( INSTANT MEMORIEL ( quelle affreuse expression) : mis au point dans la version définitive le 19 mars, début de CONFINEMENT III ( un an après le commencement de CONFINEMENT I) ce post est programmé le 13 AVRIL, date anniversaire de la mort de GIORGIO BASSANI à l’ospedale san Camillo de Rome en 2000. )
Quelques enjambées, peu de mètres, et ce doit bien rester l’un des rares lieux non foulés par mon paresseux pas dans les vieux quartiers de Ferrare, et c’est pourtant celui où dort la maison, étalée comme ferait une grosse chatte abandonnée au soleil dans le jardin rose de Silvia. Via Borgo di Sotto, je répète, je note, je souligne, je redicte, j’indexe : Via Borgo di Sotto. De Bassani LA MAISON, avec tout ce que cela comporte de jardins et de secrets. On va savoir. On va voir. Sans doute. Peut-être. On va voir.
Terrible dans son évidence jusque-là clandestine à mes yeux, la maison n’a besoin de rien d’autre que ceci : murs jaunes, traces de plâtre, encadrement fatigué des fenêtres, sonnettes à l’ancienne disposées en ribambelle verticale
Je progresse dans les trous de ma mémoire, comme si des insectes xylophages avaient, peu à peu, clandestinement rongé en silence toutes ces poutres qu’on croyait solives et qui se révèlent paille, au point que vont s’effondrer les charpentes de l’existence.
« Eh ben, des phrases comme ça », dirait-on parmi les astucieux collègues de l’Equipe, Cécile, Sergi, Mark, « y a que toi pour en dicter ».
Parvenant ( je le crois )au terme de mon chemin solitaire, j’associe leurs visages à ma joie.
Debout devant la maison qui me protège par son ombre brute, je me souviens que mon Giorgio, notre Giorgio à elle et moi, souffrit « dix ans de solitude », pendant les progrès d’
, solitude au moins en ses intérieurs, malgré sa présidence jadis du festival de Venise, malgré ses prix et les succès, malgré les honneurs et les voyages, une solitude couchée sur le silence du dedans, comme une encre d’espion se détruisant peu à peu, même si une charmante accompagnait ses gestes et maquillait ses oublis pour en faire des caprices, possible maîtresse ( après bien d’autres) qui s’estompait à force de tenter de lui épargner l’oubli, à lui.
J’imagine Giorgio Bassani à la fenêtre sur la rue, au balcon, un des rare balcons de ce quartier. Il fume une pipe et Pasolini pense « Ceci n’est pas une pipe ». La magnolia dans le jardin, à droite près du mur jouxtant le musée Riminaldi, crée des soucis. La floraison a été tardive, avare. Giorgio, ça l’agace ce matin de juin. Dans le garage- le porche se voit un peu décalé de la façade centrale par rapport au balcon- traine encore la fameuse FIAT 1100, dont il n’a jamais voulu se séparer, même avec les kilomètres à faire jusqu’à Rome, puis l’argent, d’abord l’argent des scénarii, des contributions à des films. Scénarii et adaptations, il s’y met sans réserve le professeur, rédacteur en chef : trois en 1952, Soldati, Antonioni, deux en 53, six en 54, six dans l’année c’est presqu’un métier à temps complet, encore deux Soldati, mais aussi Zampa , Blasetti et- excusez du pas peu – Visconti, et même, en 1958 , une dernière participation à ce qui n’est pas une étoile du cinéma, la « Teresa Etienne » de Denys de la Patellière.

On se demande ce qu’il fichait là-dedans, d’ailleurs plus rien ensuite, sauf des doublages – dont pour son ami de toujours, Pasolini et surtout, surtout, le succès d’écrivain venant, les films adaptés de ses propres romans, parmi lesquels la fameuse « La Lunga notte del’43 », dont le scénario est signé Pasolini pour arriver –enfin ?- à ce qui a fait de lui une célébrité internationale au moins pour quelque temps, et de moi un chercheur en Bassani : en 1970, « Il Giardino dei Finzi-Contini », avec rien moins que Dominique Sanda, Helmut Berger, Fabio Testi ( ces noms éveillent ils encore quelqu’image ?), Ours d’Or à Berlin ( et revoici la médaille d’or), bien que Bassini, toujours, ait regretté la « trahison » d’une adaptation selon lui ratée par les scénaristes, Bonicelli et Pirro. Il est vrai, d’ailleurs, le film je l’ai revu dans un de ces cinémas du Quartier Latin spécialisés en retours de l’oublié : la trahison est grossière, surtout à la fin.
A titre personnel, mais parce que j’aime banalement ce comédien, Philippe Noiret, le troisième film tiré d’un roman, en 1987, est celui que je préfère, le plus discret aussi, « Gli Occhiali d’oro », détenteur d’un prix – pour la musique d’Ennio Morricone -, le Prix Donatello, je ne vois pas, Donatello non, ah oui Donatello.
Dans un tiroir de la commode à l’étage du grand père, longtemps chef de service à l’hôpital (dans la vaste maison la famille vivait entière, mais c’était une autre maison?) ( tant pis, je tiens personnellement à ce que celle-ci reste SA maison. Ma Maison), des tirages sépia, des plaques anciennes de photographie, l’une d’entre elles pourrait représenter la plaque sur la façade de la synagogue dite espagnole, mais la remarque est anachronique.
Peu importe, diraient Sergi, ou Mark, ou Cécile : les plaques des assassinés, sur les murs, victimes d’explosion à Bologne, fusillés à Modène, déportés à Ferrare, ce sont comme autant de plaques d’une maladie de Parkinson de la société.
Ce qu’on sait s’oublie, et ce qu’on ignore fait trembler (seul ce qu’on a imaginé reste), les mains sur les livres, les doigts pour la pipe, les jambes pour des cheminements, le cerveau pour la mémoire, qui est l’autre nom du progrès. Il faut suggérer la lecture des plaques à tout passant, short ou pas.
Bien sûr, j’ai lu que Giorgio Bassani, tôt, a cessé de vivre ici, dans cette maison ou ailleurs à Ferrare, parti en 43. Professeur romain, scénariste italien, écrivain de partout. Et alors ?
Je sonne. Nul ne répond. Je m’y attendais. Debout, comme dénudé par la surprise, mélangé au soleil et à mon ombre, je me raconte une histoire, celle d’une brève entrevue aveune gardienne mitique et sauvage. Ce qu’on invente reste. L’empreinte de mon doigt s’installe sur le bouton de cuivre, preuve ou témoignage. Je ne vais toujours rien savoir du jardin intérieur, ça fatigue fatidiquement.
De retour par la voie directe, la voie sèche : via Borgo di Sotto, puis rue Saraceno, rue Belfiori, le jardin rose.
Ainsi, je m’aperçois que la maison de Giorgio Bassani, tant rêvée, tant cherchée, quête inaboutie et symbole enrichi, la maison est à six minutes de mon duplex, quasiment c’est une ligne en équerre. Je m’en veux d’avoir si longtemps choisi plutôt les cercles, les détours, les arrondis, les ovales. A cause de Bassani, et de tout ce qu’il raconte sur la construction en cible concentrique de son texte, les spirales, la rondeur, les brumes, l’ellipse géométrique et stylistique, seulement pour que je n’ose pas la lumière de l’équerre.
Well done, Giorgio, well done, old chap ( dirait Blake)(ou Mortimer ?)
Au retour, je croise Silvia quittant le 33B.
Elle part faire des courses. Je regarde la montre, oui, c’est son heure. Depuis mon arrivée, nous ne nous sommes pas vraiment vus.
Dans la rue, on s’invite à dîner. Ce soir ? Ce soir !
Retour via Belfiori, 33 B, c’est à côté, mais dans cette moitié de la ville, les rues de l’ancien ghetto sont toujours à côté, proches, à portée de marche et de mémoire. Les souvenirs c’est pareil : tout est à côté de tout mais il faut tracer le bon itinéraire.
A Ferrare, comme à Venise- et voilà pourquoi ces deux îles restent insurpassables par aucune mer d’hautes eaux ou haute saison- l’errance ne conduit jamais nulle part : impossible de se perdre même si tous les labyrinthes semblent à portée de sortie en même temps et infinis, et de vastes pièges ouverts sous l’attention des passants.
A Ferrare comme à Venise on erre, on se perd, et on retrouve le Canal, ou La Mura, partout, on ne reste pas comme un lion dans sa cage, expérimentant les douloureuses limites de l’existence, mais on est comme un visiteur heureux qui explore son Eden, son jardin, imaginaire et vivant. Son plaisir : sa prison.
Explorer mon Bassani, exploiter son jardin.
Douché, avant que ma loueuse (qui ne me loue pas, du reste, beaucoup, je trouve) revienne, j’écris ou dicte à la table du jardin, malgré les chansons italiennes sirupeuses d’un vedette locale, en dépit de odeurs de viandes cuites dans l’huile d’olive première pression à froid, et moi j’écris, j’écris, je parle, je parle. On ne sait encore si cela finira en rapport, en notuscule, en rêve debout devant la porte, et si les collègues de l’Agence seront contents, mais peu importe désormais. J’ai mon jardin. De Bassani.
C’est pour moi, le jardin de Giorgio Bassani.
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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 76/99, Chapitre 24 – FIN : une gardienne mutique et sauvage. A suivre, Le chapitre 25 – assez difficile ( ou délicat?)- il faut attendre le 20 avril, on espère.

Poussé dans le dos par les cauchemars des fusils, et la veille assoupie des soldats d’hier, je sens comme les sifflements des souvenirs qu’on tire à balles réelles et à bout portant derrière mon dos, je file, je fuis, j’essuie, j’y suis ? Effrayé, effaré ?

La certitude visible et protectrice de la Mura, sa masse roux vert, me rassurent. Ici l’horizon est proche et immobile, la clôture apaise sa certitude. C’est le piège dans lequel nous vivons tous, le désir de rester protégés, le désir imbécile qui affadit tous les autres, dont celui de sortir en pleine terre, en pleine lune, exposé à toutes les surprises, explosé peut-être.







(1)
Travailleur quasi de luxe. Fils de riche. 



Sans doute, chaque jour, des Ferrarais passent ici, marchent devant, et bavardent des touristes en Lacoste rouge/crocodile vert, des joueurs du tennis voisin, des vieilles déguisées en concierges pour hôtels désaffectés ou musées vides.

Notre image commune de cet univers occidental, premier quart du premier siècle de ce millénaire : exhibitionnisme généralisé du dedans et du dehors. Mais ça ne prétend dire qu’une chose, toujours la même, si petite, note pour Agence ou rotondités affinées du short : MOI.







je vous donne le parcours, c’est compris dans mon tarif de rédacteur pour Agence : on passe par la Piazza catedrale ( deux Z à PiaZZa et pas de H à catedrale, chacun ses turpitudes sournoises pour écolier), hop à gauche la Piazza di Trieste, le long du Duomo (arcades, vieux le jour, touristes le soir), aussitôt la via Mazzini, on croise les ruelles
les plus célèbres du « ghetto »-mon-bonheur compliqué : Vignatagliata, Vittoria, la fin biscornue de Giuoco del Pallone, et voici l’enfilade de la rue Saraceno, déjà. Est-ce vraiment un parcours? Un labyrinthe? Peu importe, le narrateur ment et dément à volonté, NERO brûle la ville du récit construite par les bâtisseurs d’Histoire.



Elle propse le vin blanc très sec et très frais de la maison, un peu raide, un peu vert, aussi mélangé que les propos du guide. NERO, lui, préfère les bières et les brunes, les artisanales dans tous les cas (la serveuse connaît la plaisanterie et sourit, mais je ne comprends pas ).
Des lunettes noires fractalent ses yeux. Silvia bicolore ainsi que ferrare. J’ai envie de la convier, malgré NERO, qu’elle doit bien connaître (je m’interroge sur leur degré de complicité?
), si elle approche de notre table, encore masquée par d’autres plus proches d’elle. Mais la fatigue et les kilomètres du jour m’empêchent de courir à sa rencontre et elle tourne à droite, dans la très petite via Cammello, sans doute pour couper par San Gregoria? Les apparitions de cette femme, et ses rapides changements de costume, me laissent une fois encore perplexe. Cela non plus je ne le comprends pas. Souvent, à Ferrare, je ne comprends pas. Un souvenir à voix de rocaille, voix de fumeuse sensuelle, dirait : « Tu n’as rien compris à La Ferrara » …Silvia, dans le chœur de la ville ancienne, à quels desseins les dessins de ses parcours coïncident-ils? De quelles courses, à quelle heure ? Quels jeux pour quelles scènes ?
De toute façon, ici, c’est bien, tu sais ? » Oui, je sais. Le whisky du soir, je le préfère un peu tourbé , un peu turpide, propice au dévalement des brouillards.
On dirait Laure Adler décrivant la fin des Vieilles dans « La voyageuse de nuit ».Quant à moi, l’effet de l’alcool ( je supporte mal), les errances, les passages au cru et aux culs des vélos du soleil me détournent de jouer la partition de la controverse d’amis, ce soir. Comme rarement, le sommeil me tire vers un lit vide. Bonne idée. Zero cachet de Théralène cette nuit. Dormir, sans rien ni personne, se peut-il ? On peut toujours rêver… 
J’apprends par NERO que c’est un faux.
L’original, que l’eau de la fontaine altérait (plaisir du vocabulaire !), a été déplacé vers l’intérieur du musée où une vitrine le protège des balles ou de regards intensifs, deux risques zéro, du reste, à Ferrare, ici, mais le métier d’un musée est de protéger au mieux du risque de la vie. Ferrare : le faux dehors, le vrai dedans, des maquillages pour détourner le curieux, voilà pourquoi on est amoureux. Pour un peu, on croirait l’une de ces discussions sur les bâtis sans extérieur (ou l’inverse) dans le superbe « La découverte du ciel » de Harry MULISCH, qui pèse dans ma valise, et raconte la recherche des secrets. Néro boit, Ferrare triche, ça n’empêche pas la littérature.





Traces de Templiers ou leurs héritiers de Chevaliers de Malte. « 
une histoire de marque laissée par le diable selon « les gens du temps », la chapelle daterait de
Sans même évoquer la gargouille qui pisse la matière première de l’Alchimiste, reconnu à son bonnet d’initié aux Mystères.
J’ai retenu le guide NERO depuis Paris. C’est via delle Scienze, le cœur du cœur médiéval et (donc, ou presque ) du ghetto. NERO, apparaissait à gauche, sur un bandeau vertical, en surimpression de ce duplex 33B Belfiori, dont j’ignorais qu’il deviendrait « mon »jardin, avant d’être clos par le virus,et donc disparu de mon horizon sentimental, car Silvia loue désormais à l’année..
















du défunt docteur Francesco, n’avait une seule fois mis les pieds ».
Mais c’est un pur prétexte. 
Pour un peu, on lui donnerait cent lires, ou une médaille, brave homme. Ce bon vieux coup du « bouclier contre l’occupant », tu parles. Air connu
Quelques marches dans les images de souvenir, dans le souterrain mou de nos mémoires, descends un peu, et la vérité glissera de biais comme un crabe sur la plage, mais c’est déjà ça ? Non ?
On a déjà lu Bassani décrire les fascistes estimant qu’ils « avaient somme toute fait preuve d’une remarquable modération ».



C’est la méthode : on collectionne, on ne vole pas. Mais on connaît déjà la tasse, ses inscriptions rouges et noires, la tonalité très Miro de la composition.
(Photo ch Gaudin)
Des ombres à chapeau fréquentent les librairies d’occasion : l’auteur cherche sa Cavale, sa Kabbale ?
mon guide en Mystères- vous verrez son impatience, mais patience pour la voir.
Là, donc, à se fenêtre de bourgeois impotent,veille un certain
qu’il était un Franc-Maçon de haut grade), il est devenu paralytique à la suite d’une contamination syphilitique. Statut matrimonial, en 48, date de la fin de la nouvelle choisie par Bassani : séparé (sa femme vit seule ailleurs, un studio où elle reçoit des « amis », très fardée, pas la peine d’insister).
La paralysie le réduit à peu, à peine deux ans plus tard, elle le révèle bizarrement à lui-même et lui permet de « faire de sa vie, jusque-là insignifiante, quelque chose de clair, d’intelligible » : il existe. Du gonocoque porté à la manifestation de l’existence de l’être? Sournois, le Giorgio, non ?..
Dans la bande, certains déjà s’expriment sur le « temps d’avant » (et toc, autre cercle, autre Retour dans le Retour), ces excellents moments des tout débuts du mouvement, avec le regret de « l’arrêt de la Révolution et le crépuscule définitif de l’ère glorieuse des expéditions punitives », de « 1919 à 1921 ». Il y a toujours un temps avant ce temps et ce temps a toujours été meilleur. La nostalgie du narrateur, héros fasciste déçu – expose crûment la vacuité de l’Aventure : en 48 heures de 1922, alors qu’on soutenait « La Marche », pensez donc, on n’y croit pas, on n’a même pas aperçu le Duce, malheur sur notre piètre figuration de Ferrarais à chemise noire.
Et à Rome l’activité principale a été non pas de pratiquer la Révolution, déjà « finie », mais de « filer à la recherche d’un bordel » ( quelle énergie débordante). Au retour, « fiasques de chianti », car « il ne restait qu’à boire et à chanter ». Caricature d’Italien !
Irrité de cette résistance, le chef fasciste revient à la charge. Son insistance devient une envie pressante. Revolver au poing ( car on est des braves, saouls, tirant de travers et pissant sur ses bottes, mais braves) il contraint donc le pharmacien ( qui ne l’est pas encore, papa n’est pas mort, mais ça me simplifie la lecture et les repérages dans cet entrelacs complexe, de le nommer pharmacien, ou paralytique) , à monter avec une dame-dont il n’y a rien à dire sauf qu’elle fait sobrement le job- cela nous le savons car le chef fasciste militant, revolver toujours bandé et brandi, bien en main, tient à observer les détails très intimes de la scène pour vérifier que les deux « accomplissaient bien et jusqu’au bout leur devoir ». Désarmante main armée. On se croirait une nuit de noces Grand siècle, pour valider la descendance princière. Le cru, pour croire, faut voir. Principe de chemise noire.
Cet incipit décrit autant le romancier lui-même (son œuvre longtemps assez confidentielle, recueils peu lisibles de poèmes, etc.) que le personnage plutôt central bien que falot mis au cœur des récits de Ferrare, le « bourgeois juif » où se reconnaissait le Professore Bassani, ou mieux encore, que le thème majeur de cette œuvre tout entière : l’absence du dévoilement, une vérité jamais dite sauf en parcelles, une vérité que le lecteur cependant connaît.
L’effondrement délibéré d’un certain ‘réel’ minutieusement observé de visu au profit d’un mensonge sans parade, voilà ce qu’est le ressort profond de la nouvelle, la mécanique du déni tranquille, et par là même l’image cachée dans le tapis qu’est « Le Roman de Ferrare ». Puis par contamination, le mode de fonctionnement de toute la ville, la province, le régime de la démocratie chrétienne, l‘Italie récente ou actuelle, la mémoire européenne, la Mémoire percée de toutes part de notre Histoire. Des plaques fixées sur des murs, mais peu visibles, disent toute l’histoire du XXème siècle : meurtres et oppressions, effets d’oubli. C’est si simple, l’oubli. 






A cette date, les Alliés ont libéré la moitié sud de la péninsule, gouvernent en direct Rome, s’occupent de divers fronts et de futurs débarquements, et piétinent pour remonter sans hâte vers le nord, y compris Ferrare, le nord fasciste encore, où les nazis sont venus et immensément puissants – et redoutables. Ils gouvernent Ferrare, les nazis, même travestis en fascistes de Salo.

Rien à vivre avec du plastique.

On acceptait cependant de me parler ( en raison de mon pouvoir d’achat supposé), dans un Français rapide mais consistant : efficace. 
San Pietro, Fondobanchetto, même Ghisiglieri ou Carlo Mayor, bien que ce soit la seule rue bruyante du vieux quartier, la seule avec une circulation, vous savez qu’elle recouvre l’ancien tracé d’un peu de Pô avant qu’on détourne ce bras qui faisait de Ferrare, en des temps très anciens,
-ce à quoi n’importe quel sexagénaire hétérosexuel ne peut tenter de résister, ou de s’opposer (encore un propos de nature à aiguiser les ciseaux des Juniors). 
une probable intérimaire tapote ou feuillette, belles épaules brunies et larges dans l’échancrure généreuse du T shirt, coupées par la double bretelle en dentelle noire qui assure à sa pudeur une protection minimaliste. Encore des mots, vont murmurer les Juniors de l’Agence ?
Trois ou quatre salles enchaînées, mal éclairées au néon sale, dont la muséographie doit remonter aux débuts de la Résistance constituent objectivement une résistance au surgissement du XXIème siècle. Elles contiennent de vastes tables couvertes de couches sédimentaires où sont présentées d’allusives alluvions aléatoires, peut-être, couches multi-décennales de coupures de presse, de reproductions de courriers officiels, de fac-similés de documents rares, de photocopie de brochures, manifestes, libelles, notuscules, courriers secrets, fragments indiscrets, devenus ( ou ayant toujours été, tant la démesure de l’accumulation semble avoir limité à l’essentiel la volonté de lisibilité) en grande partie indéchiffrables. 
jamais un écrit sur leurs discussions, rien sur leurs rages, pas une page sur leurs ententes et leurs déchirements, pas une archive sur leurs pièges où se prendre soi-même, pas le moindre petit morceau de papier pour servir de preuve, pour infléchir le raisonnement de l’Histoire, pour enfin savoir, savoir pourquoi, savoir comment on passe de l’Amour du Peuple en 1791 aux fosses communes du cimetière de Picpus en 1794.

Une notice, plus loin (ici rien ne se raccroche nettement à rien) : « la fotografia con il marito Ulisse ». Une autre fiche 



Libération vengeresse et lavant tous les honneurs, sauf ceux qui sauraient se rendre utiles une fois encore, les Français et se sont débarrassés de l’affaire vite fait, déposé le petit paquet, comme on pratiquait naguère les avortements clandestins, en cachette, avec bouquet d’herbes ou aiguille à tricoter, ou comme baissaient la tête et les yeux les notables quand ils sortaient de la séance au bordel avec les copines, ou de la tenue en loge avec les Frères, un peu trop tôt pour que les honnêtes mères de famille du centre-ville ou les soeurs à cornettes fussent toutes rentrées chez elles,


D’ailleurs, les biographies et les vieux copains se souviennent des Résistances de Giorgio Bassani, dont ils sont fiers par procuration, comme s’il avait été des leurs à chaque instant, Giorgio par ci, Bassani par là, on finit par lasser.
Mais l’histoire commence vraiment avec la Résistance à l’Autriche et tu n’étais même pas né, mon petit Giorgio. Mazzini, Garibaldi, Victor Emmanuel, Cavour, ça te dit quelque chose ? Bien sûr, tu étais professeur à Ferrare, savant, puis longtemps à Rome, d’abord en fuite, puis admiré, puis célébré, puis oublié de toi-même par toi-même dans l’extermination interne de Mister Alzheimer…
Lumière où rayonnent des poussières levées par mon passage. Puis, dans le cœur de l’athanie déserte, même privée de murmures ou d’oiseaux, on songe à ces rites, aux questions pour lesquelles des bavards fuyards, auteurs de troubles et penseurs de rien, n’auront plus de réponse.
La ligne large coupe la ville en deux d’une manière brutalement radicale, c’est un étonnement que je revis et répète, un mur, deux villes. Comme si on lisait dans son plan même 
De dos, quand elle consulte les données, c’est un joli cou. Elle prétend aussi -erreur de jeunesse- aussi, 


Je cherche des
Au milieu de l’un des enclos, deux stèles verticales juxtaposées : ANGELO ENRICO BASSANI/ MEDIC CHIRURGICI 1885-1948 et DORA MINEBI/VED BASSANI 15.10.1893 -11.5.1987, les parents.
Le salon funéraire a été construit comme toute une partie ancienne du cimetière : en grand format, et en matériau de prix. La double porte coulissante est close, mais mal. Poussant sur le métal lourd (les rails au sol n’ont pas servi depuis longtemps ), on parvient à dégager l’interstice d’un passage.





Une vieille dame ouvre, canne en mains. Le petit vestibule conduit au fond sur ce qui doit être un micro logement de fonction, selon les odeurs de cuisine. A gauche, dès l’entrée, les premières sépultures s’aperçoivent derrière l’arche ouverte.
Sur un énorme registre déjà très vieux. Il faut indiquer son nom, la date, son pays, le statut du visiteur s’il n’est ni famille ni rabbin, donc sans motif légitime. On s’inscrit à la suite d’une Canadienne, d’un Belge, d’une Australienne, deux amies néo-zélandaises dont les passages sont séparés de plusieurs jours.
A peine dix au cours de ce mois d’août presqu’achevé. Tous ont des métiers de science et de culture, évoquent leur thèse, leur recherche. Qu’écrire dans la colonne des « travaux » quand on n’est plus sur le chantier ? « Excusé » ? Clandestin bénévole ? Randonneur égaré sur les pistes d’un jardin ?
Ailleurs, de nouveau très serrées l’une contre l’autre, dans une sorte d’enclos au milieu de l’enclos – toujours les cercles dans les cercles- les tombes sont formées, ou surmontées, d’étroites pyramides très effilées, sur lesquelles- usure et soleil- des caractères hébreux sont devenus presqu’illisibles. 