .
Le héros, flash-back, accrochons nous, est vu en 43, la nuit (et aussi de jour ! ) : il est l’ héritier pharmacien de l’officine de papa (dont le narrateur ne manque pas de signaler qu’il était un Franc-Maçon de haut grade), il est devenu paralytique à la suite d’une contamination syphilitique. Statut matrimonial, en 48, date de la fin de la nouvelle choisie par Bassani : séparé (sa femme vit seule ailleurs, un studio où elle reçoit des « amis », très fardée, pas la peine d’insister).
Nouveau flash back, il faut suivre, Bassani s’amuse et le lecteur trop peu attentif risque de rater une spirale du temps, hop, qui se glisse dans le Retour en Arrière comme un orvet dans le corset d’une Égyptienne : En 36, « quand mourut le vieux Franc-Maçon », le fils a succédé sans hésitation, bien que semble-t-il pharmacien par l’officine plus que par le diplôme, et –en 37- stupéfaction générale -il s’est marié avec une «  blonde de dix-sept ans ( il en a au moins trente), « une fille trop voyante » qui se promène en bicyclette et en short, ce qui ne passe guère inaperçu en cet avant-guerre. La paralysie le réduit à peu, à peine deux ans plus tard, elle le révèle bizarrement à lui-même et lui permet de «  faire de sa vie, jusque-là insignifiante, quelque chose de clair, d’intelligible » : il existe. Du gonocoque porté à la manifestation de l’existence de l’être? Sournois, le Giorgio, non ?..
Le texte évoque alors un climat «  posé dès le début de l’été 39 », qui se cristallise – plus ou moins, on ne sait trop ( Ferrare : brouillards et approximations, c’est le jugement féroce de Bassani), dans les jours qui précèdent le drame nocturne de 43, situé en décembre par l’auteur ( et en novembre par les historiens) : 14 vitrines ont été brisées, dans une nuit, par des opposants au fascisme, des lycéens, sans doute, toujours occupés à faire les marioles, pour pas grand-chose. Sauf que cette fois ce ne sont pas des riens. Dégâts, tracas,vitrines brisées, ça rappelle trop.
L’OVRA, police politique et un «  vieux squadristi de la première heure » parviennent à capturer les coupables. La police et les fascistes -dont le « chef historique »-, préfèrent minimiser à dessein les actions des opposants, on n’a sans doute plus la virulence des débuts ? On sentirait le vent qui tournerait, malgré la présence nazie? « Ne commençons pas à exagérer ! » dit le chef, et il le dit page 141.
Alors surgit un nouveau nouveau récit dans le récit, l’un des « cercles emboités » que décrit Bassani quand il évoque la structure de la nouvelle : le chef – Carlo Aretasi -mène soudain sa propre narration de la funestement célèbre «  Marche sur Rome »: pof pof pof, coup de parachute, le temps du récit est à présent ( si on ose écrire dans cette efflorescence de temporalités) au début des années Vingt – précisément 1922, vingt ans avant le temps de  » La nuit de 43  » et au moins vingt-cinq avant la fin du récit. La temporalité capricieuse ( rusée serait mieux ) du narrateur conduit, dans une chronologie un peu (et délibérément) incertaine, aux débuts du ‘Mouvement’, et met en scène des conscrits du fascisme, écartés de l’Histoire et des théâtres de la Politique, P majuscule. Le lecteur, lui, renvoyé à se deuxième année de maternelle, s’accroche à la grise frise du temps.
Le texte multiplie les notations qui font de cette escapade virile à vocation héroïque de 1922 , (le moment de la réussite du fascisme), une escapade mouvementée : depuis Ferrare, les militants très débutants d’un combat à peine débuté s’engouffrent dans le train. Ces manifestants redoutables sont protégés sans discrétion par police et armée qui regardent passer, un peu comme si des CRS observaient avec une quiète malice, quels coquins, un conglomérat des Black-Bloc prenant le RER en sautant le tourniquet faute de carte pour jeune ( dite imagin’air, les communicants du métro travaillent à la fumette).
A chaque arrêt, nombreux, (en 1922 les locos sont gourmandes de charbon et eau), les héros descendent pour boire, chercher le bordel local (ah, c’est mal indiqué, les femmes, on perd du temps), rigoler un peu avec n’importe quoi, bref faire de la belle Histoire vivante. Dans la bande, certains déjà s’expriment sur le « temps d’avant » (et toc, autre cercle, autre Retour dans le Retour), ces excellents moments des tout débuts du mouvement, avec le regret de « l’arrêt de la Révolution et le crépuscule définitif de l’ère glorieuse des expéditions punitives », de «  1919 à 1921 ». Il y a toujours un temps avant ce temps et ce temps a toujours été meilleur. La nostalgie du narrateur, héros fasciste déçu – expose crûment la vacuité de l’Aventure : en 48 heures de 1922, alors qu’on soutenait « La Marche », pensez donc, on n’y croit pas, on n’a même pas aperçu le Duce, malheur sur notre piètre figuration de Ferrarais à chemise noire. Et à Rome l’activité principale a été non pas de pratiquer la Révolution, déjà « finie », mais de «  filer à la recherche d’un bordel » ( quelle énergie débordante). Au retour, « fiasques de chianti », car «  il ne restait qu’à boire et à chanter ». Caricature d’Italien !
Bassani décrit, les temps se superposent, il prend le temps de nous enfermer dans les cercles, mille-feuilles et Pari-Brest, trajets horizontaux mais dans l’épaisseur verticale des chronologies de la mémoire. Joli monde, et les soudards se ressemblent, déjà de jeunes hommes ensemble en 1920 c’est souvent médiocre, vin et rodomontades bégayées du fond du bordel, mais si le sentiment de fonder un monde nouveau les allume, l’incendie de la morale est garanti.

A cette trame sombre de l’Histoire déclassée, minable ripaille de buveurs dépenaillés malgré l’uniforme, s’ajoute un fil rose : le héros de la nouvelle  » Une nuit de 43″, notre pas joli joli pharmacien de la fenêtre de 43 et 48, est « encore puceau », en 22. Toute lectrice et tout lecteur ont le droit de relire cette phrase. Bon, la virginité en 22, ça, pas grave, personne n’y échappe quelle que soit la précocité. Il y a forcément un avant à tous les amours. Tout au long de la balade vers le Duce, la lumière, le nouveau régime, le string noir de Marina, le pas encore paralytique refuse avec obstination de participer aux ébats tarifés dont abusent ses compagnons d’armes, à chaque étape, un fasciste ça doit montrer que c’est un homme et que ça en a.
Rien n’est dit de ses raisons de négliger les filles. Irrité de cette résistance, le chef fasciste revient à la charge. Son insistance devient une envie pressante. Revolver au poing ( car on est des braves, saouls, tirant de travers et pissant sur ses bottes, mais braves) il contraint donc le pharmacien ( qui ne l’est pas encore, papa n’est pas mort, mais ça me simplifie la lecture et les repérages dans cet entrelacs complexe, de le nommer pharmacien, ou paralytique) , à monter avec une dame-dont il n’y a rien à dire sauf qu’elle fait sobrement le job- cela nous le savons car le chef fasciste militant, revolver toujours bandé et brandi, bien en main, tient à observer les détails très intimes de la scène pour vérifier que les deux « accomplissaient bien et jusqu’au bout leur devoir ». Désarmante main armée. On se croirait une nuit de noces Grand siècle, pour valider la descendance princière. Le cru, pour croire, faut voir. Principe de chemise noire.
Vu comme ça, on pressent le traumatisme – mot à juste titre absent du lexique Bassanien, et aussi le type de maladie à venir, gonocoques et compagnie. Pas malin.

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 66/99, Chapitre 21 – premier milieu. « Faire de sa vie quelque chose de clair ». Cette nuit de 43.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 65/99, Chapitre 21 – Début. La mécanique du déni tranquille, une nuit de 43.

La mécanique du déni tranquille

Dans le parc du palais Massari, j’ai commencé debout la lecture de «  Une nuit de 43 », près de la rocaille centrale.

Des adolescents sympathiques et bruyants passent tout près, rejoignant une partie du parc un peu en hauteur, comme un micro vallon couvert d’arbres, aménagé de bancs, propice aux échanges de mots doux et de gestes non moins- même si, tout à l’heure, quittant le parc en contournant la butte, je baisserai les yeux devant une tentative réussie de débordement des limites formelles de deux shorts, un de chaque genre grammatical.
Le genre d’un short ça ne s’entend pas, mais ça se voit. Surtout le mauvais genre.

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« Une nuit de 43 » commence par : « Sur le moment, on peut ne pas le remarquer « .

Cet incipit décrit autant le romancier lui-même (son œuvre longtemps assez confidentielle, recueils peu lisibles de poèmes, etc.) que le personnage plutôt central bien que falot mis au cœur des récits de Ferrare, le « bourgeois juif » où se reconnaissait le Professore Bassani, ou mieux encore, que le thème majeur de cette œuvre tout entière : l’absence du dévoilement, une vérité jamais dite sauf en parcelles, une vérité que le lecteur cependant connaît.

« Une nuit de 43 » , c’est le récit d’un assassinat par les fascistes, plus de dix résistants dont les noms figurent sur les trois plaques de l’ex-Corso Roma, fixées au muret bas qui sépare la rue des anciennes douves du château ducal, témoin pour toujours distant et muet, maître et symbole de la ville, le château ( bonjour Franz) le meurtre, au centre. L’effondrement délibéré d’un certain ‘réel’ minutieusement observé de visu au profit d’un mensonge sans parade, voilà ce qu’est le ressort profond de la nouvelle, la mécanique du déni tranquille, et par là même l’image cachée dans le tapis qu’est «  Le Roman de Ferrare ». Puis par contamination, le mode de fonctionnement de toute la ville, la province, le régime de la démocratie chrétienne, l‘Italie récente ou actuelle, la mémoire européenne, la Mémoire percée de toutes part de notre Histoire. Des plaques fixées sur des murs, mais peu visibles, disent toute l’histoire du XXème siècle : meurtres et oppressions, effets d’oubli. C’est si simple, l’oubli.
Comme si la ville avait pour tout vêtement son fameux string de dentelles noires, qu’on croit apercevoir dans toutes les vitrines, ou qu’elle faisait le matin la roue, la ville, dans les rues, habillée d’un collant purement transparent, la roue, la moue, triple salto arrière. C’est vrai, soit dit en passant (et je suis souvent passé par là), les vitrines de Ferrare invitent à d’immodestes dessous.

Pas pudibondes, les vitrines, à Ferrara.
Le thème de la Résistance – et l’on n’a pas oublié les combats clandestins de Giorgio Bassani- reste confiné comme à une vague décor, une tenture en trompe l’œil sur un coin de scène, un figurant traversant de la cour au jardin avec un plateau de boissons. Une photo de rue de village, les personnages en costume 1930 posent, sans sourire, devant la fontaine, le marché aux bestiaux, la façade de l’hôtel de Villevaleix ou Sion.
Au sein de l’ensemble finalement regroupé sous le titre générique « Le roman de Ferrare » cinq longues nouvelles seulement, écrites de 1956 à 1973, constituent le Livre Premier, « Dentro la Mura ». Le très célèbre « Jardin », car on dit maintenant «  Le Jardin » comme on dit «  La Recherche », forme le Livre Trois du « Roman de Ferrare ».
«  La nuit de 43 » apparaît d’une part comme un texte «  premier » (sinon le premier puisque Bassani publie sous le pseudonyme de Giacolo Marchi, les Juifs étant interdits d’expression publique dès 1938), et comme l’un des deux piliers portant le Roman de Ferrare, avec La plaque rue Mazzini , on connaît, Geo Josz revenu des camps. Et ce nom, son nom, le sien portant, Geo Josz,lui vivant, le nom gravé sur la plaque des portés disparus.

Court texte ( pages 135 à 162 de l’édition Quarto), qui marque cependant, au cœur de mon propre projet d’un rapport de mémoire sur la façon d’oublier à Ferrare, une place dépassant l’apparent format de carte postale.
Sur un autre plan, davantage stylistique, la structure interne choisie par l’ami Giorgio singularise la nouvelle : «  La structure de ‘La Nuit’, par contre, s’inspirait de nouveau, sinon exactement de la sphère, du moins du cercle. J’avais imaginé des cercles, de nombreux cercles : l’un dans l’autre. Le dernier, le plus petit, si minuscule qu’il coïncidait en fait avec le point central, qui était aussi celui des autres, était la chambrette-prison, la chambrette cellule d’ermite, la chambrette-tombe, par la fenêtre de laquelle, au cœur d’une lointaine nuit de décembre, Pino Barilari, le pharmacien paralytique, avait lui aussi vu, dans un éclair aveuglant, ce que l’homme a cru voir ».

Nuit de 43 : Le récit commence par le présent de la narration, non daté avec précision, mais -on l’observe ensuite- postérieur de plusieurs années à la première Libération, celle de 43 : US débarqués d’abord en Sicile, et Bénito Hors jeu. La narration se boucle deux ou trois ans après la fin de la seconde guerre mondiale
Les gens de Ferrare refusent de regarder un certain muret du Castello Estense, ce n’est pas un petit pan de mur jaune quoique assasin, mur contre lequel ont été assassinés, à la mitraillette, en l’hiver 43, 11 personnalités supposées en opposition au régime de ce sacré Bénito qu’on aimait plutôt bien ici, et pourquoi ne pas le dire, avec une sorte de commisération ( ou de tendresse ?) depuis sa destitution, son arrestation et (ouf !) son évasion ( enfin, les Allemands ont tout fait, mais, bon !). A cette date, les Alliés ont libéré la moitié sud de la péninsule, gouvernent en direct Rome, s’occupent de divers fronts et de futurs débarquements, et piétinent pour remonter sans hâte vers le nord, y compris Ferrare, le nord fasciste encore, où les nazis sont venus et immensément puissants – et redoutables. Ils gouvernent Ferrare, les nazis, même travestis en fascistes de Salo.

La nouvelle déploie son rythme lent, d’abord, selon la présence de ces étrangers en ville : des « squadristi » de la Vénétie voisine (Vérone 43, centre du renouveau fasciste de la république de Salo), ou de Bologne, «  quatre camions immatriculés VR, Vérone, et deux PD Padoue » squadristi dont ceux qui vont réaliser les assassinats- donc ce sont des non-Ferrarais. A Ferrare, on est modérés, fascistes, mais lodérés même dans la vengeance, modérée. A époque déjà il n’y a que le soleil et les vélos pour manquer de modération. Puis, en plus des ‘vengeurs’ venus du voisinage régler le compte de Résistants, on suppose les Allemands, résolument et très étrangement affichés absents de Ferrare : leurs uniformes n’y sont jamais signalés, leurs établissements à drapeaux flamboyants ( si caractéristiques de l’Europe occupée) ne sont pas installés, il n’y a que des nids de police secrète, mais – tiens tiens – les archives ont disparu. Plus de lecture ? Malgré toutes les pochettes plastique fatigué du Musée de la résistance? Pas de chance. Sous le maque de comédie que porte la parole du témoin, ça grimace ou ça embrasse, nul ne saurait voir dans le mouvement des lèvres la vérité du regret.

Ferrare la multiple sait oublier à temps.

L’ombre du souvenir passe comme un vélo qui erre après avoir démonté son short d’un coup de reins poli.

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Didier JOUAULT pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 65/99, Chapitre 21 – Début . La mécanique du déni tranquille. Une nuit de 43 A SUIVRE …quatre séquences ( la dernière métaphore de ce 65/99, nul doute qu’elle ferait trépigner d’horreur les ‘Juniors de l’Agence’.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 64/99, Chapitre 20 – Fin. Des circonférences concentriques dont les centres sont partout.

J’expliquais pour la loueuse/vendeuse immobilière visiblement pressée : « Une île, c’est ce que fût jadis Ferrare, dans les bras du Pô, avant que fussent comblés pour l’agrandir ses enceintes liquides, et à présent Ferrare a pour bras une muraille, voilà pourquoi j’aime cette ville, voyez-vous, je ne le répéterai jamais assez, pour les métamorphoses secrètes en profondeur et visibles en surface, oui, en effet, Madame, vous avez à faire, oui, votre temps d’agent immobilier compte double, donc cette maison que je cherche ce peut être davantage à l’est, vers la fin de Coperta ou Palmeri, mais pas de l’autre côté, pas vers la maison de l’Arioste, beaucoup trop loin, vers Piazza Compronti, beaucoup trop de touristes, je déteste partager les terrasses, un duplex, oui, au moins dans un duplex on a l’impression d’être sur un Transatlantique fin des années Trente pour l’exil, intellectuel exfiltré, poète exilé, future graine du monde, Levi-Strauss et déjà star usagée, Breton en bretelles et bandonéon, on voit l’image ?…Un duplex, oui, très bien , vous n’avez rien rue Belfiori ? « 
Je perçus à l’énoncé des rues, presque toutes dans l’ancien ghetto, une certaine gêne que n’exprima cependant pas la femme de l’agence chic.
« Très bien », dit la vendeuse d’espaces, impassible, « on va vous trouver ça très vite, ça bouge beaucoup les gens ici, on arrive par coup-de-foudre au soleil et on repart dès les brumes infinies sur la ville, on va trouver vite, et surtout si vous n’êtes pas limité, enfin pas trop, par les prix ? » Elle s’était vite reprise, à présent il fallait qu’elle sorte, son client attendait, via Arianuova, joli quartier sans doute un peu cher, mais elle allait trouver, qu’on revienne…
Il faisait encore très chaud, et même moi, avec tout mon bagage d’errances calmes et de passé léger de méhariste de l’intérieur, j’aurais éprouvé des difficultés à marcher au milieu de mes rues. Pas loin ( mais tout est « pas loin » à Ferrare), c’était le jardin Massari, qu’on nomme ici Parc, surtout parce qu’il borde le Padiglione d’Arte Contemporanea, dont l’entrée est fermée par une belle grille, belle mais fermée, tout ça fermé tout court, sans qu’on sache aucunement si l’Arte Contemporanea sera de nouveau accessible un jour, travaux terminés ( à supposer qu’on ait même entrepris d’esquisser un plan de travaux), ce dont Ferrare doute, mais la ville est cela : des circonférences concentriques dont les centres sont partout, un vrai pari pour s’y retrouver, à croire qu’on accepte le dialogue avec une forme du vide. Mais ce qui séduit les marcheurs, ici, et repousse les impatients, c’est cela.


A en croire de bons auteurs, qui sont toujours de bons lecteurs, on n’est jamais mieux que dans un jardin ombragé pour lire – ou marivauder. Dans le mini sac d’épaule noir, j’ai depuis le début le volume intitulé « Les lunettes d’or », emprunté à la médiathèque. Celui-là, je ne le vous raconterai pas.


Au fond, me disais-je en cherchant un banc sol-y-sombre, faute d’amie légère qui m’aurait légèrement attendu pour la lecture, faute d’un canapé tout près ( mais comment oser imaginer un AUTRE canapé que celui dans le BnB de Silva ?)

faute d’un meilleur ailleurs, après tout, relire la nouvelle ne serait pas un luxe. En tout cas ce serait mieux que au de bavarder avec personne en se limitant à faire de Giorgio Bassani une sorte d’involontaire personnage supplémentaire du « Roman de Ferrare », tout comme il fit très délibérément, bien qu’osant affirmer le contraire, de Ferrare un personnage vivant de roman, pas un décor : un personnage.Vivant. Vibrant. Riant. Vrillant. Triant.Truqueur, sauveur, tueur.

La vie, quoi : blanche et noire mais ni blanche ou noire.


Un banc, du soleil. Mais je n’avais rien déjeuné, sauf d’un petit pain gris de céréales acheté en passant, et d’une banane qui provenait du fruiter posé sur la table du jardin rose rue Belfiori. Un peu de faim répond à la torpeur et clarifie la lecture. Encore un aphorisme glissé par Le Vieux dans l’oreille de Mme du Deffand. Valeurs du jeûne. Avec modération.
Comme souvent, et j’en resterai impardonnable même à l’état de fantôme hantant les médiathèques, les couloirs d’université, se combinaient sans se mêler un désir de lire, et la paresse de le faire. J’aurais beaucoup aimé, comme dans les bonnes sociétés de jadis, ou dans un film avec MIOU MIOU, qu’on mît à ma disposition une lectrice,

de préférence lui ressemblant, et que sa voix fût pleine de fruits et de fleurs, mais on ne vendait que des liseuses, en plastique. Rien à vivre avec du plastique.
Il n’aurait pas été indispensable, car je ne suis pas exigeant, que ma lectrice connût les astuces des comédiennes, les roueries des filles galantes, les méandres des esprits simples, ni qu’elle eût été vêtue d’un aimable short blanc brodé d’une croix pattée rouge, encore que cette dernière vision, une chevalière du Temple qui apporte le vrai-savoir en petite tenue ne fût pas du genre (et je le confesserai) à dégrader ma lecture. Encore une image-pensée qu’on va me reprocher.
Mais non, j’étais seul dans le jardin, abandonné, solitaire-solitaire, à mes propres forces que la marche et le soleil réduisaient à une pure volonté.

Je pouvais circuler sans honte, sans peine et sans crainte, immobile dans le labyrinthe de ma propre image :

trajet banal et familier du romancier.
Pendant une heure joyeuse et studieuse (les préférées des septuagénaires), je me suis distrait à chercher des films autour de « La nuit au musée », la nuit des oppressions. Mais je ne recopie pas mes notes, cette fois, l’Agence ne travaille pas sur le cinéma, et puis chacun peut en faire autant, à coup de 4G : NUIT/ MUSEE. Allez voir, si vous avez deux heures : étonnant !

Et tout cela presqu’en parallèles simultanées, pour même pas trois francs six sous, comme disaient nos aïeux, quand le Franc Germinal valait encore référence, à Guéret, Calais, Lorient, Toulon-et pas Strasbourg. Qui payait en Allemand, Strasbourg.

Mais ça commence à faire loin, Strasbourg, très loin du jardin dans la maison de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 64/99, Chapitre 20 – Fin. Des circonférences concentriques dont les centres sont partout.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 63/99, Chapitre 20 – dernier milieu. Cellule n°26, le 23 juillet 1943.

A ses proches, dit-on, mais la source est incertaine, ou mensongère, Giorgio Bassani avait annoncé : «  Sur cette période et sur Ferrare la complice sans tumulte, vous serez surpris, je connais tout ce que l’époque ne m’a pas permis de raconter. Les vieux crabes noirs devenus araignées de mer rouge, les camarades de ma revue et les couloirs de mon éditeur, tout ce qui aurait sûrement explosé en 48, par exemple, j’aurais dit la vérité au sujet de cette phrase sur les juifs bourgeois de notre ville, sur le vérités cachées derrière les réponses en trompe-l’œil de mes interviewes, car un écrivain ne peut pas toujours exprimer le vrai quand il répond à une journaliste, elle entend parfois le séduire pour le réduire, même si c’est pourtant cela que je prétendais dire et chercher, la vérité dans la ville. »

« Lorsque je me sentirai mourir », ajoutait-il parfois pour le cercle de plus en plus gêné de ses amis, posant la pipe sur l’un de ces étonnants cendriers sonores taillés dans la brique et sans cesse renouvelés par sa compagne, car ses gestes de malade désordonné les brisaient souvent, « à ce moment-là je prendrai tout le temps nécessaire pour compléter mon œuvre par les faits et mots jusqu’à présent tenus à l’écart, au secret de la mémoire, au creux invisible de mon propre jardin secret, enfin quand je dis propre, on pense aux «  Mains sales », et merde, après-tout, on verra bien, vous saurez tout, vous aurez peur, et honte aussi, de mes secrets d’époque. 

Ma honte amoureuse de Ferrara.»

A la question « Comment ferez-vous, Maître ? » il répliquait par un grand geste perplexe d’ignorance (à mon avis feinte ), concluant : « Nous sommes tous ainsi, non, plus facile à dire qu’à faire, prétendaient les Anciens. ». Puis reposait la pipe sur la brique et foutait un peu des cendres partout, à cause des tremblements.

Il évoquait ainsi, en particulier, Anaxagore, dans son tristement célèbre Fragment 148 ter, au départ mal traduit, d’accord, en « Y a qu’à le dire pour l’faire, nom de Dieu», ce qui aurait renvoyé à un sorte de fatalisme du performatif, à vrai dire très peu admissible dans le système de la divinité auquel il se réfère. Mais la nouvelle traduction recontextualisée par la socio-géopsychanalyse, due à Vassiliki Driantoucourtivich, conduit à une formulation plus satisfaisante : « Celui qui dit qu’y est, vas-y Zeus ».Tout cela le faisait rire, tant qu’il se souvenait encore de ce que rire veut dire.

Bassani exprimait son désir sans violence ni rancœur, plutôt, si l’on prête foi aux derniers témoins,-des ecclésiastiques introduits par de vieux amis et enfin admis auprès de lui, mais sans doute alors qu’il ne disposait plus de sa pleine conscience, et avec cette sorte d’humour désabusé qu’on lui avait longuement connu – et que seule l’adaptation pour lui ‘mensongère’ du

Jardin des Finzi Contini lui fit perdre- plutôt avec le désir malicieux de créer une espèce de suspense.

Il avait déjà écrit sur « La nuit de 43 »( oui, j’ai prévu de vous raconter) donnant le ton, bien que la critique n’y prêtât qu’une attention des plus distraite : « …fascistes se bornant depuis septembre à nettoyer la ville de la centaine de Juifs sur lesquels ils avaient réussi à mettre la main et à enfermer dans la prison de la via Piangipane une dizaine à peine d’antifascistes, et ils avaient somme toute fait preuve d’une remarquable modération », parole à décrypter avec la clé de sa propre incarcération, lui, Giorgio Bassani jeune,  via Piangipane, à la suite de son arrestation-surprise par la police secrète, en mai 43.

Car c’était dans la rudesse du réel que résistait Bassani.

Seule la chute de Mussolini, liée au débarquement US, permet qu’on le libère, sauf que le Duce – lui même libéré par un commando allemand – réapparaît à la botte des nazis bottés, on connaît tout cela. Quoi qu’il en soit, l’intervalle historique ouvre enfin, après quelques jours de détention, la cellule numéro 26, la sienne,  le 26 juillet 43. C’est Adriano, le gardien sympa qui apportait du tabac pour la pipe, qui le libère, il s’est toujours bien comporté en vrai « frère », il est plutôt content et lui fait noter son nom, 

« Moi c’était Adriano, tu te souviendras ? » soulagé.

Bassani sort. Juste à temps pour quitter Ferrare et La Mura pour Rome, et plusieurs mois, la vie sous un faux-nom, l’action clandestine, l’angoisse sans doute,  la quasi pauvreté…Quiconque a regardé dans les yeux un tortionnaire et vit encore ensuite est un traître ou un héros. Bassani cependant parle de ces temps avec une grande modestie.

En sortant du Musée de La Résistance, je suis entré, sans préméditation, dans l’agence immobilière du corso Ercole I d’Este, la rue des palais et – plus loin- de résidences de luxe, d’auberges pour riches, où Mitterrand fut client, affirme la photo accompagnant le menu. Ici, les agences sont plus discrètes, le prix n’apparaissent pas, en vitrine. On allait fermer, afin de rejoindre un acquéreur pour une visite. On acceptait cependant de me parler ( en raison de mon pouvoir d’achat supposé), dans un Français rapide mais consistant : efficace.

Comme le sont en général les employés des Agences.

Je savais et répétais que je cherchais une maison, disons, une maison à Ferrare…sans préciser laquelle, évidemment, ne laissons pas une employée d’Agence ricaner, à supposer qu’elle connaisse notre Giorgio, mais à Ferrare qui ne le connaît pas ?

Je souhaiterais , donc, plutôt, disons, pour mon plaisir de Français et les inépuisables beautés de Ferrare, un grand studio, lumineux, si possible refait depuis pas si longtemps, un duplex serait idéal, pourquoi pas dans l’une de ces petites rues si tranquilles du vieux quartier, je ne sais pas moi, San Pietro, Fondobanchetto, même Ghisiglieri  ou Carlo Mayor, bien que ce soit la seule rue bruyante du vieux quartier, la seule avec une circulation, vous savez qu’elle recouvre l’ancien tracé d’un peu de  Pô avant qu’on détourne ce bras qui faisait de Ferrare, en des temps très anciens, une île en plein soleil, un escalier vers la lumière nue ?

_________________________________________________________________________________________________________Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 63/99, Chapitre 20 – dernier milieu. Cellule n°26, le 23 juillet 1943. A suivre …

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 62/99, Chapitre 20 – Deuxième milieu. Dans une jubilation rare de vieil étudiant.

Pas un pli, pas la vie dans les plis du rêve, non, la franche affirmation du fascisme facile, farouche, foisonnant, fracassant, frissonnant, frémissant, familier, même pas fébrile : tranquille dans ses bottes. Noires, les bottes, pour marcher la nuit dans la nuit.

Dans un entretien donné à un journal pour étudiants publié à Bologne, il s’excuse presque : « J’ai réécrit plusieurs fois mes récits, là, dans la nuit souvent épouvantable de l’écriture, pour finalement lier tout cela dans «  Le Roman de Ferrare », mais je n’ai plus la certitude de qui en moi écrivait cela qui écrivait, la force éperdue, le silence de la vague et des yeux, et pourtant, d’un bout à l’autre de ma vie, dans l’assourdissant silence muet de l’écriture épouvantable, j’ai fait cela, même écoutant bruire la maladie de la mort, ou quand je redoutais l‘homme assis dans le couloir de ma prison, j’ai fait cela, je n’ai jamais eu le temps de chercher à découvrir les secrets des secrets de la ville, ni de rencontrer Aurélia Steiner, d’ entreprendre le récit de la douleur, des barrages contre la douleur, de la force pour fuir la parole de la frayeur, de dire la frayeur et son cri dans une ville déserte : Ferrare. Le désert de la mort dans le cri aveugle de la ville.»
A lire cela aujourd’hui, dans une jubilation rare de vieil étudiant, on imagine qu’il devait, là, tout juste, achever une interview de Marguerite, non pas celle d’Hadrien et de Zénon, l’autre, la Margot la poivrot, celle de Stein et de tout détruire, dit-elle, l’absolue géniale, ou alors que c’était tard-tard le soir, le désert, la nuit, après beaucoup de cigares, de pipes frottées contre le fameux cendrier en pierre de Vésuve, de lave larvée, de petits verres pas si nombreux mais quand même, et que l’étudiante interviouveuse- à peine ses vingt et un ans – et habile en diable, ( habile aussi en vrai, peut-être ?) présentait d’indéniables qualités propres à créer une confusion, voire une forme d’hébétude -ce à quoi n’importe quel sexagénaire hétérosexuel ne peut tenter de résister, ou de s’opposer (encore un propos de nature à aiguiser les ciseaux des Juniors).

Ou bien, cette sourde sape d’Alzheimer commençait à creuser dans les dunes fragiles du vocabulaire.
On le sait, les années finales de Giorgio Bassani ont été peu à peu ravagées par les progrès lents mais insatiables de la maladie de la mémoire, comme avait été sa mère, et ce fut pour lui comme une tornade malsaine sur une falaise de craie : éboulis et fissures, disait sa dernière et voluptueuse compagne, comparant ce que Bassani savait encore de lui-même au trésor de l’aiguille creuse ( car elle était voluptueuse et lettrée – encore une phrase qui fâche ?) : on ne voit rien, quelqu’un connaît le chemin ( Lupin ? Freud ?), mais bernique, à quoi bon, si le secret n’a pas été transmis.

Rien, dans ses interviewes ( ni dans le journal intime clandestin inédit que le guide NERO prétend avoir copié en partie) sur ce qui nous éclairerait vu depuis la conscience non de Zéno ni de Zénon, mais de Giorgio. Quelles négociations, par exemple, dès la fin 1943 et surtout pendant la Libération et jusqu’en 53, entre les ex-fascistes jamais réellement condamnés, les industriels toujours condamnables dans leur complicité active, les Patriotes de tous les bords de toutes les langues, le PCI, La Démocratie Chrétienne, et le mouvement dont Bassani a été un dirigeant très influent, ce mouvement issu de son engagement fort et de la dangereuse clandestinité? On n’en connaît que les ouï-dire, qui sont à l’Histoire ce que le flux d’un torrent est à la banquise : beaucoup de bruit pour rien.

Quels compromis un peu honteux – mais nécessaires ? De ceux par lesquels une Histoire peut avancer vers un avenir plutôt que de s’immobiliser au cœur du cataclysme ? On aimerait savoir quelles pierres on a gardées puis jetées dans le jardin de Bassani, secret ou non. Ce qu’il a trahi, ce qu’il a sauvé, où il a menti ,et pourquoi son Roman de Ferrare dit vrai.
Rien à voir, évidemment, avec notre propre histoire française, si propre à la propreté des accords désaccordés.
Au passage d’un détour, au loin, à travers un bref couloir à murs de pierre vert de gris ( on ne se refait ps ), s’aperçoit un bureau à ciel ouvert, plutôt une table avec ordinateurs face à une baie vitrée enluminée de vignes vierges qui donne sur le patio. Assise sur une chaise rouge qu’on dirait de bar, une probable intérimaire tapote ou feuillette, belles épaules brunies et larges dans l’échancrure généreuse du T shirt, coupées par la double bretelle en dentelle noire qui assure à sa pudeur une protection minimaliste. Encore des mots, vont murmurer les Juniors de l’Agence ?
En partant, je ferai un détour pour la saluer depuis le patio, et elle sourira sans réticence. A mon âge on ne craint plus rien.
Ni même les contradictions du désir et de la mémoire.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 62/99, Chapitre 20 – Deuxieme milieu. Dans une jubilation rare de vieil étudiant. A suivre…

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 61/99, Chapitre 20 – premier milieu. Les pochettes ont jauni.

Musée, c’est encore une fois beaucoup dire : ainsi que ( semble-t-il) d’usage, j’y suis seul. Musée de la Résistance, un peu perdu dans  » l’extension » des ducs d’Este, la partie « Renaissance et Modernité »(XVI ème siècle…) de Ferrare la Vieille.

Trois ou quatre salles enchaînées, mal éclairées au néon sale, dont la muséographie doit remonter aux débuts de la Résistance constituent objectivement une résistance au surgissement du XXIème siècle. Elles contiennent de vastes tables couvertes de couches sédimentaires où sont présentées d’allusives alluvions aléatoires, peut-être, couches multi-décennales de coupures de presse, de reproductions de courriers officiels, de fac-similés de documents rares, de photocopie de brochures, manifestes, libelles, notuscules, courriers secrets, fragments indiscrets, devenus ( ou ayant toujours été, tant la démesure de l’accumulation semble avoir limité à l’essentiel la volonté de lisibilité) en grande partie indéchiffrables.

Une fois encore, on reçoit le choc d’une espèce de stupéfaction hébétée devant cette quasiment hystérique insistance à rédiger des notes, des circulaires, des missives, des notices, des remarques sur le nota bene des consignes qui avouent le pire de l’homme sans le savoir, qui évaluent les effets de politique de l’horreur, les produits de l’horreur dans la politique, comme si le régime s’installait aussitôt dans une éternité de silence qu’il aurait cependant à peine instituée en ligne de conduite.

On prétend tenir l’inventaire de tous ces gestes qui n’auraient pas dû exister.

On conserve les comptes-rendus qui décomptent les impossibles pourtant devenus banalité: poursuites, tortures, persécutions, jugements hâtifs.
Seuls, au fond, les ONZE du Comité de Salut Public, bonjour Robespierre ou Saint Just, mais la liste change chaque mois, les redoutables inventeurs(?) ou fossoyeurs(?) de la Révolution (autre débat!) ont osé gouverner, anticiper, envoyer à l’échafaud, se souvenir, espérer, s’entre-tuer, sans jamais au grand jamais une seule archive, rien, juste la décision d’Etat et le Tribunal Révolutionnaire pour écourter tout ça, jamais un écrit sur leurs discussions, rien sur leurs rages, pas une page sur leurs ententes et leurs déchirements, pas une archive sur leurs pièges où se prendre soi-même, pas le moindre petit morceau de papier pour servir de preuve, pour infléchir le raisonnement de l’Histoire, pour enfin savoir, savoir pourquoi, savoir comment on passe de l’Amour du Peuple en 1791 aux fosses communes du cimetière de Picpus en 1794.
D’épais classeurs à forte reliure, au musée de la résistance, réunissent ainsi plusieurs dizaines de milliers (sans doute) de pochettes plastiques transparentes fatiguées de manipulations, accrochées à quatre anneaux de métal, ici non ouvrables. C’est jaune poussière et gris oubli, les couleurs préférées de Mister Alzheimer, individuel ou social.

On feuillette, on tourne, compulse compulsivement, hume, lis, respire, palpe, relis, retourne, cherche, éternue, tourne du haut vers le bas regarde, observe, minutie, secoue du peu de lumière sur du beaucoup de poussière. Seul un expert en déchiffrement saurait inventer son chemin de savoir dans ce magmas de textes, marqués par la violence du pouvoir terroriste fasciste ou la virulence des écrits politiques. Prisonniers dans de poussives vitrines à vitres sales, des mannequins presque délabrés ouvrent la vue résignée du visiteur sur des costumes d’époque, veilleurs exténués de tous les combats. On dirait des costumes de carnaval, hélas.

Sur un mur gris où les écailles sont en train de gagner la guerre, des photos, des cadres, des documents emprisonnées entre les transparents, dont ceci :
Une carte de Dot. BASSANI, Matilde, 8.12.1918, estampillée de « la Féderazione Socialista Giovanile », une autre portant un timbre à l’encre, dans un cercle,
12/AGO/44
Movimiento Partigiano per la Direzione Centrale

Photo, à part : une jeune femme, jupe large, chemisier clair, souriant, un homme, chapeau, lunettes, imper long, elle monte dans une belle berline fleurie : mariage ? Une notice, plus loin (ici rien ne se raccroche nettement à rien) : « la fotografia con il marito Ulisse ». Une autre fiche «  testimonianza di Matilde Bassani, nata a Ferrara nel 1918…con la leggi razziali inseignate delle scuola ebraica di via vignatagliata…niconoscinta partigiana combattante ».Un site : http://www.matildebassanifinzi.it

J’observe. Je crée des liens. Je marche en silence au creux de ces mémorials poussiéreux.

Dans le musée, ainsi probablement que dans toute la cité de Ferrare, ma mission assumée (on a vu comment : avec la désinvolture joyeuse d’un gai savoir) pourrait être de recueillir les faits et données que Giorgio Bassani, jamais, n’a voulu collationner lui-même, ou de distinguer le roman de l’histoire, avec ce dessein (perdu d’avance) de réécrire à partir de ces notes le roman vrai de l’Histoire, l’authentique roman de Ferrare ? Vite dit, pas vite fait, tu parles, on connaît. Mentir vrai, salut Vieux Louis, c’est pareil que raconter.

Giorgio Bassani a été le témoin conscient mais (à sa façon) caché de la vie noire de la ville, n’hésitant pas pour ce jugement sévère : «… il est vrai que , dans aucune autre ville d’Italie du nord, le fascisme que Vérone avait vu renaître, n’allait dès lors pouvoir compter sur un nombre aussi important d’adhérents » et, insistant radoteur de la mauvaise conscience nécessaire, il admettait aussi : «  C’était on ne peut plus vrai –hélas ! – soupirait-on : aucune ville d’Italie du nord n’avait fourni à la République de Salo un plus grand nombre d’adhérents, aucune bourgeoise n’avait été plus prompte à s’incliner… ».
Pas un pli, pas la vie dans les plis du rêve, non, la franche affirmation du fascisme facile, farouche, foisonnant, fracassant, frissonnant, frémissant, familier, même pas fébrile : tranquille.

Ma double FERRARE, d’accueil et de réclusion.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 61/99, Chapitre 20 – premier milieu. Les pochettes ont jauni.( et moi encore blanchi, sous le harnois ?..)

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 60/99, Chapitre 20 – début. Au musée de la Résistance.

Chapitre 20

On ne voit rien, quelqu’un connaît le chemin

Dès le matin, si j’ouvre la boite mèl, L’Agence me le rappelle : on attend les pièces peut-être manquantes de mon rapport.

Ce que j’ai pu observer, découvrir, entrouvrir dans la pièce étrange du réel.

Si j’y tiens, mais pas la peine de forcer mon talent. Vu comme ça, on mesure l’importance. Comme affirment les hégéliens ( enfin les hégéliens de gauche, les autres étant d’infâmes et notables crapules, selon les hégéliens de gauche) : « le Temps, ran tan plan, peut bien en effet s’incarner dans l’Histoire, tête de poire (qualificatif habituel des hégéliens de droite), mais si t’as pas le temps, c’est pas grave mon chéri, remets ton boulot ( ton boulet ?) de refondation du monde à demain, salut-les-copains, autant en déporte le vent, le devant du vent, hop, cerf-volant, car tout récit de l’univers – s’agissant de l’Histoire ici terminée, c’est un cerf-volant remis entre les mains d’une sœur à cornettes ivre de jeûne et de solitude, et qui prend l’éolienne de Véolia pour un moulin à paroles.« 
Sur Ferrare, d’ailleurs, dont j’aime cependant l’infinie confusion des ruelles abouties à la dureté molle des murailles, les textes de mon/ton/son/Tonton Bassani sont à la fois clairs et brumeux. Dans l’un de ses entretiens, le guide NERO me le confirmera, BASSANI veut garantir que Ferrare est une vraie ville. Ses nouvelles pourtant ne cessent d’inventer une Ferrare de brouillards, de faux-semblants des mémoires, de fantômes arrogants comme des adolescents, des bataillons de jeunes filles à vélo descendues d’un tableau de la Renaissance revu par Fernand Léger, perspectives de l’illusion et secrète évidence des formes, du fantasme et du sfumato (ou un mot approchant !) .


A Ferrare, le réel est une illusion à laquelle pour cette fois j’adhère sans grogner.

Ouvrant l’ordinateur, appuyant sur ‘ON’, buvant mon café le temps que le ‘bureau’ se prépare, et que s’ouvre le premier courriel, je me demande parfois- sans amertume, ce n’est plus de mon âge-si quelqu’un lira encore un seul de mes rapports, une seule ligne d’une seule de mes notes, un jour, bientôt, demain, quelqu’un préparant un voyage, retour d’une mission, ou pour ces missions immobiles, la lecture d’un livre. Ou quelqu’une, seulement habillée d’un string noir sous la robe paille, comme l’autre jadis déshabillée de Petit Bateau sous la jupe à fleurs bleu pâle ? ( Savez-vous ? Je raconterai cela )
Sans hargne et sans goût, je déplie les mèls. Dans cent ans, si le monde est encore lisible, lequel d’entre eux saura ce qu’était une boite mèl ?
Quel rapport avec le sel, le bel, le fiel, le miel, le tel, le gel ? Le réel, le Tel Quel?
Je me sens un peu dépassé par les Juniors de l’Agence. Par les Juniors en général.

Dépassé. C’est magnifiquement agréable.

Puisque l’Agence m’interroge, à distance, sur les faits de 43, les « authentiques faits de la véritable année 43, dans Ferrare, en refusant toute construction narrative à base de fantasmes, juste les faits avérés pour une notice indiscutable», je réponds d’abord que la documentation est un fait rare (et je sais que mon lecteur ricane à mes jeux de mots), dans la Ferrare bourgeoise et grise, si peu noceuse, serait- ce pour des noces de sang.
A la Libération, les Français ont à peu près affiché une épuration polymorphe, multidirectionnelle, bien que soigneusement limitée aux acquêts pour ceux dont le contrat n’était plus actuel, Libération vengeresse et lavant tous les honneurs, sauf ceux qui sauraient se rendre utiles une fois encore, les Français et se sont débarrassés de l’affaire vite fait, déposé le petit paquet, comme on pratiquait naguère les avortements clandestins, en cachette, avec bouquet d’herbes ou aiguille à tricoter, ou comme baissaient la tête et les yeux les notables quand ils sortaient de la séance au bordel avec les copines, ou de la tenue en loge avec les Frères, un peu trop tôt pour que les honnêtes mères de famille du centre-ville ou les soeurs à cornettes fussent toutes rentrées chez elles, attendre leur mari, le meilleur compagnon à la maison de passe, plus long Orateur de la loge, toujours partant pour une tournée, Eusébio, mais il suivait de peu, il avait toujours été un peu lent pour l’intime ou le discours, c’est pareil. Chacun son rythme.
Les Italiens ont goûté autrement la sève maligne de la vengeance. Au musée de la Résistance où je viens de commencer une visite, on le sait tout de suite.

Ici, on est surpris par l’usage du mot. Bien sûr, c’est la résistance au fascisme ( plus populaire, plus massive) puis surtout au nazisme qui a repris les rênes après le débarquement US en Sicile, et la destitution- temporaire- du Duce, bientôt revenu aux commandes d’une part nordiste de l’Italie, dont fit partie la province de Ferrare, dans cette République de Salo ( vas-y Paolo ! ), impérativement soumise aux nazis. D’ailleurs, les biographies et les vieux copains se souviennent des Résistances de Giorgio Bassani, dont ils sont fiers par procuration, comme s’il avait été des leurs à chaque instant, Giorgio par ci, Bassani par là, on finit par lasser. Mais l’histoire commence vraiment avec la Résistance à l’Autriche et tu n’étais même pas né, mon petit Giorgio. Mazzini, Garibaldi, Victor Emmanuel, Cavour, ça te dit quelque chose ? Bien sûr, tu étais professeur à Ferrare, savant, puis longtemps à Rome, d’abord en fuite, puis admiré, puis célébré, puis oublié de toi-même par toi-même dans l’extermination interne de Mister Alzheimer…

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 60/99, Chapitre 20 – début. Au musée de la Résistance.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 59/99, Chapitre 19 – fin. Des touristes ébahis s’étonnent de me voir.

« Cimitero Ebraico » de FERRARE, fin d’été, seul. Silence froissé de soleil. Lumière où rayonnent des poussières levées par mon passage. Puis, dans le cœur de l’athanie déserte, même privée de murmures ou d’oiseaux, on songe à ces rites, aux questions pour lesquelles des bavards fuyards, auteurs de troubles et penseurs de rien, n’auront plus de réponse.
« Es tu resté longtemps face à la pierre ? » Demandera plus tard Cécile. « Etais-tu tout ce temps seul au milieu des Absents? » S’interrogera ensuite Sergi. « La kippa ne glissait-elle pas sur ton crâne de mécréant ? » S’inquiètera aussi Mark. Et même Edith et les filles. Cela suffit à mon plaisir triste.
Il y a beaucoup de gens à qui je n’écris plus de mels, ni n’expédie de photos. Tout près de soixante-dix ans, on écarte l’entre-deux des amitiés approximatives, des faux-semblants de socialité bégayante. Le vrai se fait rare, et c’est bien : plus de temps à perdre avec les arabesques artistiques sur les patinoires artificielles dressées pour noël sur la place de la mairie. On a compris: ça ne sert à rien d’apprendre des riens.
Le fond du petit sac à dos noir garde en réserve l’achat de ce matin : sandwiche « spécial festival », pas bon pas cher, comme si la pauvreté de mes origines devait, de temps en temps, et encore davantage dans le cimetière, et davantage près de la tombe de Bassani, se rappeler au présent confortable. Sur un banc dépeint, on déjeune de ce rien en songeant assez mollement aux espaces mêlés d’ici, comme confus, à ce jardin de Giorgio Bassani enclos dans le centre du cimetero ebraica à Ferrare. On pourrait bien avoir un peu somnolé. Mais personne pour dénoncer. Personne pour rien, d’ailleurs : désert, secret, lumière, poussière, feuillages , soleil. La vie, quoi. Ici, la vie ? Mode d’emploi ?
A la sortie, la vieille n’est plus là. Un quinquagénaire d’air assez «  empêché », bonnes œuvres de la communauté sans doute, désigne la corbeille de droite où reposer la kippa ( on voit alors qu’on n’a pas eu la plus belle), celle de gauche pour l’offrande. On laisse vingt euros, trois fois le coût de l’imbécile pique-nique sur le banc. On ne lésine pas avec le prix du passé. Si tu passes, tu paies, pas vrai, mon vieux Caron ?
Par détours en baïonnette qui fendrait l’uniforme poussiéreux de la ville, dont la place ARIOSTE qui porte les souvenirs du festival d’hier et se prépare à celui de ce soir, je rejoins cette longue artère stupide et bouillante qu’évoque souvent Bassani, le corso Giovecca. La ligne large coupe la ville en deux d’une manière brutalement radicale, c’est un étonnement que je revis et répète, un mur, deux villes. Comme si on lisait dans son plan même la duplicité de Ferrare, l’accueillante et la fasciste.
Longeant le bas muret qui sépare le château de la rue désormais nommée «  des martyrs », j’observe à nouveau les trois plaques – séparées de cinquante mètres- dont les noms gravés commémorent une tuerie fasciste. Discrets, à vingt centimètres du sol, fixés par des clous de bronze, portant un peu de fleurs usées, ces petits marbres n’attirent pas l’attention, diminués par l’arrogance du château tout proche. Je vous raconterai comment Bassani raconte ( travestit) cette nuit d’exécutions.


Dans le sac à dos porté sur l’épaule gauche, le volume des œuvres continue à vivre les plissures du temps et les humeurs de la marche. Accroupi à l’ombre, dos tourné à la rue, j’examine les trois plaques l’une après l’autre. Des touristes ébahis s’étonnent de me voir confrontant le passage retrouvé dans le texte de Bassani «  Une nuit de 43 » et ce qu’il subsiste des souvenirs en pierre. A mes yeux, ce texte porte toute l’œuvre de Bassani, c’en est la clé, parce qu’elle est tout entière – justement- mêlée de Vrai-Faux, et ne dit que l’impossible mémoire, l’impossibilité finale de la véracité d’une mémoire- son exigence, pourtant -la vérité fausse produite par le mensonge, mais vérité tout de même, vérité de l’homme solitaire, vérité de l’histoire publique. Cela aussi je le

raconte ici.

Je me lève trop rapidement, au milieu de la soif et de la faim en cette fin d’après-midi, l’éblouissement m’atteint, qu’on n’évite pas, et pour me retenir je tombe sur les genoux devant l’une des plaques. Un passant me photographie, comme si je confondais ce muret et le mur de Lamentations. L’image fera-t-elle le tour des réseaux ? La Une d’une éphémère revue numérique? On ne survit pas à ses images, encore moins aujourd’hui.

Mais je me relève. Comme toujours. Jusqu’à présent. Et ensuite ?


A l’office du tourisme, une charmante aux yeux très bleus affirme que mais si, bien sûr, on peut, et même moi, si habile à me perdre à tous les carrefours, même moi on peut trouver le chemin pour la maison de l’écrivain, même si elle ne figure pas dans la liste des « curiosités ». De dos, quand elle consulte les données, c’est un joli cou. Elle prétend aussi -erreur de jeunesse- aussi, elle prétend qu’il n’y a pas de jardin, allons donc, elle vient de vérifier, de jardin ni de secret, bien sûr, dans la maison de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 59/99, Chapitre 19 – fin. Des touristes ébahis s’étonnent de me voir. A suivre. Après une pause …

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 58/99, Chapitre 19 – milieu. Comme un cercle au milieu d’un carré.

Dans les différents espaces du vaste « Cimitero Ebraico« , dont la vieille femme enfin m’a donné l’entrée, je marche au milieu de pyramides…

Ensuite, contournant une ligne de troncs anciens, survient une autre parcelle, plus petite, très occupée de tombes à formes diverses, cette fois, et lire les noms redevient possible. On aimerait que la gardienne réponde : chaque espace est-il dédié à l’une des «  synagogues », mentionnées en fonction des origines, l’Espagnole, l’Allemande ? A des époques diverses ? A des riches, des pauvres ?
Trois ou quatre parcelles, saturées ou vides, et l’on sent qu’on se nourrit de temps, justement parce qu’il est ici arrêté. A l’époque romantique, mais cela aurait été privé de sens, un poète fatigué aurait été représenté, en position du penseur, au bord d’une tombe, par un peintre délavé de soleil. 
Encore par surprise, apparaît soudain la tombe de Giorgio Bassani, isolée, séparée de l’entrée, mais comprise toutefois dans l’unité gravement sereine du lieu. Plus proche d’un mur séparant deux enclos, assombrie par des buissons ou des arbustes, la dalle horizontale est couverte de ces petites pierres qui marquent le souvenir et qu’on dépose après le kaddish. Perpendiculaire au sol, un bloc épais, massif, en métal, aux bords irréguliers bien que semblant un rectangle debout. Il porte un petit nombre de signes que je ne sais pas lire. Pas moins irréligieux que toujours, j’entends pourtant sourdre la voix psalmodiant la prière. Autour, on ressent l’oubli de beaucoup dont les noms s’effacent, et la piètre mégalomanie d’autres dont les sépultures sont d’inquiétants bâtiments douloureusement décorés pour l’absence de visites.
La tombe de Bassani est solitaire et dessine avec ce qui l’entoure comme un cercle au milieu d’un carré. Vingt mètres plus loin, disposées comme on s’y attend, beaucoup de tombes «  italiennes ». Je cherche des Finzi, des Contini, des Bassani. Parmi bien d’autres, fixées dans l’ombre-soleil d’un mur et protégées de vigne vierge, deux stèles verticales, anciennes, DEL RAG DARIO FINZI voisine avec MALVINA FINZI Ferr 2 ott 1842 Trieste 13 lug 1936.

Beaucoup de CONTINI. Au milieu de l’un des enclos, deux stèles verticales juxtaposées : ANGELO ENRICO BASSANI/ MEDIC CHIRURGICI 1885-1948 et DORA MINEBI/VED BASSANI 15.10.1893 -11.5.1987, les parents.
Je me souviens aussi du grand-père maternel, celui qui dirigeait l’hôpital de Ferrare, beau vieillard à cheveux emmêlés sur la photo, et je cherche en vain la sépulture. Casaere MINERTI.
Il y a toujours un absent à l’appel des morts, comme dirait Géo Josz, le héros de cette nouvelle de Bassani, où il revient d’entre les morts des camps. Je vous raconterai ça.
On envoie des photos en pièces jointes à Mark, Sergi, Cécile. Ils attendent pour répondre, à raison.
Dans un autre coin du cimetière composite, au terme d’une allée plus large, presque sombre car les arbres sont élevés, un édifice de pierre et de verre, on dirait XIXème, attire les pas.Le salon funéraire a été construit comme toute une partie ancienne du cimetière : en grand format, et en matériau de prix. La double porte coulissante est close, mais mal. Poussant sur le métal lourd (les rails au sol n’ont pas servi depuis longtemps ), on parvient à dégager l’interstice d’un passage.
L’intérieur, plutôt vétuste, garde son frais et sa dignité sous les traces de salpêtre. Au centre de l’athanie, le coutumier bloc de marbre, au format d’un carré long, une plaque épaisse, plus large en bas qu’en haut, noire. Au mur, en hauteur, séparées de deux ou trois mètres, dominant la table, des plaques rectangulaires sombres, très allongées, la première est illisible et je n’ose m’approcher, mais à déchiffrer les deux suivantes ( ou les deux premières si on lit, logiquement, de droite à gauche ?) on devine : DIO DA MORTE E VIVA / POLVERE SEI E POLVERE TORNERAI.
Pour Giorgio Bassani, la Hevra Kaddisha de Ferrare a-t-elle respecté le rituel dans sa rigueur, presque son archaïsme, offert au défunt la Tahara purificatrice par le bain rituel, et déposé au milieu de la table son dernier corps connu? Son fils aurait-il été le seul à pouvoir le toucher après sa mort pour fermer la bouche et les yeux, autrement dit, en obéissant à la tradition religieuse, accomplir ces gestes que Bassani refusa : fermer le regard et la parole sur la vérité d’une certaine Italie fasciste ?


Le corps a-t-il été, après qu’on l’eut déshabillé – uniquement recouvert du blanc linceul prescrit, mains ouvertes, paumes vers l’Eternel, bras étendus alors que souvent les chrétiens croisent les mains sur le ventre des morts? Puis posé au fond du cercueil sur une couche épaisse de paille, pour favoriser les ultimes recueillements, sans avoir passé par la synagogue  depuis la mort ?

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Didier jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 58/99, Chapitre 19 – milieu. Comme un cercle au milieu d’un carré. A suivre …

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 57/99, Chapitre 19 – début. Une rêverie d’époque sur le concept de portail.

Chapitre 19

E POLVERE TORNERAI


Longeant un long mur à droite et de menues villas bien fermées sur la gauche on parvient face à un double portail de métal, haut, gris : c’est loin, austère, froid dans la chaleur, très inhospitalier par ses dimensions et son allure, et ça ne s’ouvre jamais. Cimetiero ebraico. L’impression, quasi-malaise, du premier passage -il y a seulement deux mois- se répète, provoque une émotion du regard et une bousculade de mémoire, une cataracte muette et intime. On peut s’immobiliser de stupéfaction, observer longtemps, mais l’image se maintient, pas de mirage. Interdit, effaré, on pense que le double portail métallique impose comme la forme insupportable d’une entrée de Lager. Non pas qu’il ressemble à un camp, mais qu’il produit la même terreur, une même clôture absente de tout au-delà.

Ce n’est pas un cimetière aussi bien élevé qu’on souhaiterait.

Sans doute en raison d’une rêverie d’époque sur le concept même de portail ?



Métal, angles de fer forgé dessinant presque un faisceau, caractère en hébreu (heureusement!) espagnol, romain. Au faîte, une importante étoile de David restitue à temps le sens. Les boucles du chemin progressent, en cercles recoupés, avec lenteur, vers le but de tous : une tombe, des cendres, et moi je suis là. Et la porte du camp est close. Pas de quoi se marrer, Joseph !

Je ne comprends pas comment la communauté des survivants n’a pas détruit cette porte, dès 1945.
C’est fermé, le cimetière juif, comme ça l’était lors de mon premier passage à Ferrare.

Mais je suis ici pour insister sur l’ouverture de ce qui est encore fermé, non ? Symboliquement, intimement, réellement : ré-ouvrir la mémoire.

Au bout du long mur de droite, perpendiculaire au portail, une petite porte de fer et bois, un peu délabrés, vitre dépolie protégée de barreaux, quasi impossible à découvrir. La sonnette, à l’ancienne, coupelles de cuivre et tire-cloche en bouton, doit tinter plusieurs fois. Mais on entend qu’on vient, derrière, on progresse avec peine. Une vieille dame ouvre, canne en mains. Le petit vestibule conduit au fond sur ce qui doit être un micro logement de fonction, selon les odeurs de cuisine. A gauche, dès l’entrée, les premières sépultures s’aperçoivent derrière l’arche ouverte.


Dans un italien de Grands Boulevards, on demande Giorgio Bassani. La gardienne de la porte se choque un peu, et se moque sans doute : ici, ce n’est pas la maison de Giorgio Bassani, ni son jardin, mais sa dernière demeure seulement, et les enclos multiples du cimitero ebraico, juxtaposés comme des pavés noir et blanc sur le sol d’un temple de Salomon. Elle sourirait de ce qu’elle croît une confusion, si on n’était dans un vestibule de cimetière, d’ailleurs frais et ombreux. Qu’on s’intéresse à Bassani la retient cependant. Elle voudrait savoir pourquoi, comment, depuis quand, mais le dialogue est sinueux, elle parle comme un torrent de Sardaigne, écume et rocaille, on n’a pas la même langue. Sur un énorme registre déjà très vieux. Il faut indiquer son nom, la date, son pays, le statut du visiteur s’il n’est ni famille ni rabbin, donc sans motif légitime. On s’inscrit à la suite d’une Canadienne, d’un Belge, d’une Australienne, deux amies néo-zélandaises dont les passages sont séparés de plusieurs jours. A peine dix au cours de ce mois d’août presqu’achevé. Tous ont des métiers de science et de culture, évoquent leur thèse, leur recherche. Qu’écrire dans la colonne des «  travaux » quand on n’est plus sur le chantier ? « Excusé » ? Clandestin bénévole ? Randonneur égaré sur les pistes d’un jardin ?
La vieille indique le chemin, avec une précision suffisante pour qu’on retienne la direction sans comprendre le lieu précis, comme à chaque fois. Avant qu’on parte, elle dépose sur le haut du crâne la kippa nécessaire au respect de tous. Les épingles grippent mal sur les cheveux très courts, gris. En mémoire, l’image du cimetière juif de Prague, son étroitesse si dense, le désordre donné à voir.

A Ferrare, on progresse vers une succession d’espaces immenses, préparés mais aussi séparés par des allées larges, bordées de sépultures, c’est banal, mais on arrive soudain à une espèce de pré en herbe, entouré de hauts arbres ou de buissons et au milieu quelques très rares stèles éparpillées à la verticale, sans plaque. Ailleurs, de nouveau très serrées l’une contre l’autre, dans une sorte d’enclos au milieu de l’enclos – toujours les cercles dans les cercles- les tombes sont formées, ou surmontées, d’étroites pyramides très effilées, sur lesquelles- usure et soleil- des caractères hébreux sont devenus presqu’illisibles.

L’endroit semble comme prêt pour un avenir désormais éteint en même temps que les lumières sur les camps de l’est,

comme horriblement surdimensionné.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 57/99, Chapitre 19 – début. Une rêverie d’époque sur le concept de portail. A suivre …

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