Ydit-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 96/99. Après la fin du récit, EPILOGUE/1 : Silvia de loin, première partie.

L’usage n’est plus ( ou presque plus) de griffer quelques phrases élogieuses sur un « livre d’or ». Le site Airbnb invite aux « commentaires » entre loueur et visiteur. Depuis le premier passage dans le « Jardin rose » au pied de la Silvia’s Terrace, jusqu’à ces jours même de retrait et d’absences, les commentaires entre nous deux sont devenus de très épisodiques échanges, parfois par le biais du site, parfois par mel direct. De longs moments de silence, un bouquet de mots, puis de nouveau le silence. Comme une marée, un peu? A deux reprises, j’ai demandé à Silvia son histoire, des nouvelles. Il ne me paraissait pas décent d’achever cette « saison » de YDIT-BLOG – les Italies du Nord puis les jardins de Ferrare- ( et qui pourrait affirmer qu’une autre saison viendra ?) -sans que l’émouvante hôtesse y puisse tenir sa place, sinon sa langue.

En deux parties, versants d’épilogue, voici quelques fragments de l’AFTER FERRARA. Des coupures, et l’orthographe originale des fautes de frappe- à ceci près que certains accents sur voyelles n’existent pas sur mon clavier pour transcrire précisément l’Italien. Rappel : le second séjour à FERRARE se situe fin août.

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30 aout 2019 Lui : Silvia, ton « commentaire » sur Airbnb est trop gentil, je suis confus. Pour moi aussi, ta présence très discrète mais quasi amicale, vraiment précieuse, a fait une belle partie de mon plaisir de FERRARA. Sans évoquer le soir du Vieux Ghetto. Je vais continuer à m’intéresser à la ville, au jardin rose, à toi.

3 sept 2019 Elle : Il mio commento è nato del cuore. Sei stato davvero n cliente fantastico, rispettoso et simpatico. La lingua no chi ha aiutato ma spero davvero di no perditi(…)

5 sept 2019 Lui : Tu as raison, ne nous perdons pas. Tu as vu, parfois, que je me mettais « au travail » sur la petite table du jardin. C’est une sorte de blog, une série de petites histoires sur l’oubli, avec mélange d’images et de textes, j’en ai publié 120 ou 130. Mais Ferrare, Bassani, les rues, toi, les nuits, les shorts à vélo : je vais , je crois, pour tout cela, interrompre mon projet et tenter d’écrire, pour ce blog, un récit-feuilleton autour des mystères de FERRARE, mystérieuse et si visible. Il y aura des ruelles, tes chats, un dîner au Burger, des ducs des guides et des juifs. ET toi qui passe sans rien dire devant des églises fermées. Je reviendrai.

17 sept 2019 Elle : Ciao Didier, scrivio in italiano, sara piu semplice(….)Sarebbe belissimo sapere del tuo blog e poter leggere le tue emozioni in questa città come sarei curiosa di saper questa donna con i suoi gatti ti ha ispirato !(…)E stato davvero un piacere incroaciti nella mia storia(…)Abbracio a te.

22 sept 2019 Lui : A Paris, le retour, le rythme, tout est rapide, tout s’éloigne. Mais le projet de blog est devenu ( en train de devenir) un roman, que je vais écrire d’ici la fin d’année. S’il y a une dame, cela ne sera pas toi, et ce sera un peu SILVIA- dont je ne connais que les brins d’histoire que tu laisses dans ton  » livre de présentation » du Bnb : vies ailleurs, retour inattendu à FERRARE. Mais on aimerait en savoir plus! Tu veux bien?

11 oct 2019 Elle : Qui a Ferrara si lavora tanto in questo periodo, ma a breve avro tempo per scriverti con calma e raccontarti qualcosa del mio passato. Oggi piove, mi mettero a preparare un po ‘di biscotti e dolci’, in compagnia del gatti. Un abbraccio sincero(…)

30 novembre 2019 Lui : Alors, toujours des touristes affamés qui supplient l’un de ces fameux gâteaux-maison ? Je ne sais même pas quelle est ton activité- à part tout préparer pour les visiteurs ensuite embrassés. Je veux revenir à Ferrara, et à Vérona que je ne connais toujours pas ! Mais les obligations sont nombreuses, et je m’en suis inventé une autre, la plus lourde : je continue à écrire ce « Roman de Bassani »-et du coup je pense à toi. Je t’embrasse fort.

31 décembre 2019 Lui : Une semaine dans une maison louée en Toscane, dans le Chianti, avec ma famille, ravive des soleils de FERRARA. Je suis en train ( parfois la nuit) de revoir les toutes dernières pages de « Le jardin de Giorgio Bassani ». A toi, vraies bises et forts vœux pour cette 2020 que je t’espère belle, avec des nouvelles provenues du jardin rose, et des rencontres.

11 mars 2020 Elle : Buongiorno Didi, prometto che prima o poi ti mandero il racconto di questa donna e della sua vita. Nel frattempo augurodi cure a te(…)Sarebbe bellissimo poterti abbraccare in futuro. Un abbraccio e grazie ancore delle tue parole, Silvia.

21 mars 2020 Lui : Silvia lointaine. J’espère que tu vas aussi bien que possible malgré les très mauvaises nouvelles provenues de chez toi, ton Italie malmenée ? Et que tes proches sont préservés? Donne de tes nouvelles, je suis inquiet. Ici comme en Italie, tout est en train de se fermer, se replier, s’oublier sur une sorte de silence à la fois libérateur et oppressant. Voyage pour FERRARE et SILVIA ? Ce ne sera pas demain ! Dans la tourmente ( mais nous sommes très privilégiés dans notre grand appartement avec balcons et soleil ), je saisis le vide de la parenthèse pour l’emplir avec mon travail nouveau : je reprends mon roman ( jusqu’à ce jour, les éditeurs l’ont refusé), d’ailleurs à présent tout va devenir différent. Je mes suis lancé dans une « Saison » qui va s’étaler sur 80 ou 90 épisodes ( le roman  » Le Jardin de Giorgio Bassani » ce sont 33 chapitres et plus de 270 pages : déraisonnable !)(…)

28 mai 2020 Elle : Ciao Didi, scusami se ti scrivo in italiano e cosi in ritardo ma son momenti molto difficili, penso alla tua richiesta et ti prometto che scrivero di me…Qui il silenzio è quello che hai conosciuto ma tutto attorno è molto triste. Al momento ho perso il lavoro, la primavera che doveva essere piena di nuovi ospiti è finita e io sono molto in difficolta visto che questa era la mia vita, il mio lavoro, le mie emozioni. Posso solo pragare che voi stiate, proteggetevi. (…)Un abbraccio soncero. SILVIA

2 juin 2020 Elle : Je suis née à Ferrare il y a quarante-cinq ans, quelques jours avant Noël. Je ne me plaisais pas à l’école parce que je devais y passer trop de temps. Depuis que j’ai 16 ans, j’ai toujours travaillé, parce que j’aimais pouvoir être indépendante. A 21 ans, j’ai obtenu mon diplôme. Mon père était orphelin de mère et il a vécu pas mal d’années dans la grande maison de la Tante Iride, via Belfiori, où tu as dormi. A sa mort, elle a décidé d’acheter cette maison et de la diviser en quatre appartements. Ma Tante Iride était une femme très forte et vivait seule. Elle avait de nombreuses chambres vacantes. Dans les années 50, elle a loué des chambres à des professeurs de l’université, ou à des étudiantes. Pour que sa maison vide soit toujours pleine de monde. Quand j’étais petite, mon père m’a dit que- plus tard- à mon tour , je deviendrais telle Tante Iride, qui était seule et qui accueillait pour gagner de l’argent les gens qui avaient besoin d’un endroit pour dormir. Tu vois qu’il avait raison.

Ferrare est une belle ville- heureusement plus que d’autres épargnée par le touristes, enfin certains quartiers et pas pendant le festival de musique de rues ! Mais je l’ai quittée sans regrets puis j’ai travaillé dans plusieurs importantes entreprises à Bologne et à Milan.

En 2012, je me suis lassée d’aller au bureau, j’étais fatiguée, impatiente. Je suis alors partie avec l’un de mes amis, et je l’ai aidé à ouvrir un restaurant à Bruxelles. Mais cela a été compliqué, plutôt difficile. Aussi en 2013, je suis revenue à Bologne et j’ai commencé à travailler comme « Chef » dans une auberge du centre-ville.
Tout allait bien, j’étais heureuse, j’avais un petit ami , je venais de trouver mon chat gris ( que tu connais) . Au cours de l’été je suis devenue enceinte, mais j’ai perdu le bébé.

Quelques semaines plus tard, mon père est tombé malade. J’ai tout quitté et pendant trois mois je suis restée à ses côtés à l’hôpital. Il est décédé le 1er novembre 2014. Pour moi, ça a été une période vraiment très très difficile.

Peu de temps après, ma chatte grise a eu six chatons, je n’ai gardé que le roux ( que tu aimais bien), et donné les autres à des amis de Bologne.
Je n’avais pas du tout voulu revenir vivre à Ferrare. Mais maintenant ma mère était seule et je devais aussi m’occuper de la maison de la Via Belfiori, que mon père m’avait laissée. J’ai donc décidé de rentrer chez moi à Ferrare, de quitter Bologne et de mettre les choses d’ici en ordre. Ma mère a 83 ans , elle est forte et conduit toujours la voiture, mais elle vit seule, elle a besoin de beaucoup de compagnie, ce qui fait que je traverse souvent la ville à pied pour la voir. On a cru un moment qu’elle avait peut-être des symptômes d’Alzheimer, mais non. Juste c’est une vieille dame et qui oublie.

Cela ne m’a pas du tout été facile de retourner dans cette ville, tu comprends bien pourquoi, même si tu es tombé comme amoureux d’elle. J’ai pensé que si je ne pouvais plus voyager comme je l’ai beaucoup fait, je pouvais au moins ouvrir un BnB pour continuer à voir des gens qui venaient du monde entier ou presque.

Accueillir, c’est prendre soin des gens, des lieux, des choses. Changer laver le linge, Nettoyage, fuite, réparation, peinture, réparation, gâteaux , courses, réparation…Dans les jours tranquilles, la meilleure chose à faire est de profiter de votre temps libre pour quelques corvées en attendant les prochains clients, et de lire, beaucoup lire. C’est un effort, mais très agréable. Faire ces choses avec amour, voici ma recette secrète de « chef » de mon Bnb, afin que chaque invité se sente comme chez lui un jour de fête. J’ai toujours aimé rendre les gens heureux, leur faire leur plaisir. Parfois, je m’en néglige un peu, mais j’aime m’entourer de sourires contents.
J’aime cuisiner, construire, meubler avec des objets « chinés », modifier le décor, recomposer un peu l’intérieur. Donc ici, Via Belfiore, j’ai crée mon propre petit univers dans lequel j’accueille pour le plaisir les clients venus de loin( ou pas si loin, comme toi) et j’écoute les histoires de vies lointaines »

15 juin 2020 Lui : Silvia, comme vous, en France nous retrouvons enfin la jouissance de l’espace ( un peu) et le pouvoir de choisir ( un peu), mais toujours impossible d’aller à FERRARE voir la ville et sa Silvia, deux perpétuelles inconnues. Maintenant, je vais commencer la partie de mon « blog » qui se passe à FERRARE (enfin arrivant à FERRARE par Modène et Mantoue, qui sont en rapport avec la famille d’Este, Bassani, la communauté juive). Puisque toi et ton jardin allez tenir une place importante, je voudrais que tu m’envoies des photos de toi, qui seront de moments joyeux ou attendris de mon blog, des photos dans la ville, dans le jardin, chez toi, spontanées ou posées. Tu veux bien ?

Si oui : champagne !(…)

17 juin 2020 Elle : Ciao Didi, il tuo mesaggio mi ha comosso, bello saper che sei li e mi pensi…Anche io ho bevotu un calice di champagne pensando a te, felice che tutto stia passando(…)He avuto momenti difficili e tanti pensieri. Sei nel mio cuore, il tuo soggiorno non lo dimentichero mai e mi spiace solo que non ci siamo parlati come avremmo voluto. Ti ho scritto une mail raccontando di me(…)Mi piace saper che parlerai di me nel tuo blog. Mi fa sentire viva. Ci, ritroveremo, ne sono certa. Ti abbaccio. Silvia di Ferrara.

5 juillet 2020 Lui : D’abord, chère Silvia, je suis très content que tu aies pu échapper à ce virus, et je suis aussi très triste des moments si difficiles que tu as dû vivre, c’est vrai que le jardin rose ( de tes appartements je n’ai connu que celui-là) t’occupait beaucoup mais donnait aussi la joie de belles rencontres ( comme la nôtre!). Je voudrais te dire que je te suis très reconnaissant de ta fidélité lointaine pour le « vieux Français  » que je suis, et aussi de cette série de photos, qui disent beaucoup de toi, de différentes façons, merci, merci. J’ai compris : le jardin rose, à Ferrare ne sera plus qu’un souvenir, mais bien entendu avoir trouvé des locataires « à l’année » au lieu de touristes Bnb pour tes lieux permet au moins d’éviter le désastre économique. J’aimerai ( j’espère que Google Trad fait la différence entre futur et conditionnel français…) j’aimerai cependant revenir à FERRARE, pour la ville et pour te voir. Je me dis que la ville, fatiguée, doit être jolie en cette saison sans presque personne ?(…)

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Didier Jouault pour : Ydit-suit Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 96/99. Après la fin du récit, EPILOGUE/1 : Silvia de loin, première partie. A suivre, ça sent la fin.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 95/99, Chapitre 33- FIN du RECIT. Mais il n’aime pas l’exhibition des ruelles.


Rêve d’Alice

Dort-il encore ? Est-il pour de vrai dans l’hôtel de Bologne, cette inutile étape, ou bien rêvant une nuit de FERRARA dans le matin de l’avion ?( il a mal dormi, la carlingue l’assoupit). Ou bien, encore, plus vraisemblable, c’est l’un de ces rêves que le guide NERO prétendait avoir découverts dans le journal intime secret de Bassani ? Rêves de roue sans vélo, ou scène de selle vidée de son Amazone ?

Est-ce l’ironie active du Vieux ghetto, l’ivresse tardive au retour d’un dîner pourtant maîtrisé ?


Voici que le rêve au matin s’impose –mais c’est un surgissement de plaisir– voici l’étonnante Alice, l’absente parfaite. L’essence de l’illusion d’exister. D’elle, le dormeur-s’il dort encore ou même s’il se maintient dans le flottement délicat de l’avant-lever, en tout cas si on l’interrogeait pour un procès il répondrait qu’il dormait- d’Alice le dormeur ne sait rien, d’Alice dans les villes, sinon sa silhouette à la Delvaux, étrange et solitaire au milieu de ruines, celles de Ferrare en 44 ?

Elle parcourt le silence au milieu d’autres passantes, elles aussi très droites dans leur nudité pâle, de formes sombres soutachées aux aisselles et au sexe –chacune ses points.

Alice, dans les villes ou les songes, vient aimablement le visiter, lui le visiteur, dans ce fragment de temps, mi nuit-mi éveil, comme on dit un gâteau mi-cuit, cette encore nuit déjà veille du pays des merveilles, surprenante ( ici, hôtel ou avion ou journal intime détourné?) figuration de l’éclair dans la nuit, l’éclair sauvage que sont les peintures de femmes et de nuits et de routes, et de murs, Delvaux. Qui regarde encore Delvaux?
Alice ne ressemble pas à Silvia, ni à personne qu’on oserait connaître.
C’est Alice, l’absente parfaite, la fée profane, la fille diaphane et dont il est impossible d’écrire autre chose que le silence trop discret de ses apparitions.

Alice propose- par ses gestes sûrs d’eux-mêmes dans l’indécis du rêve – un spectacle qui induit l’émotion : l’agile Alice, malicieusement fragile, paraît ainsi marcher au cœur des rues du vieux ghetto, à FERRARE, à VENISE à PADOUE, ailleurs, en chaque espace du monde où un ghetto fut pensé, Alice rapide, et pourtant longtemps ici, via Saraceno, via della Scienze, via Carbone, jouissant de sa présence fantomatique et charnelle, all’arabiata, tenant à sa main une tablette qui est la table du moi.

Dans la nuit le dormeur s’essuie les mains moites sur le drap de lin blanc et de probité candide. Ils marchent ensemble, dans FERRARE, VENISE, PADOUE, c’est-à-dire qu’elle le précède, lui parle depuis le cœur du sourire, dessine sur la topographie obscure des ruelles une géométrie lumineuse, que le semi-rêveur croit pouvoir encore décrire, mais qui n’aura plus de forme dicible, au réveil, quand il faudra cesser de différer la regrettable évidence de l’aube, cesser la vieille veille. Abandonner les grimaces d’acteur malhabile.

Sur la place où, selon NERO, la chapelle ancienne contient les restes de Hugues de Payn, la place des diseurs de bonne aventure lors du festival de musiques de rue, Alice fait un tour, comme d’un matador vainqueur acceptant les hommages de la foule satisfaite, ses coussins, ses drapeaux, ses fleurs, ses Louis d’or et ses ducats d’argent. Courant sa grâce et bavardant sa légèreté, Alice s’approche enfin du rêveur, qui dort debout, au centre de l’arène, sur la sable roux qu’ont fabriqué dans le matin, entre deux jambes de short, les rencontres du soleil et des brumes de La Mura. La finesse (la fragilité ?) d’Alice donne à chacun de ses gestes la valeur de l’immanquable.


Près du rêveur maintenant ployé sur ses genoux, non comme pour prier mais pour ramasser de l’or vivant, Alice apporte le cadeau de son incroyable douceur, chaque geste, chaque parole, chaque regard, chaque peau est la douceur, Alice donne la clé des songes, ou la clé des mystères, par cette façon heureusement impossible à décrire, là sous les yeux hagards et ravis, de faire le pont, faire la roue, comme une immatérielle gymnaste, faire pour ses yeux impossible à bouger, faire sa roue, de bohémienne libre, et je tourne et je tourne, pied, main, pied, main, et le corps est un pont entre les temps, la roue, Alice à peine séparée du dormeur par les mailles invisible d’un collant très transparent, comme absent bien que tissé, comme tissé des impensés, vrai et léger comme un fantasme, et dans le collant collé de sueurs et d’humeurs, la couleur blond absolu d’Alice exhausse encore davantage, paradoxalement, triple salto arrière, roue et pont, virevoltes, vitesse, douceur, Alice expose les intimités ovales et moussues de son sexe soudain enfin vraiment nu, bien que disparu dans chaque mouvement, vraiment rêve, songe pur, insaisi du regard.

Disparu déjà dans même avoir eu le temps d’être ici lu ou vu ?

Plus tard, jour et lui-même levés, face au miroir pour le rasage, le narrateur ( et peut-être aussi les immortels vieillards regardeurs du temps ?) le narrateur impassible ( et impossible)

regrettera tout de même qu’Alice fût si impudique. Il n’aime pas l’exhibition des ruelles dans les cités. Au moins aurait-elle pu garder un string de dentelle noire. Celui abandonné sur un banc, à droite, près d’une culotte blanche, quand on pénètre dans le jardin de la maison de Giorgio Bassani ?

 » Le jardin de GIORGIO BASSANI »,

combien de fois aurais-je écrit ces cinq mots,  » LE JARDIN de GIORGIO BASSANI » ,depuis le titre, et jusqu’à la dernière ligne de chacun des trente-trois chapitres, dont celui-ci, dernier du roman ?

On le voit, toujours, tracer le mot FIN est difficile. Encore une minute, Monsieur le bureau !

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 95/99, Chapitre 33- FIN du RECIT. Mais il n’aime pas l’exhibition des ruelles. A suivre, pour conclure : EPILOGUES et GLOSSAIRE…

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Ydit-Suit . Le jardin de Giorgio Bassani, Episode 94/99, Chapitre 32 -Fin. « Une ville intensément vouée au régime ».

Dans le jardin rose, on a fini avec « Une plaque commémorative via Mazzini« .

Les deux se taisent, Silva et NERO, plus tout à fait certains, à présent, surtout que la lumière disparaît, d’avoir eu raison de laisser la plaque de la rue Mazzini frémir dans leur jardin rose, et même un chat n’a plus traversé la table depuis longtemps. Le premier, NERO bouge. Il sort de sa poche poitrine un calepin. « J’avais noté ça pour ton vieux Français, il m’avait suggéré de l’aider ».
NERO lit : « La Ferrare(…) était une ville intensément vouée au régime, au point que les quelques personnes qui n’étaient pas fascistes vivaient en marge(…)les mêmes juifs ferrarais , qui finiraient ensuite en si grand nombre dans les chambres à gaz nazies, avaient été en grande partie fascistes(…)La vraie tragédie des Juifs ferrarais (….)c’est peut-être d’avoir été des bourgeois, d’entrée engagés dans le fascisme puis, sans savoir au fond pourquoi, se retrouvant dans le néant des camps d’extermination nazis (…)(et ma famille était) une famille privilégiée, fasciste comme tant d’autres, comme presque toutes les familles juives ou catholiques de la bourgeoisie locale ».
NERO : « C’est, c’est le « fragment 14 » dans le Quarto Gallimard de 2011, édition 2006, p. 743, et une note liminaire précise que ces textes de Bassani, tous inédits en Français, traduits par Vincent Raynaud pour cette édition « En réponse », ont été réunis pour la première fois sous le titre commun « In risposta », dans l’édition définitive de ses essais, « Di la dal cuore » chez Mondalori, 1984. Tu vois si j’ai encore des réflexes de classe.« 
Silvia, feuilletant le volume tendu par NERO : « Et tiens, rien après 1988 ? »
NERO : « De toute façon, Bassani est mort en 2000, le 13 avril 2000 …

…( et moi, le romancier compensé en blogueur, j’espérais que le 13 avril 2021 aurait été le dernier jour du dernier post du dernier chapitre de ceci, mais Silvia, Néro et Covid se sont arrangés pour m’alanguir la main sur le clavier) …

« …et son Alzheimer le versait dans l’absence de la mémoire depuis très longtemps, dix ans, tu sais bien comment il a fini, il était incapable de se souvenir, et encore moins de répondre, depuis une dizaine d’années. Sa dernière petite copine – après de nombreuses autres- a fait ce qu’elle a pu, la famille s’en est mêlée, bagarre de la mémoire effacée volontairement par la disparition d’archives, petits agacements et vraie compétition pour la conservation sinon du Vieux, au moins de ses traces, honneur (?) à sauver, ou profits (?) a prévoir, on ne sait. Sauf que moi, le journal secret, je l’ai récupéré… Alzheimer. C’est la maladie de la mort avant la mort… Avant que je rentre chez moi, Silvia, le vieux Français, de sa recherche de la maison, de la visite, de son entreprise de louer, finalement il t’en a dit deux mots? De son goût morbide pour les secrets, les poses? »


Silvia -« M’en parle surtout pas, je ne veux plus entendre quoi que ce soit sur toute cette absurdité de magnolia dans la cour, la FIAT de Bassani, ras le bol des recherches inutiles et sans retour, ses visites de musées vides, ses photos de short et encore de shorts, et toute cette hallucination, qu’est-ce qu’il a pu m’emmerder avec ses courts de tennis, le vieux Français, et ses bancs de jardin avec de strings noirs dans la maison de Giorgio Bassani. »

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Didier Jouault pour : Ydit-Suit.Le jardin de Giorgio Bassani, Episode 94/99, Chapitre 32 -Fin. « Une ville intensément vouée au régime ». A suivre…

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 93/99, Chapitre 32 – Milieu. « A nouveau englouti par le brouillard. »

Dans le jardin rose, ce soir là, ce soir de mon départ pour Bologne puis Paris, le guide NERO continue son récit du récit. Pour Silvia qui ne l’a pas lue, il parcourt la trame narrative et les enjeux de la nouvelle écrite par Bassani :  » Une plaque commémorative via Mazzini ».

Un tel début, diraient les Juniors de l’Agence qui m’honore de ses honoraires, on sent le jargon de pédant retraité, non? Bon, ceux-là, quelques jours de patience et nous en aurons fini le uns avec les autres. Je rentre à Paris. A cette époque, sur ma terrasse, je formais des projets de revenir à FERRARE au printemps, peut-être, pour lire l’avenir dans les lignes d’un horizon d’avril sur les détours de la Mura. Ensuite : l’épidémie.

NERO : » Géo JOSZ, le survivant dont le nom figure en trop sur la plaque listant les déportés juifs, choisit de mettre l’horreur en représentation continue, sans intermittence, et la victime cette fois trop vraiment visible, c’est lui, Géo, le survivant, qui rend permanente la réalité de la déportation. Bref, tout le monde fermait les yeux, on en avait un peu plus qu’assez, non mais quoi de «  ces trop longues et déprimantes séances » car, « on en avait déjà tant écouté, à l’époque, des récits de ce genre ».
 » Mais lui, il fait sonner le réveil. Il habite une mémoire qu’on voulait habillée d’Alzheimer. Dans FERRARE l’énigmatique, où le narrateur passe lui aussi à l’état d’ombre presque morte…
«Tous les derniers mois de 1946, tout 1947 et une bonne partie de 1948 », Géo Josz impose, avec une violence volontaire, l’image du juif épargné, en cherchant les coups d’éclat, et au passage le narrateur Bassani, faussement neutre, refait son Stendhal et frivolise la temporalité.
« En aout 46, par exemple, on inaugure un dancing, tout près de l’endroit où « avaient été fusillés les cinq membres du IIème comité de
libération nationale clandestin », en 1944, deux ans plus tôt ou presque.
 » Le soir de l’inauguration, Géo fait un scandale imprévisible. Dans le dancing en fête, il se met à « exhiber à droite et à gauche les photos de se parents morts en Allemagne », et tente de « retenir par le pan de leurs vêtements les jeunes gens et jeunes filles » qui n’écoutent rien, sauf le «  radio phono », « à fond la caisse ».
« Géo, agressif reproche vivant, est rapidement exclu des «  clubs sélects » où on l’avait inscrit, par compassion et dans « la confusion et l’enthousiasme » de 45. Et Bassani met sous la plume du narrateur quelques lignes très acerbes contre les aristocrates ou grands bourgeois de la ville revenus à un vigoureux « entre soi », un «  Dentro la Mura » social, sauf pour certains « cas particuliers » de propriétaires terriens de la « partie israélite » de Ferrare. Tels que furent les Finzi-Contini.
 » Cela va même jusqu’à Maria Ludargagni, célèbre matrone de «  la maison de rendez-vous de la via Arianuova » ( quelle dérision que le nom de cette rue). La mère maquerelle n’hésite pas à « lui dire clairement nix » et à lui refuser l’entrée du bordel.

Géo, lui, ce qu’il fait alors, après cet affront pire que tous les autres, car provenu de la racaille, c’est disparaître dans les rues étroites , «à nouveau englouti dans le brouillard », « sans laisser derrière lui la moindre trace », ce fameux brouillard de Ferrare qui, chez Bassani, signale la capacité de la ville à gommer les aspérités des formes et de l’être, à dissoudre le réel « pour cette fois désastreusement comme parti en fumée ! ». Horible dérision de ce « parti en fumée » pour un juif rescapé des camps.


« Ferrare renaissait identique de ses ruines », et Bassani regarde cette nouvelle Renaissance niant l’Histoire. Géo s’absente, même si l’on parle encore de lui «  pendant quelques mois », même si – à la terrasse du Café de la Bourse, Corso Roma bientôt renommé Corso dei martiri – on tente d’imaginer où il est, on craint son retour encore une fois stupéfiant, image de la culpabilité qu’on n’éprouve même pas. Heureusement, disent-ils peut-être, il a ENFIN disparu, celui-là.

 » Le chapitre 6, très court, une petite page, offre la clé de l’ « Incident » avec le salaud de l’OVRA, la police secrète. En de brèves lignes assez emportées, lyriques, comme rarement elles sont, le narrateur décrit la prise de conscience violente de Géo : «  Qu’est-ce que je fais là, moi, avec celui-là ?», et les gifles déclenchées par un mouvement venu des profondeurs du sinistre comte Scocca ( un nom quasi stendhalien, encore). Oublieux de l’histoire, comme racheté du pire par ce pire qu’est la volonté d’oublier, le comte fasciste non repenti, presque badin pose la question à Géo « sur la fin d’Angelo Josz »(son père) et se dit « toujours resté très attaché » puis s’informe – comme impunément, comme si le feu n’avait pas brûlé, comme en parfaite insouciance des non-coupables, comme déjà sauvé de la réalité récente, de la plaque, des quatre-vingt-trois noms sur la plaque, s’informe « minutieusement du sort qui avait été celui des autres membres de sa famille »…tous morts dans les camps !..

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 93/99, Chapitre 32 – Milieu. « A nouveau englouti par le brouillard. » A suivre…

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 92/99, Chapitre 32 – début . « Son impeccable costume bourgeois. »

Tandis que je dîne en terrasse, pour l’étape d’une nuit à Bologne, seul, et avant qu’un cauchemar bruyant me ravisse la nuit, les deux amis sont ensemble au creux du jardin rose, 33 B rue Belflori, FERRARA.

SILVIA. NERO. Les deux.

Sur le toit fermé par un balcon, fragile Mura locale, NERO poursuit son récit empreint de (et emprunté à, en Français aussi la préposition est capricieuse ) Bassani. Titre exact : »Une plaque commémorative via Mazzini »(p. 70-96 dans l’édition du Roman de FERRARE Quarto/Gallimard 2011), mais tout le monde dit « Une plaque » ou  » La plaque rue Mazzini ».

NERO pérore, on le connaît ainsi : » Bref, entre deux ou trois séries de figures stylistiques bien affutées, Bassani plus tu lis plus tu le vois, c’est un très grand de la construction, un Bouygues de la structure, donc la nouvelle c’est ça : Premier temps, Géo Josz réapparait d’entre les déportés. On le regarde, stupéfaits : il est étonnamment gras et vêtu de chère pelisse, échappé pas écharpé, sauf de loutre, graisse et fourrure, tu reconnais la caricature banale du Juif dans la presse salope entre deux guerres, en France par exemple, très généreusement.
 » Il habite le grenier d’une maison qui lui appartenait « auparavant « mais où les Rouges (majuscule, en 45 !) triomphants se sont installés, au motif qu’il y avait des fascistes avant (dont c’était l’un des sièges), et l’Histoire c’est tout le temps ça, tu fais semblant de changer de puissants mais tu les installes dans un même théâtre, on le sait que l’occupation de l’espace fait Histoire, oui, oui, d’accord, j’avance, comme tu dis.
 » Un temps, Géo tente de vivre dans cette Ferrare où tous les « braves gens »- y compris les Juifs du ghetto – ont été « des fascistes convaincus jusqu’en juillet 43 ».


 » Il a repris les allures d’un honnête juif de bonne famille de Ferrare, quitté la pelisse, salué la police, suivi son office, tâté son novice, ah non, d’abord te scandalise pas dès que je cause cul, et ensuite tâter son novice, même si ça rime, c’est plutôt chez les cathos, non ?
 » Géo porte son « impeccable costume bourgeois en gabardine couleur olive », et « parfaitement rasé » (signe : anti-fasciste et pas davantage rouge), déambule dans la paix, même si le jeune chef, partisan pendant la fin de guerre, est devenu député d’après guerre sous l’étiquette PCI, fameuse et redoutable en ce temps.
 » Notre personnage prend la pose comme tout un chacun sur la terrasse du « Café de la bourse ». Certes, il affiche « un ironique mépris ». Nous sommes toujours en 45. On lui manifeste encore, après l’étonnement (un peu agacé) de l’avoir constaté si gros, une « accueillante cordialité », portée par, en même temps, la mauvaise conscience, et le sentiment unanime que « tout cela est passé ». FERRARA, passée, la république de Salo. Ferrare, l’oubli. Ca aurait intéressé le vieux français à l’époque où il faisait ce blog, les Séances Publiques d’Oubli, il t’a parlé de ça?
Sa mémoire narcissique ?

SILVIA fait un geste peu lisible dans la pénombre grandissante.


 » Vite ! L’oubli !« Après avril 45 », la conviction s’impose qu’« une ère nouvelle allait commencer(…)de la démocratie et de la fraternité universelle » dans cette bonne vieille ville de Ferrare libérée, bien que « à moitié en ruines », toujours ces bombardements sans objectif militaire dont parlait mon grand-père, pas si sympas les Alliés !
 » Certes, Géo n’oublie pas. Sa chambre est tapissée, sur les quatre murs, de photos des membres déportés de la famille dont il est l’unique survivant. Géo paraît imposer la mémoire des déportés, mais réintégrer aussi les habitus de son groupe ethno social d’appartenance. »

Silvia demande tout de même, dans le jardin rose où le frais va tomber lentement, si « habitus de son groupe ethno social d’appartenance », c’est du Bourdieu dans le texte ? Du Morin décavé ? Du Baudrillard entré dans le lard. Mieux encore, un Foucault levé tôt ?
NERO ( qui hausse les épaules dans la moiteur en régression du jardin rose) : « L’attitude de Géo produit un soulagement généralisé, il est vivant, bien élevé, pas trop accusateur, comme si on avait retiré son nom gravé en trop sur la plaque de la via Mazzini. »
SILVIA : « Tu sais comme moi, NERO chéri, que c’est précisément l’inverse : rue Mazzini, sur le mur de la synagogue, il suffit d’aller voir, un ultime nom a été ajouté, ça se repère à la gravure, et l’initiale en fin de liste, après les Zamorani ou Zevi, il y a Trévi j’ai perdu son prénom, au fait tu sais pourquoi celui-là est venu ensuite ? »
Ce que sait NERO ( on dirait un titre de film noir détourné) :  » Dans la nouvelle, le narrateur porte le désir de la Ferrare : « Le passé était le passé, inutile de rester là à le ressasser ». Un jeu dont la règle ne semble pas troubler Géo Josz.
 » Deuxième temps, annonce solennellement NERO, la nouvelle bascule, après que le narrateur, avec son air habituel de n’y pas toucher, il est très bon pour ça, Bassani, ait fait allusion à des «  monceaux de ruines » ( autant dire le résultat de vingt-cinq ans de fascisme et de guerre), et aux « transformations superficielles » sous lesquelles la ville « reprenait peu à peu le profil ensommeillé, décrépi, que des siècles de décadence cléricale(…)avaient maintenant figé en un masque immuable ».
« Sparadrap sur les plaies, tout est replâtré, on peut regarder (ton vieux Français Airbnb aurait été content) ce que le narrateur décrit comme « des bataillons serrés de belles filles qui pédalaient lentement », ou encore « un échantillon bien fourni de jeunes cyclistes », le tout au féminin dans le texte. »

Silvia : Mon visiteur, je crois qu’il ne portait pas beaucoup d’intérêt aux vélos 
-Ni aux jeunes filles ? ( NERO demande)
« Dans la nouvelle, le passage des jeunes filles marque le renouvellement du désir comme l’éternel printemps…« conclut-il.

Silvia : »Tu deviens lyrique ?
NERO : « Mais voici que réapparaît un extrêmement sinistre sire, même pas fantôme fatigué, très vivant. C’est un « ex-informateur stipendié de l’OVRA, l’Organisation de vigilance et de Répression de l’Antifascisme ». Il a été jusqu’à diriger la « Section locale de l’Institut Culturel Italo- Allemand », le pire. Fasciste ET collaborateur actif, au point de porter « de petites moustaches noires à la Hitler ».
« L’individu plastronne sur les terrasses. Nul ne dit rien. Ce n’est pas de la lâcheté, même pas, non, c’est Ferrare, et Ferrare s’en fiche, Ferrare simplement regarde les filles passer à vélo, les musées recommencer à recruter des gardiennes hors d’âge, Ferrare prépare ces élections qui vont conduire un jeune Partisan PCI à la députation, Ferrare fait sa Ferrare. Très rimbaldienne? (Ta tête se détourne, un nouvel amour). Très baudelairienne ( Les nuages, les merveilleux nuages)
« Mais voilà un épisode disruptif, comme disent maintenant les Français.

« L’« 
incident », des dizaines de personnes y avaient assisté ! Le paisible Géo , encore vêtu en bourgeois, avait frappé « les joues parcheminées du vieil espion de deux gifles sèches, péremptoires, davantage dignes d’un squadrista de temps d’Italo Balbo et compagnie(…)que d’un rescapé des chambres à gaz allemandes ».
Alors, c’est dans la personne et sur le corps mêmes de Géo que vont se manifester, sur un mode spectaculaire, les traces de l’éclat. Quand il réapparaît, Géo Josz a revêtu ces mêmes vêtements qu’il portait pour l’inauguration, sur son corps plus que replet. Chacun s’aperçoit d’un coup d’œil, alors, à quel point il a beaucoup, beaucoup maigri (encore une astuce de Bassani, car voici que, à présent, Géo se met à ressembler à l’image que les inaugurateurs se faisaient d’un déporté).
« Géo s’installe, pour ainsi dire, au Café de la Bourse. Là, en place de la surveillance austère et silencieuse qui le caractérisait, il entreprend d’incarner, en permanence, la statue du commandeur survivant, un Savonarole
anachronique mais tout aussi virulent. On s’assied près de lui ? «  Il se mettait tout de suite à vous entretenir de Fossoli, de l’Allemagne, de Buchenwald ». On lui disait aurevoir ? « Il refaisait le petit geste d’adieu que sa mère lui avait adressé(…)cependant qu’on l’entrainait de force avec les autres femmes ». Il ne joue plus ce jeu du JE voilé, maquillé, gentiment spectral par son silence. Il veut désormais montrer. Se montrer. Exposer à chaque instant le désastre. Montrer l’intérieur de sa mémoire et de sa détresse. A présent, il va falloir accepter de se souvenir.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 92/99, Chapitre 32 – début . « Son impeccable costume bourgeois. » A suivre…Mais ça touche à sa fin.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 91/99, Chapitre 31 -Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient !

Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient

Dans le jardin rose de la via Belfiori, assise près de la petite table ronde, Silvia s’étonne : « Géo Josz? Jamais passé dans mon duplex rose, celui-là… ».

NERO un peu ricaneur dit : «  Tu ne te souviens pas de cette nouvelle de Bassani sur la plaque rue Mazzini ? » Il pourrait ajouter quelque chose du genre : « Tu n’as rien compris à Hiroshima mon amour », mais non, il évite, certainement Silvia ne connaît pas la hauteur de cet auteur, malgré l’indéniable culture dont témoignent (témoignent seulement ?) les nombreux livres dans l’appartement.
Silvia/NERO, on a compris que ces deux-là se connaissent si bien, finalement. Faux-frère et soeur?


Le guide NERO demande si elle veut, maintenant, qu’il raconte Géo JOSZ, et Silvia dit que « oui, mais assez vite alors, parce qu’il n’y a pas que les histoires, dans la vie, et pas que ça à dire des histoires. Il y a aussi les courses, et le boulot, les studios à refaire, les gâteaux- maison à prendre chez le boulanger, il faut que je me change, tu connais mes horaires.« 


NERO : « Pour commencer, je voudrais te rappeler des mots de Pasolini, oui Pasolini ne fais pas l’étonnée, comme si tu ignorais que Giorgio Bassani, c’est tout de même de lui dont on parle le plus ici, à cause de ton insistant et curieux vieux Français, presque davantage que de moi, tu te rends compte, donc ce bon Giorgio avait publié Pasolini dans la revue littéraire qu’il a longtemps dirigée, l’élégante « Botteghe Oscure » que finançait à fonds perdus la princesse Caetani, ça ne s’invente pas.« 


-« Passe, Néro, passe maintenant au récit. Ça te changera d’aller vite.« 

– « Pasolini ( il reprend son souffle, n’est plus certain soudain de sa mémoire)…qui était proche de Giorgio Bassani au point d’assister au lancement du « Jardin des Finzi-Contini », et pas tout seul, dans les premiers rangs il y avait aussi en cette soirée de 1962, Italo Calvino ou Mario Soldati, excusez du peu, et aussi, sauf erreur, je sais que je vieillis, Carlo Lévi, mais tout ce gratin ce sont de vieux copains. Notre Giorgio local, régional, national, international n’a rien de l’écrivain solitaire et glacé qu’on imagine parfois, il préside des prix, fait des scénarii pour Soldati, enseigne le théâtre à Rome, et part en vacances avec Pasolini-encore lui, tu vois, vraiment très proche ou ce réel écrivain rare qu’était Carlo Emilio Gadda, et on le voit même, enfin on pouvait le voir, prendre de tout près le thé en compagnie toute proche de Natalia Guinsburg, on ne croirait pas, hein, notre bénédictin combattant qui bat les estrades et flirte avec tout ce qui est…et fait joli. Tu vois, à cause de ton visiteur, j’ai révisé mon Basani dans le texte, moi aussi. »

Silvia : « Oublie tes préliminaires, on est entre nous, passe au récit.« 
NERO : « Une plaque commémorative via Mazzini », la nouvelle, assez courte, une quarantaine de pages commence par ces mots : 
« Lorsque, en août 1945, Géo Josz fit sa réapparition à Ferrare unique survivant des quatre-vingt-trois membres de la communauté israélite que les allemands avaient déportés dès l’automne 43, et que la plupart des gens croyaient tous exterminés depuis longtemps dans les chambres à gaz, au début, personne en ville ne le reconnut ».

Mais, raconte la nouvelle, son nom a déjà été gravé parmi les autres dans la liste des déportés, sur la plaque de la synagogue, rue Mazzini. Un nom en trop.
NERO : Bien entendu, on pourrait en venir de suite à la fin :« …à ces questions, aurait également pu répondre un hurlement furieux, inhumain, si aigu que la ville tout entière, ou du moins ce que l’on voyait par-delà les coulisses, intactes et trompeuses de la via Mazzini jusqu’aux lointains remparts ébréchés, l’aurait entendu avec horreur »
.(Quarto/Gallimard, 2006, p.96)
Observe,
dit NERO, que la nouvelle se termine sur le mot «  horreur », tandis que pour le « Le Jardin » c’est  se « rappeler « , ou pour «  Une nuit de 43 » : « folle ».

Silvia se tait et guette un rat ou chat qui rampe.


NERO : « Alors, je te redonne le départ : Géo Josz revient, on le croyait aussi mort que les autres de sa communauté depuis les rafles des lois raciales pendant la République de Salo, sous l’œil et la férule des nazis, alors que Bénito règne en fantoche depuis sa libération par un commando nazi. Tout au long du récit, vont apparaître, de plus en plus présents, des anciens fascistes, des « barbes » (barbe et bonnet noir, les marques du squadristi, le fasciste militant), fantômes bien en chair parmi lesquels on verrait presque Italo Balbo, le plus fasciste des fascistes ferrarais, figure du quartier. On voit aussi, très fréquentes à l’époque déjà, de remarquables-et désirables (c’est Bassani qui le sous-entend) jeunes filles à vélo, on suppose qu’elles n’ont pas de shorts, encore que l’après-guerre s’habille soudain court, et que leurs fesses (rondes comme les pavés à Ferrare, mais ici on semble aller à la recherche du reproche ?) ne tendent pas le tissu dans le faux plat de la rue Mazzini, faut voir, l’étoffe de guerre de guère étoffe la touffe.
Silvia proteste. NERO continue : comédie ordinaire.


NERO : « Géo Josz pose le problème majeur de l’existence : il est vivant. Au milieu des Partisans ( tu entends la majuscule ?) à foulard rouge et d’un prêtre en soutane noire, c’est l’Italie 1945, l’un des assistants à la commémoration énonce à nouveau le chiffre terrible : « Cent quatre-vingt-trois sur quatre cents » de Ferrare, qui « ont été livrés de force aux allemands par les fascistes », remarque l’expression lâche « de force », en une époque, affirme le narrateur, où «  moins on en savait sur les Juifs (…) mieux on se portait ».
Le récit de Bassani travaille les temps, sa temporalité plutôt. Par instants, le narrateur s’en fiche, on dirait la fameuse désinvolture stendhalienne, je cite encore de mémoire : « 
L’automne finit. L’hiver survint, le long et froid hiver de nos régions. Le printemps revint. » (ibid p.85). Pif/pof, revers lifté du narratif contre le descriptif, action, 15/image, zéro. Plus bref, plus vif, pas possible. Tu sens le capuccino vite avalé. Et je n’évoque même pas les problèmes de traduction… »

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 91/99, Chapitre 31 -Alors je te redonne le départ : Géo Josz revient, à suivre

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 90/99, Chapitre 30. Qui frappe ici ainsi ?


Moi, pour l’étape sur le retour, entre le train depuis Ferrare, quittant le jardin rose de la via Belfiori, et à l’aube l’avion pour Paris.

Le soir, à Bologne, dans la pause entre les orages, en terrasse, près de S.Sébastian, deux serveuses de l’hôtel en gilet noir sur chemise blanche, très droites et très stylées, très ancien monde en somme ( mais on est à Bologne, la vraie ville des élégances), main tenue derrière le dos pour servir l’Orvieto pâle et glacé. Aux tables, nappées de frais, trois ou quatre hommes seuls, est-ce ici l’entracte vide et simple d’attente de tous les retours, de mission, d’age, de famille, de correspondance sous les vents contraires de tous les avions?

Le soir, à Bologne, j’attends la nuit pour espérer le retour au réel que fait imprévisible l’aventure de tout voyage.

Plus loin, quatre jeunes femmes élégantes s’amusent beaucoup. Il est très tard, pourtant les téléphones frétillent sur les tables. Avant de retrouver Hotel Paradise, Vicolo Cattani, ombres et pavés du Bologne spectaculaire, je fais un tour des arcades sous la Strada Maggiore. J’envoie à Edith et aux filles des photos des tours vues depuis la piazzale di Porta Ravegnana. Nous sommes venus ici en hiver il y a quatre ou cinq ans, photos à chaque fois avec un recul insuffisant. Mais dans toute cette histoire j’aurai manqué de recul, je me le suis déjà dit. Je rentre par un détour vers San Doménico, hommage lointain aux inventions de NERO à Ferrare.

NERO ! SILVIA !..Comme si je n’avais pas senti les mensonges et perçu les finesses. Comme si nous n’avions pas – lui et moi de concert –trouvé un accord à moitié amusé, à moitié trompeur, chacun sa partie .
Là, peu de cafés sont fermés, je choisis le premier, mélange de faux vieux décor et de vrais jeunes buveurs de bière. Amoureux de rien d’autre que de mon regard porté en traînant sur le temps et les passants, je rédige les dernières notes, un ristreto, deux ristreti.
Ensuite dans l’hôtel (j’y dors toujours encore plus mal!) le cauchemar est ainsi :  J’ai commis une faute, mais je ne sais pas du tout laquelle ( état banal), j’ai honte. Je monte en voiture, agrippe au collet ce pauvre Georges B ( ou Georges P?, prononciations voisines, sourde ou sonore) , et tout le monde estime que je suis un peu trop nerveux, dans l’Agence. A l’arrivée, on me repousse de chaque salle où d’autres sont réunis, travaillant ou mangeant des sandwiches au cochon. Rejeté de partout (il y a de nombreux groupes, surtout des jeunots) je reste dans le couloir, où j’assiste à des entrées ou sorties de salles, très étonnantes : «  -Qui frappe ici ainsi ?- C’est un chevalier qui cherche sa lumière ! ». Un homme d’aspect vénérable sort, portant de la main gauche une épée brandie devant lui, bien dressée, et me demande pourquoi je ne cherche pas l’amélioration matérielle et morale de l’humanité, moi aussi ? Me prenant par sa main droite, il m’introduit dans une pièce sombre, où trois hommes sont assis à une table, tel un tribunal. Ils parlent en chœur et me demandent sans attendre ni ménagements « où en est ce foutu de nom de dieu de rapport, on va quand même pas le faire nous-mêmes, ce rapport ou le déterrer du jardin avec nos griffes de jeunes loups, ce rapport ? Tu es parti là-bas pour écrire, pas pour rêver que tu marchais sur les eaux, le désert, les nuages, c’est-à-dire le balcon de la Silvia »

Au réveil, matinal et en pleine forme, sur la table du petit déjeuner je déplie les mels, mets à la corbeille celui des copains réclamant d’actualiser mes notes pour le rapport ( j’ai déjà bien donné cette nuit, merci les amis ! ), lis à peine un mot de Silvia sur le site Airbnb, habituels « commentaires », on est déjà loin de tout ça.

Son petit manège au fond à peine discret avec NERO? Comme si je n’avais pas senti les mensonges et perçu les finesses : comment soutirer avec sourire et malice le maximum d’ Euros à ce touriste chez les divers copains ou beau-frère, ou restaurants, leur spectacle bien rôdé m’a beaucoup amusé. D’ailleurs- et ça vaut le prix, du reste ( car il en reste ! ) pas si élevé de la prestation – tous deux s’en sont plutôt tirés avec élégance, une certaine insouciante légèreté de l’être, tout à fait ce qui me convient, ce qui me plait, une rieuse souplesse, davantage Marivaux que Pirandello. Reste à grignoter le récit.

De la vieille FERRARRE présentée par leur impeccable duo, je conserve un immense présent, et des mois de rêve, de promenades, de soucis, d’écriture, surtout d’écriture. De ce passé- comme souvent – proviennent de multiples futurs. Et je n’ai pas eu à regretter la qualité des diverses compensations, même si je m’interroge soudain sur le prix de trois miroirs en tiroir à Ferrare, ou sur la présence cocasse d’un string noir, obsolète et un zeste vulgaire, entraperçu ici ou là : au fond chacun a tiré sa pelote et ce qu’il attendait, au moins -le reste a été banal. On est habitués.

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 90/99, Chapitre 30. Qui frappe ici ainsi ?

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YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 89/99, Chapitre 29. Et pour chute : un jardin.

A l’heure du dîner, peu après , tandis que je prends ici ma chambre d’étape à Bologne, avant l’avion du très matin, là bas, dans le jardin rose de SILVIA, dans ma FERRARE, c’est NERO le Guide qui arrive.

L’orage va crier, mais on peut encore boire un verre sur la terrasse du second, celle de l’appartement où- sans doute et sauf exception- ne pénètrent pas les touristes hébergés dans le studio-duplex. Avec Silvia, ils parlent du visiteur, ce vieux Français qui a semble-t-il été impressionné par toutes ces traces dans la ville authentifiant le récit de Bassani, par les rumeurs. Par toutes les histoires de Néro

« Oui, avoue NERO, la visite précipitée et comme baroque  du ghetto n’a pu que renforcer les confusions. Mais tout est bien comme ça. » Silvia se demande si le visiteur s’est aperçu de quelque chose pour eux deux ?

NERO :« Et qu’est-ce que ça ferait ? On l’a bien encadré celui-là , sans qu’il le sache, voilà tout, rien de plus. A la fin, j’avais le sentiment que, en peu de jours, il se prenait de plus en plus pour Bassani lui-même, tu n’as pas cette impression ? D’ailleurs, ça facilitait le travail, ça le rendait sympathique, ce vieux Français ». Silvia sourit : « On l’a bien encadré » dit Néro, à chaque fois, comme si le touriste guidé se muait en oeuvre d’art pour brocante à Mantoue : accroché au mur du couloir chez la belle Erika. 20.000 les quatre ( on s’en souvient ?)

« Du reste, ajoute Silvia, on n’a pas appris grand-chose de lui au fond, même quand tu as essayé de le saouler au Gourmet Burger. A mon avis, tu étais plus saoul que lui, heureusement que je t’ai appelé, te sortant de là avec le coup de la pauvre petite fille qui attend« .

Pour NERO, « Si quelqu’un ici a pu en savoir davantage, dans de ces circonstances où on se laisse aller, chacun le sait tout de même, ce ne peut être que l’accueillante et accorte logeuse, non ? Si elle voit ce qu’il veut dire ? Au fait, hein, après le dîner du Ghetto, quoi, quelle saveur pour le dernier verre? « 

Pour Silvia : « Quoi, « après le dîner », qu’est-ce que NERO voudrait savoir, qu’est-ce que ça peut bien signifier, «  après le dîner ? », et en plus qu’est ce que ça peut bien lui faire, à lui, ce qui s’est passé ou pas, même pas un vrai frère, NERO, un beau-frère à peine, un faux-frère à coup sûr, laisse tomber, il n’y a rien à savoir, et comme toujours il n’y a jamais rien à savoir à Ferrare, tu devrais le savoir ! « 

Ils rient ensemble, et aussi des démarches ridicules du vieux Français pour tenter de signer un contrat pour un duplex à louer, ou de négocier un contrat pour l’abonnement au club de tennis. « Un drôle de type ton visiteur, tout de même », et-désignant la maigre étoffe posée sur un coussin vert de la terrasse : « Quand même, un type dont les chapitres ont pour fil rouge un string noir, et pour chute un jardin clos, ça ne peut pas être dangereux, si ? »

Se levant pour chercher à boire, Silvia lui dit qu’aujourd’hui, elle, c’est un string rouge qu’elle porte. Cela n’intéresse ni de regarde Néro, il s’en fiche, de l’intimité de Silvia, il demandait ça tout à l’heure juste pour taquiner. On entend le voisin pousser la lourde porte du double vantail, au 33 B Belfiori, et on passe à la suite.

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Didier Jouault pour : YDIT-SUIT : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 89/99, Chapitre 29. Et pour chute un jardin.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 88/99, Chapitre 28 -fin. Juste le temps d’aller à pied à la gare.

Retour – dernier mot- Jardin Rose. J’ai déjà oublié les oeuvres de la MLS Home Gallery, qu’efface l’indifférence aux babioles – celles-ci, aussitôt identifiables babioles. Je suis planté comme l’un de ses lauriers au milieu de la cour, parmi les pots fleuris, l’acacia, bermuda bleu, mocassins de veau, chemise bleue légère, un peu en sueur car les rues auront encore été très chaudes, et je ne marche que du côté soleil. Question de peau et non de principe.

Elle fait ce geste, mi sourire mi grimace, le mouvement toujours un peu dérisoire d’essuyer des larmes.  « Alors, tu pars encore ? Et Bologne ce soir, toujours seul, l’avion demain matin ?

La prochaine fois, tu sauras que c’est idiot de changer à Bologne, il y a la navette directe Ferrare/avion, tu t’en souviendras, la prochaine fois ?». 

Et s’il n’y a pas de prochaine fois ? Silvia connaît les réponses. Dans notre bizarre méli-mélo de  vocabulaires, je confirme : pourquoi pas ? Je ne dis pas que je dois revenir « valider » le travail de l’artiste sur mon cadeau d’anniversaire, trois miroirs à tiroirs à Ferrare. Silvia reste sur la terrasse, au bord de la rambarde en fer forgé dont le claire-voie laisse la voie claire aux regards. Son buste, toujours droit tenu, est couvert d’un T Shirt noir très ajusté, elle porte son ample robe blanc-crème, large, légère. En contrebas, je lui parle, évitant de trop lever les yeux vers cet en-dessous de la jupe qu’une attention aiguë permettrait d’explorer avec davantage d’impudeur.

Silvia perçoit l’équivoque de notre position, et ma prudence. Cela ne la trouble plus. On s’en doute, la veille, ce soir du dîner rieur et tendre à la terrasse du « Vieux Ghetto », nous fait complices autrement. Elle dit quelque chose du genre : « Caro, ne bouge pas, je descends de suite », mais elle attend un peu avant de le faire. Dans l’esquisse de son mouvement, la minute plus tard, impossible de savoir si l’à peine perceptible zone sombre aperçue est faite de toison brune ou de dentelle noire. On s’en fiche, on ne va pas faire des notes de visite sur des strings et des magnolias, ce n’est pas le genre de l’Agence, très bien élevés sont les Juniors, qu’ils aillent en paix pour les siècles et les siècles.

Ensuite, dans le jardin de la rue Belfiori, nous avons une brève étreinte ressemblant à celle de l’arrivée, en plus tendre, plus légère et profonde : on se connaît mieux, un peu. « Es tu content de ce que tu as trouvé  ici ?» demandera-t-elle, à nouveau, et c’est une forme de question sur un troisième passage ici, ou pas ? Nous n’avons pas d’adieux émus, et nous ne parlons pas de notre soirée, notre dîner bavard, avec Ipad, à la terrasse du Vieux Ghetto, on s’en souvient? Ce qui sera désormais « le soir du Vieux ghetto, rue Vittoria », émouvant et joli souvenir pour les siècles et les siècles à venir d’un homme de soixante-dix ans, dans cette rue où il a fait si bon vivre, toujours et aussi ce soir là. Et si tiède. Et si longtemps. Et le retour ensemble au 33 B rue Belflori, ainsi de suite.

Petits baisers, sa main sur mon épaule gauche, la mienne parcourant ce dos de la nuque à la limite qu’impose la pudeur publique, on dirait de vieux amis se quittant pour les vacances, des colocataires un peu vieillis, des cousins ce Sardaigne vivant à Ferrare.


Après toutes ces paroles, attentes, redites, photos, rêveries, notes et fragments, plus rien à faire devant la maison de Bassani, et d’ailleurs j’ai juste le temps d’aller à pied à la gare, pour le dernier train. Aujourd’hui, sur l’Iphone, on l’annonce sans retard. Alexandrin bâtard qui triche comme un touriste.

Il fait chaud, et- comme à l’arrivée- on sent le surgissement prochain de l’orage. Il va pleuvoir sur la mémoire et le jardin Bassani.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 88/99, Chapitre 28 -fin. Juste le temps d’aller à pied à la gare. A suivre…


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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 87/99, Chapitre 28 – autre milieu au milieu. L’espérance fait partie de la brume ?

Je quitte l’appartement-galerie, tout entier construit sur des images réelles ou mentales de Ferrare. J’ai payé sinon de ma personne, au moins de mon écot. Si les Juniors ( vrais maîtres à bord) de l’Agence ne « valident » pas les trois miroirs pour cadeau d’adieu…je leur augmenterai mes honoraires.

En bas, tirant le double vantail de bois ancien et un certain bonheur puéril de cette dépense-farce, je reçois une bouffée de soleil. Le Corso parait large et simple. J’hésite, ça donne vraiment une envie de flâner pour rien dans le jardin de Giorgio Bassani, le véritable jardin du super Giorgio, le génial jardin de Bassani, etc.
Et d’envoyer une photo à cette Stéfania CAMORASINI : acheteur en sueur devant le magnolia. J’essaie : Iphone, un passant égaré, il me dit se prénommer Claude ( et alors ?), touriste probable, il fait l’image.

Finalement je ne prends pas la direction de ce jardin-là.
Je range la carte de la galerie : rêver, passe encore, mais décrire à cet âge ? On n’y résiste pas.
Je reviens à ma visite du banal et de l’actuel en poussant le chemin, une dernière fois, jusqu’à La Mura. Mais je hâte le pas, désormais le temps presse. Soixante-dix ans sous le boisseau. Sous les arbres épais et sur l’allée large en haut de La Mura, des joggeurs des deux sexes butinent les calories brûlées. Des Ferraraises amputées de leur vélo se vengent du soleil. Déjà dit, devant ces corps qui font le tour (9 km, 10 km ? Je dois vérifier le chiffre pour le rapport) de la ville au-dessus de la ville : Ferrare est son enceinte, comme une matrone qui accoucherait d’un souvenir sale que sa propre mémoire enclot dans un ventre distendu, les muscles sont trop faibles, il faut y aller au forceps, et les souvenirs viennent au jour avec des bosses et des bleus.
Sans l’épaisseur trapue de ses remparts, la ville serait un crabe privé de sa carapace. Dans les textes de Giorgio Bassani, La Mura – étrangement- est à la fois tout, la ville, et rien, la limite. Ferrare est un cœur sans corps ? La MLS Gallery est le centre chiffré de ce corps absent? On le voit : soleil rude et rue, ou propos flous du galeriste accablent la raison.
Dans la rue, je regarde en marchant les photos prises dans la soupente, MLS Home Gallery . C’est ainsi, parce que je regardais ailleurs lors de mon premier séjour, que la maison de Bassani avait réussi l’esquive.

En 43, mais cela Bassani ne l’écrit pas, un soir de brouillard, peu de jours avant l’assassinat Corso Roma, – « Une nuit de 43″, vous vous souvenez?- onze résistants de « mouvances » diverses se sont donné rendez-vous « Alla Mura » au pied de la porte sans nom sur les cartes. C’est plutôt une brèche volontaire, une interruption de continuité formée par la toute petite via Murelio terminée là en perpendiculaire. L’espace, dans les brumes du mince Po di Volano tout proche, propose des recoins et des géographies confuses, ombres et lumières éteintes des lampadaires. La proximité des bastions sortis en « dents » et de chemins, et dans les murs, celle du musée archéologique (dont l’un des conspirateurs présents est conservateur et possède les clefs) ou celle- de l’autre côté du mini fleuve- l’épais abri de la Chiesa di S.Giorgio ( !) où le bedeau est complice, prêt à protéger toutes les fuites, peut-être par les fameux (et maintenant perdus) tunnels clandestins des Juifs, tous ces lieux de l’ombre et de la fuite apportent le plus grand nombre de sûretés possibles. Leurs embrassades rapides, pour les onze trois baisers, rappellent que l’espérance fait partie de la brume.
Sept minutes suffisent pour touver l’accord. Davantage serait dangereux? Entre eux tous on répartit les tâches, les messages, les secrets. Ce soir-là, est décidé le destin de Ferrare à la Libération, qui sera puni, qui sera épargné, quels seront les alliés. Ce qui sera dit, ce qui restera tu, sur tout cela qui fera le Secret, car c’est ainsi qu’on muscle l’Histoire. Ensuite, de toute façon, Alzheimer, celui de Bassani, celui de Ferrera tout entière à cela attachée.

Peu de jours après, trois d’entre eux font partie des corps effondrés auprès desquels « le chef » et quelques fascistes montent la garde sous le regard (mais non, il n’a rien vu, il dormait) du pharmacien paralytique. La Nuit de 43. « Une Nuit de 43 ». Celle-là.
Redescendu au niveau de la rue, au pied de La Mura, je prends une fois encore,( la dernière ?) les vias qui rapprochent du centre dans le cercle au centre du cercle, le jardin rose. Le soleil reste violent et moi brûlé. Le portail claque et la porte-fenêtre grince, deux chats s’enfuient, le monde récupère son élasticité fantasque.
« – Et alors ? » demande Silvia, depuis la terrasse du second, sans que je la voie.
Je réponds que c’est beau, compliqué, la MLS GALLERY, un peu trop ésotérique pour mon maigre savoir, ce qui la fait rire. Elle ne se montre pas. Faisait-elle la sieste au soleil ? Ecrivait sur le Livre d’Or avec de l’encre rouge soulignée de Bleu Klein ? Se prenait-elle pour Bardot dans « Le Mépris », allongée sur le ventre et sur la terrasse? « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? ». Personne pour répondre, même pas Michel Piccoli ?
Persistant au milieu de l’invisibilité, Silvia dit : « Toi te voici de nouveau quittant ton ‘home’ de Ferrare ». On bafouille des à-peu-près gratifiants sur son jardin caché dans les ombres, sur les chats, sur cette cour maquillée de couleurs, sur le temps radieux, même trop chaud, j’étais presque chez moi, rue Belfiori, numéro 33 B, oui, je le sais. Tu reviendras ? Qui le sait ? Tu reviendrais, si tu savais ?
Dans le petit salon du rez-de-chaussée, les bagages sont prêts, une valise cabine pour l’avion, un mini sac en bandoulière, et les outils nécessaires à ma tâche : tablette, tout petit appareil photo ( et les mauvaises photos se retrouvent ici depuis le début), bloc-notes. J’y ajoute parfois sandwiche, tomate, et yaourt à boire, vieille habitude d’homme pressé contraint à se passer de déjeuner.

Pas eu le temps d’acheter, cette fois, et la gare de Ferrare est démunie comme un arrêt de bus en banlieue est de Paris. Bien la peine de se dire ducale et sertie d’étoiles.


Je bois un verre d’eau fraîche à défaut de café ou de Spritz. Je suis arrivé, il y a si peu de jours,( mais ça fait si longtemps pour vous ) dans le seul but de voir le jardin de Giorgio Bassani. La fois d’avant, je n’avais pas pu trouver la maison, je manquais de temps, et cette fois j’ai pu voir la fameuse tombe du Bassani, et celle des Finzi-Contini. Et tous les autres que la profondeur contient ici, ceux d’avant 43 ou d’après 45. Entre temps: rien.

Donc c’est gagné, rapport complété ? Lors du premier passage, il n’y a même pas deux mois, j’avais quitté de très bonne heure le jardin rose de la rue Belfiori, sans qu’on puisse se dire adieu comme il faut, Silvia et moi, d’ailleurs on se connaissait peu, enfin pas comme à présent, bien sûr, et à mon arrivée, la deuxième, il y a trois ou quatre jours, elle a fait une moue : « Au moins, cette fois, on se donnera la bise du départ ? »

C’est à cette question que, rassasié de Ferrare, de Mura, de jardins, de vélos, de shorts, de ristretti, de carte au Vieux Ghetto, de shorts encore et d’impasses toujours, je réponds quand Silvia me fait signe d’attendre, depuis sa terrasse au deuxième étage, ré-apparue, debout maintenant, visage rafraîchi sans doute par un jet d’eau glacée. Silvia aurait envie de savoir ce que j’ai pensé de tout ça, la galerie, les chemins pour fantômes, et si j‘ai enfin des réponses, si c’est donc gagné ?.. Si donc- je ne retournerai plus jamais à Ferrare- malgré les désirs de récits pour ceux de l’Agence ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 87/99, Chapitre 28 – autre milieu au milieu. L’espérance fait partie de la brume. A suivre.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 86/99, Chapitre 28 – milieu. Le plus central de mes cadeaux pour un soixante-dixième anniversaire.

Dans la MLS HOME GALLERY , un beau-frère de Silvia ( authentique celui-là?), me fait l’article des œuvres, à commencer par une édition viennoise de « Histoire de l’œil » au titre très ironique, dans la série « Regards d’Aujourd’hui » – majuscules en enluminures.
Une exhibition contemporaine pour amateurs avertis ( à défaut de quoi, posées ailleurs, ces piles de petits formats usagés, enserrées de lien rouge et ficelle dorée comme pour un cadeau de noël, auraient toutes les chances de finir vite fait chez le plus proche Emmaüs, pardon Sarah Berstein , artiste conceptuelle née à Modène…) Je pourrais apprendre, plus tard, qu’elle connaît bien Erika, si je persévérais dans mon enquête. Mais à quoi bon chercher les liens discrets? ici, le centre absolu de l’histoire reste le jardin de Giorgio Bassani, malgré les tentatives de diversions, dérives, digressions que porte chacun de ces noms, chaque récit de prénom, Stéfania, Erika, Silvia, sans omettre les seconds rôles, serveuse de Gourmet Burger, étudiante de Sorbonne….
La visite est jolie, les œuvres étonnantes, parce que tout résonne selon peu de clés : Ferrare « Dentro la Mura » tous temps historique mêlés, les nombres – Pythagore, la Kabbale – une forme d’ésotérisme simplifié, la Renaissance et avant tout les femmes, dont Lucrèce Borgia, qui fut d’abord épouse d’un Este, les ducs de Ferrare. Ensuite, ça s’est plutôt gâté, comme toujours avec cette goûteuse famille.
Dans le couloir, du sol au plafond, parfaitement éclairés, quatre tapisseries assez inspirées de la savonnerie, mais en laine crue à brins épais – du pur Alpaga roux beiges et bruns, interprètent, chaque fois sur une tonalité différente, une vue sérieuse de Ferrare. Le prix, que je demande par pure curiosité sociologique, est carrément fixé en dollars saoudiens. Pourquoi hésiter à dépenser puisqu’on est ici?

Plus tard, me guidant toujours, le galeriste lève la tête, dans ce qui fut l’un des grands salons : au plafond, une Constellation de points d’une voie lactée qui représente de nouveau Ferrare, mais -indique le guide en montrant du doigt- « les planètes sont dans la position qui correspond à leur place dans l’horizon, enfin le ciel, à la date de – moi, depuis, j’ai oublié laquelle –et ce soir-là, ce début de nuit, nous avions invité trois cents personnes à une performance-déambulation dans les rues de la ville, partout depuis le centre politique, le château, jusqu’à la Porta degli Angeli, la faille dans La Mura, puisque, et nous en avons les preuves grâce à des archives indiscutables, eh bien nous savons qu’une partie des édifices aux environs de ce trajet, bâtiments qui sont les plus célèbres de Ferrare, dont le Palazzo dei Diamanti, nous savons qu’ils ont été disposés selon la position des astres à toujours cette même date, une date de l’année 1498, vous voyez le rapport, l’année de l’expulsion là-bas et de l’invitation ici, et selon des principes où les chiffres de la Kabbale ont joué un rôle lui aussi déterminant : le Duc, invitant les Juifs à se réfugier, prenait toutes les précautions avec les diverses variantes du Ciel et des Dieux – ce qui fut de sage politique…Invitant les Bohémiens, il aurait construit la ville en boule de cristal, finasse le galeriste. Cette idée nous fait sourire, c’est un truc dont il use sans doute à chaque fois. Tant que ce n’est pas une nuit de cristal, ça va. Surtout ici. Mais nulle part, d’ailleurs.« 
« La kabbale, dans cette ville, explique beaucoup de tracés, offre des réponses à bien des surprises. Dans beaucoup de villes les nombres portent l’explication des géométries invisibles, et vous connaissez bien Paris pour cela. Etoiles et chiffres, c’est Ferrare, les cerveaux des architectes et les émotions des princes, les amusements des sorcières et des prostituées pour qui les comptes clairs font les bonnes pratiques. « A Ferrare, et voici pourquoi s’y arrêtant par hasard on y revient en mission, presque tout est secret, voilé, intime comme le cœur d’une famille, ou la nuit d’un rêveur. Le galeriste me nourrit de ses œuvres contemporaines comme l’empereur nourrit son gladiateur.
Le beau-frère de Silvia se dit prêt à prendre une commande, nous sommes là pour exactement cela. Il insiste : les artistes de la galerie ne produisent que sur projet, décidé en commun par ce triangle vertueux : commanditaire, artiste, galeriste qui veille à la parfaite réputation de MLS home gallery. Encore une allusion aux pratiques de la Renaissance, sauf que le « galeriste » était un factotum du Prince. Un délai sera donc indispensable pour réaliser l’oeuvre que je vais- il en paraît à présent certain-commander.

Si, comme il croit avoir compris, est-ce bien cela ? je souhaite composer moi-même ce qui deviendra le plus central de mes cadeaux d’anniversaire, et pas n’importe lequel, soixante-dix c’est l’âge charnière, je suis déjà presque en retard, à moins que, on le voit souvent, je fête mon anniversaire avec un décalage, quelle qu’en soit la raison.

Le galeriste l’ignore , mais ce sera le cas : la pandémie, les confinements, les couvre-feu, tout a roulé le temps et repoussé les dates.

Il me sent hésiter, me conseille sur le format de ce qui serait le plus rapide. Il me reconduit devant des miroirs peints découpés selon des formes diverses, et que j’ai appréciés dans un couloir en équerre.

La proposition me laisse incertain, jusqu’à ce que le galeriste décrive un moment de cérémonies rituelles anciennes, avec son empathique gestuelle : « Le bientôt initié ne voit rien, décrit-il, puis on retire le bonnet, le tissu, la cagoule de lin blanc, peu importe, cela qui couvrait ses yeux. Il retrouve la lumière, et il a face à lui les Anciens de la Société, silencieux, presque menaçants, tous armés. Il s’étonne : pourquoi les armes ? Mais il n’a pas encore le droit de parler.
On lui dit de se retourner : derrière lui, le prévient-on, se trouve désormais, sur son chemin vers son propre progrès, le pire de tous les ennemis qu’il doit découvrir sans tarder afin de s’en méfier durablement. Tension ! L’impétrant alors fait volte-face et ne voit rien qu’un miroir tendu à hauteur de son visage » 
. Symbole fort, ajoute le beau-frère, mais ça va, moi dans le miroir mon ennemi, moi-même à moi-même me découvrant mon pire adversaire, j’avais compris, merci, bien que « le Vieux Français » je sois.
Nous passons un accord. Il fait une bonne affaire et me dit que j’en fais une excellente, tout est en ordre. Je lui délègue le soin de préciser mon attente à Stefania CAMORASINI, et nous peaufinerons par Skype. Je reviendrai rapidement, lui assuré-je, un weekend, par avion, pour valider les choix ultimes en compagnie de l’artiste. A l’époque, bien sûr, tout le monde ignorait que la pandémie fera de la frissonnante et fragile Ferrare une destination cette fois interdite.

L’objet : trois miroirs découpés sur le plan de Ferrare « Dans les murs », et un tracé en impressions noire, rouge, blanche, une couleur pour chaque pièce, le plan le plus détaillé possible de la ville pour l’un, et deux autres thèmes pour les deux autres, que je définis sur place. Nécessité impérative : le graphisme s’identifie nettement d’un peu loin -un plan de ville fortifiée- mais doit disparaître ou quasiment si l’on s’approche, pour devenir un réseau de rides sur le visage du regardeur que reflète le miroir. Sur son visage, avoir pour marques ces traces du temps que sont les rues de Ferrare ! Superbe ( et coûteuse ! ) idée. Ironiquement, je vais me faire offrir l’œuvre par ceux de l’Agence, cadeau de départ définitif, on ne lésine pas…Bien entendu, pas de cadre. Notre accord sur le prix n’est pas si facile. Même si je connais les tarifs en usage dans ce genre d’espace, on ne discute pas, c’est de l’Art Contemporain, du fait sur mesure, de la pure intensité d’artiste en vif, il ne faut pourtant pas me prendre pour un Anglais qu’émoustille Erika au point de vendre le talent au prix de la Maserati ( – la série de quatre photos de couloir à 20.000 dans la galerie de Mantoue, on s’en souvient ?).

Tope là, mais alors transport et assurance compris?.. Chez PayPal, je ne sais pas s’ils suivent les opérations «  lourdes », en tout cas pour valider « l’avance sur talent » – ma petite folie de ces heures finales à Ferrare-je reçois le SMS de certification à six chiffres avant d’avoir fini de livrer mon adresse au galeriste en livrée d’enivré du pétro-dollar. Pour qu’il m’envoie le reçu papier, signé des mains de l’artiste.

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Didier Jouault pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 86/99, Chapitre 28 – milieu. Le plus central de mes cadeaux pour un soixante-dixième anniversaire. A suivre…

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YDIT-suit: Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 85/99, Chapitre 28, début. Corso Ercole d’Este I, 33, 44121 – Ferrara. MLS Home gallery.

La vieille concierge de la Maison Bassani ne m’a pas découragé, pas davantage que celle d’avant-hier ( déjà? Ou même encore plus tôt ? Les temps de la visite, du roman, puis du récit en feuilleton se superposent ! FERRARA toujours dans cette forme maline de présence-absence?) la gardienne vite disparue au cimetière hébraïque.

A présent, aujourd’hui, dans le vrai du vrai de mon séjour d’été à FERRARE, après le retour au creux du jardin à la fois rose et désert, The Silvia B. garden, il est bientôt l’heure de mon dernier rendez-vous (sinon l’ultime), à quelques dizaines de mètres d’ici (mais à FERRARE, on l’a compris, tout est à portée de courtes enjambées).

En franchissant le corso Giovecca à partir duquel commence l’autre moitié de la ville, l’Extension, comme les africaines ajoutent des mèches colorées à leur chevelure naturelle, on est à la fois dans le blanc et dans le noir. Je ne retournerai plus « de l’autre côté », la moitié vive aux quartiers solitaires et médiévaux, entrelacs de mémoire et d’imaginaire, sinon pour les adieux au jardin. Ici, dans cette portion aérée, rectiligne, arborescente, plantées de nombreux palais et d’agréables parcs, des deux cimetières, le chrétien et l’hébraïque, et de jardins qui ne furent jamais en réalité le territoire des Finzi-Contini , le visiteur marche dans une autre Ferrare, confortable et un peu pédante, cossue et un peu morte, artistique et un peu désuète. Bassinienne,en somme.

Le contraire, on perçoit bien que c’est le CONTRAIRE, comme dans la vie on sent l’INVERSE, oui, mais de quoi ?

Corso Ercole d’Este, 33, 44121 –Ferrara. MLS Home gallery, c’est là que m’envoie Silvia, chez sa sœur, pour me faire plaisir, parce que j’ai dit mon goût de l’art contemporain et des galeristes, pas seulement la belle Erika de Mantoue

(on s’en souvient? l’hôtesse aux trois bouteilles dans le frigo et aux cinq images nues dans le tiroir?)

Silvia me conseille la galerie MLS Home, aussi pour qu’un visiteur de plus connaisse l’endroit dont elle est fière, visiblement, et probablement pour que j’y achète une pièce : Silvia, bien sûr, a repéré ma façon de considérer l’argent comme un non-sens, avec distance et indifférence. Puis, à l’Agence, une petite notice bien menée, catégorie « marché de la culture », ils ne rechignent pas, les Juniors, ça fait chic. Ils ont fait des Ecoles. Des grandes. Du coup, ils ne lésinent pas sur mes honoraires, (mes gages de Scapin ?) si j’ajoute la « Kulture Touch ». Toujours signature « French », la Kulture.


C’est un immeuble de grande classe, portail de bois ouvragé, ancien.
On n’est plus à Mantoue : pas de brocanteur équivoque au rez-de-chaussée ( les débuts du commerce d’Erika, vous vous souvenez?) la galerie tient sur un étage unique, l’étage noble du premier, dont elle occupe tout l’espace. Deux, peut-être trois appartements d’abord aristocratiques puis bourgeois – Juifs? Non, pas dans ce quartier tout de même, sauf les grandes familles presqu’aristocratiques, tels le Finzi-Contini- trois appartements ont été réunis. Se succèdent ainsi les salles pour les accrochages et des couloirs, jadis de service, conduisant à des espaces inhabituellement dévolus à une exposition, réaménagés avec astuce, comme deux cuisines, chacune ne recevant que trois ou quatre œuvres d’un artiste. Un vieux mur abattu forme un bar à battants. Asssonance et Alexandrin (avec synérèse…) quel junior pour en repérer le corps? On accède tout de même à une sorte de vaste soupente.
La famille au quotidien habite ici, même la chambre expose des œuvres, adaptées au contexte. Deux fillettes (en vacances ?) de dix à treize ans traversent le palier au parquet brun, accompagnées d’un gardeuse d’Elles.

ET je me souviens soudain de cette étudiante, j’avais à peine trente ans et donnais alors quelques cours à Paris III, fin des années soixante-dix. Une grande brune plus qu’agréable, et qui n’aurait pas détesté qu’on dînât ( dit-on d’un barbu barbon), pour partager un bavardage et sensiblement plus si affinités, elle ne s’en cachait pas, l’époque voulait cela, et elle le voulait bien plus près, le chargé de cours. Mais je me disais que passer d’abord (usage courtois) la soirée à parler de son Papa journaliste et de notes pas si bonnes au partiel, en croquant une pizza quatre saisons chez Pizza Pino, ou discuter de Guevara et Oncle Ho chez le chinois rue saint Séverin, « La voie du Lotus », puis recommencer (on était là pour ça, au début à peine, l’heure des babioles) reprendre au petit déjeuner, « Ma grande qu’est-ce que tu bois le matin, café ou thé, plutôt chocolat et tartine Nutella sûrement ? » Croissants surgelés, pas envie de m’habiller pour descendre chez le boulanger du coin, et barbouillée de confiture oranges amères, la voici qui persévère dans le babillage; elle dit – juste habillée à tort d’un mousseux string sensuel et sombre ( noir? difficile à dire, elle-même se vêtant à cru d’une toison si brune) habillée de son peu d’étoffe et d’une brève odeur de sueur érotisée par la nuit :« Tu crois pas que je devrais choisir l’option Anglais renforcé, mais le prof a l’air pas très bon, c’est XYZ, tu le connais ? » La séquence aurait été résolument au-dessus de mes forces, sinon de ses fesses, et pour les temps et les temps. Avec l’âge, ça ne s’est pas du tout arrangé, la distance avec les jeunettes, creuses sous leurs pleins. Donc, pas d’histoire universitaire, ce qui a au moins le mérite parfait d’éviter les remords. Entre temps, sur la palier de la Home Gallery, les deux filles et leur Gardeuse d’Elles ont disparu.

Je frappe trois coups.


«  …home gallery, a space where the boundary between the private and the public spheres is blumed into a thin wall of air(…)Every inauguration counts up to 300 guests. And many more are the those missings but nevertheless present.(….)MLS is constantly arranging exbibitions inspired by the ones running at the nearby Palazo dei Diamanti, although with a modern outlook. The artists hosted at MLS are therefore invited to produce site-specific projects along the same themes of the big exhibits while at the same bringing them up to date”.
A peine la double porte de chêne vieilli ouverte, un quasi quinquagénaire très en forme, pantalon chino anthracite, taille svelte, chemise coton col tunisien haut de gamme, très très blanchée, du genre à être changée trois fois par jour, main tendue et presque déjà l’autre familièrement sur l’épaule.
Tout commence par une grande pièce au plafond fait de caissons à la française, largement surdorés (clin d’œil à La Renaissance), dominant de sa grande hauteur un espace vide, dont deux murs en angle présentent un rebord inférieur, dix ou quinze centimètres de large à un mètre vingt du sol. Y sont juxtaposées, dans une très belle succession d’échos et de ruptures, des œuvres (sculpture verticale très parallélépipédique, tableaux, photographies encadrées, toujours sur de formats plus hauts que larges et des couleurs en contrastes mesurés). On est bien chez de riches amateurs. Deux ou trois piles étroites de ces petits livres d’art édités par MLS home galery soi-même, qui, de hauteur variable, donnent le rythme à l’ensemble. Deux canapés de cuir grège cossu ferment les deux autres angles de la pièce, non pas posés contre le mur, mais assez distants pour permettre, derrière eux, le passage du visiteur, présumé acheteur, qui – s’approchant, constate que les piles de livres d’art ne sont pas en vente à l’unité mais forment chacune d’entre elles une œuvre à part, une pile d’apparence badine cependant détournée par Sarah Berstein : collages, découpes de reliures dans les angles, caviardages de titres, introduction d’œuvres discordantes, telle une édition viennoise de « Histoire de l’œil » au titre très ironique, dans la série « Regards d’Aujourd’hui » – majuscules en enluminures.

Tout cela nous fait gagner du temps avant la nécessité du départ, l’avion à Bologne, demain et encore davantage pour le récit, et son inéluctable dénouement, fin juin. Well done, Mortimer.

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Didier Jouault pour :YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 85/99 , Chapitre 28, début . Corso Ercole d’Este I, 33, 44121 – Ferrara. MLS Home gallery. A suivre… le 14 mai.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 84/99, Chapitre 27 – fin. « Heureusement, ils n’ont pas vu que j’étais juif. »

J’ai laissé NERO explorer seul son fantasme littéraire. Je l’imaginais coincé par les pages de l’infini. NERO rêve, impossible de vivre son rêve, qui est à la première personne, comme tous les rêves de bonne famille. Il semble sortir d’une torpeur davantage soutenue par la plongée mémorielle que par l’alcool. Il bredouille qu’il veut bien me raconter un autre rêve de l’Ecrivain. Ça ne m’intéresse pas du tout, il insiste, je cède, écoutant toujours trop les narrateurs:
NERO :« J’arrive, et je dois enseigner l’Anglais, c’est ce que raconte le journal intime. Je porte un costume gris, classique. Pendant le temps du rêve entier, non sans un certain malaise, je me débrouille pour « animer » une séquence qui évite soigneusement tout usage de l’Anglais, tout mot, tout geste anglais. Les étudiants, assis le long d’une table en U, ne jouent qu’à moitié le jeu, n’aiment pas mon approche en distance. Je sais parler, cependant je me tais, c’est difficile, le sentiment de gêne croit très rapidement. Mon cours, des gens vont et viennent, et je m’inquiète à chaque fois : est-ce un envoyé du patron. Ensuite, ou est-ce un autre rêve ? Je voyage dans un double-bus, et je suis nu. La situation ne me pose évidemment (évidence du rêve) aucune difficulté ni question comme à chaque fois que je voyage nu en compagnie, ce qui habituel et n’est ni gênant ni érotique. C’est ainsi et ça ne veut rien dire.
On arrive à un grand carrefour. J’en profite pour descendre, en vitesse et en catimini, encore étonné de mon peu de vêtements, et je cours à très vite au milieu des jardins labyrinthiques, déjà rêvés d’autres fois, où je reconnais les anciens parcs des Finzi-Contini à Ferrare, tels qu’ils ont été aménagés depuis. Je cours, le chemin de sable conduit tout près du cimetière juif, et avant de frapper à la petite porte latérale où l’ombre de la vieille m’espère, je me dis, clignant de l’œil vers ma propre nudité identifiable : « Heureusement qu’ils n’ont pas vu que j’étais juif
».
Tandis qu’a parlé NERO, j’ai ouvert subrepticement le petit carnet noir où il prétend avoir noté les passages de journaux intimes et dont il se servait tout à l’heure, sans doute en trichant, pour annoner des fragments probablement faux d’entretiens irréels, de rêves inventés, ou même des poèmes inédits de Bassani, qui en publia beaucoup, il est vrai, y compris à compte d’auteur, à ses débuts.
Je lis, c’est abrupt : « Ses yeux de fougère bretonne qui détonne en automne, et son odeur intime de fougère angevine assise dans la ravine » : pas de doute, rien de Bassani, texte piqué à une victime de NERO, après des bières en terrasse ?
Je lis, c’est absurde : « Le vieux gardien coquet faisait essayer à chaque visiteur de l’hôpital une antique moto Finzi Contini que personne jamais n’achetait ».
Les verres avalés par NERO ont alors, façon habituelle et sournoise d’abréger les dialogues, exigé une nouvelle visite sanitaire du voisin édicule mobile.

Au retour, regardant la rue Sareceno plus que jamais grouillante (ailleurs, j’aurais pensé au « Paris » de Zola : « La sourde clameur du travail », ou au «  Peuple » de Michelet : « Le sang neuf des barbares »), NERO, dont l’ivresse parait dissipée, me demande sans raison si je savais que Lino Ventura était né à Parme, le 14 juillet 1919, étonnante façon de fêter par anticipation l’anniversaire des « Tontons flingueurs » ?
On se quitte sur un «  Yes sir ! » tonitruant.
Puisque c’est tout près, je fais un détour par cette rue déjà souvent parcourue, et qui cachait la maison de Giorgio Bassani. un tic devenant toc ?(demanderait Mark) La Dopamine libérée par le plaisir si vite crée le besoin de la répétition ?( s’interrogerait Cécile ) Fixation sur la maison de Bassani , on finit par se prendre pour lui ? (s’inquièterait Sergi Tout cela très vai.
A la porte de la maison, rue Borgo di Sotto, personne n’a répondu, tout à l’heure. Mais je suis revenu pour persister.
Maintenant, on entend des pas qui ressemblent étrangement à ceux de la vieille gardienne du cimetière. C’est Laetitia, elle ouvre. Non, il n’y a personne pour l’instant, et plus de trace Bassani ( elle dit étrangement «  les traces Bassani »). Ce n’est pas possible d’entrer, ce n’est pas un musée, ça ne se visite pas, il y a une Fondation. Laetitia ne s’impatiente pas, elle a le temps. Parler de Bassani ? A quoi bon ? D’ailleurs, autant qu’on le sache, si elle parlait, il n’y aurait pas que du bon à dire.
-« Vous n’avez rien compris à Giorgio Bassani. Vous ignorez beaucoup, et ses livres souvent racontent des histoires. Oui, c’est facile de dire ça, bien sûr que tous les livres racontent des histoires, même ceux de Joyce ou Woolf ou Beckett, mais là ce sont des histoires de l’Histoire. ET ? Et votre Bassani se donne souvent le beau rôle. Non, non, rien à dire de plus, sinon je l’aurais dit quand j’étais jeune femme et que La República est venue m’interroger, déjà en ce temps c’était idiot, puisque votre Giorgio n’habite plus ici depuis très longtemps. Les archives ? Sans doute il y avait celles de la prison rue Piangipane, il y a été enfermé un peu de temps, vous savez, oh pas trop tout de même, les yankies l’ont en quelque sorte libéré en débarquant au loin, et ça a du même coup débarqué le Duce, vous auriez dû voir la confusion totale de l’époque, avec le vieux maréchal Badoglio, tu parles, aussi fasciste que les autres, au moins ça, le Bassani, c’était pas du tout un fasciste à cette époque-là, avant, je dis pas, mais un peu comme tout le monde l’était dans sa famille, passivement, mais tout ça c’est autre chose, la prison, ensuite ils ont tout détruit pour faire un musée sur les Juifs, je suis sûre que ces imbéciles de Rome n’ont même pas gardé les documents de prisonnier de votre Bassani…vous pourriez aller à son école supérieure, à Rome, ou dans les maisons qui publiaient ses livres, je ne sais pas, ils doivent connaître des trucs, ils ont ses lettres, à la Fondation, et y a même un type d’ici, un guide , ou un pseudo guide, je ne sais plus quel nom il s’est inventé, un type qui prétend avoir des photocopies micro-film ou un truc de ce genre, j’y connais rien, des clés UBS, peut-être, avec dessus tout le texte du journal secret de Bassani… »
J’explique alors qu’il s’agit pour moi d’une sorte de parcours intime dans Ferrare : au fond voir l’intérieur de la maison et le jardin me suffirait. Quant à Giorgio Bassani, mon personnage d’ici, de plus en plus flou et cependant réel j’en sais assez pour ce que je veux raconter les pierres utiles à ma Mura de mensonges sont réunies.
–« Pas de problème, si je veux visiter l’intérieur, il y a un appartement vide à louer, de là je verrai tout ce que je peux avoir envie de voir, et même les ombres de tous les Bassani passés par là. Et je pourrai même écouter les balles du tennis, parfois dès le lever du jour l’été, sinon ensuite c’est trop chaud pour jouer. Ah, non, encore une fois, le logement lui-même, pas possible, c’est une exclusivité de l’Agence … je sais plus son nom, vous trouverez, Viale Cavour, je crois qu’ils ont une succursale Piazzale Manzoni, ça fait cinq ou six ans au moins que c’est vide, ce logement, mais c’est très vieux et aussi très abîmé, rien n’a été refait, c’est vraiment beaucoup trop cher, même pour Ferrare, il n’y a pas de visite de clients, personne n’en veut. Si vous voulez l’acheter, même je suis sûr que ce serait possible, mais vraiment , ce serait très très cher de restaurer le Bassani. Et on ne voit pas pourquoi on le ferait»

Je rentrai vers le jardin rose. Il était trop tard pour passer à l’Agence savoir si on avait trouvé un studio pour moi, dans la vieille ville de préférence, proche d’un tennis ou d’un jardin, ne fût-ce même celui de la maison de Giorgio Bassani.

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Didier Jouault pour :YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 84/99, Chapitre 27 – fin. « Heureusement, ils n’ont pas vu que j’étais juif. » A suivre.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 83/99, Chapitre 27 – début. On cultive son jardin et on déterre des obus.

Chapitre 27

NERO empiète sur le territoire du guide-conteur, où il excelle à parcourir l’épaisse limite entre l’Histoire et l’Imaginaire. Il prétend avoir découvert, dans le « Journal » intime secret et inédit de BASSANI, les factures soldées de rêves consignés avec soin. Très surprenant : BASSANI répugne à l’écriture intime, à l’exposition. Il va de soi, rompu aux mystérieux babillages de la psychanalyse, n’ayant rien bu ou presque, juste un petit ristretto, que j’aurais pu m’offrir le bonheur de la toute-puissance en énonçant les réalités probables que ce rêve prétendu décrivait sous son masque narratif un peu grossier, et même naïf, au point d’en devenir presque pathétique. Typique de NERO, ses inventions, ses savoirs, mêlés.

Levant les yeux de sa bière, NERO m’aurait demandé si je croyais que Giorgio Bassani avait été Franc-maçon du Grand Orient d’Italie ? Ou de n’importe quelle autre de ces foutues obédiences ? Ou à sa façon bien à lui – l’air de ne pas y toucher -mouillé aussi dans les tripatouillages électoraux? Et, ajoutait-il, soudain très sérieux : 

« Au vrai, ton intérêt pour le Bassani, c’est quoi le secret ? »

Je réponds, il enchaîne : « Tu ne crois pas que tu commences à t’identifier un peu trop à ton Bassani ? Attention, ça galope en toi, contre toi ? T’as la marée Giorgio qui monte tes intérieurs. Aussi vite que dans votre baie de saint Michel. Tu vas finir par te prendre pour lui, lui qui ne s’est jamais tout à fait pris pour LE Bassani public »
Je fais silence. Il se tait. On attend. On s’en fout. On a le temps, lui archéologue, moi que plus rien ne presse. Nous vivons dans le dépouillement du temps.
NERO  : « Ici, tout est mystère, tout est symbole. A Ferrare, tout est dit mais tout est double, le réel copie le magique, le reflet embrasse la vérité. Surtout, précise t-il d’un vaste mouvement du menton, surtout que les Ferrarais, et d’abord ton Giorgio Bassani, sont de fieffés menteurs, de purs raconteurs d’histoires, superbes ».
-ET Bassani aussi?
NERO : «  Lui, il ment, par exemple, sur la date des assassinats dans sa célèbre «  Nuit de 43 », c’est pourtant mort d’hommes et en public, et des hommes il en fréquentait réellement deux, pas n’importe lesquels, et fréquentés pas n’importe où, les réunions du soir si tu vois ce que je veux dire?..Il ment peut-être sur…son rôle secret à la Libération, comme opposant au régime mais aussi comme négociateur et contact avec certaines communautés ferraraises très discrètes mais jamais disparues, actives en sourdine tout au long de la guerre, entreprise et commerce et réseaux. Savais-je, continue NERO plus fécond dans sa faconde que jamais, sais-tu ce que le Giorgio disait, par exemple, de Juifs de Ferrare ? »
Il récite de mémoire, mais on pourrait vérifier :
«  La période qui va de 1937 à 1943, que j’ai presque exclusivement consacrée à l’activité antifasciste clandestine (…)fut parmi les plus belles et les plus intenses de ma vie. Ces années-là me sauvèrent du désespoir dans lequel tombèrent tant de Juifs italiens, dont mon père, grâce au confortable sentiment d’être totalement du côté de la justice et de la vérité, en se persuadant surtout de ne pas émigrer (…) Je me détachai complétement de ma famille, ma ville, devenant d’une certaine façon étranger .»
NERO, on le sent, imagine une bande magnétique grésillant un peu, on perçoit le bruit du tuyau de pipe sur le cendrier d’ébonite, ou – selon le choix du support- le grouillement des doigts de la dactylographe courant après le verbe. L’édition de référence préciserait que « cet entretien date sans doute de 1963, ou à peu près ». Mais, dans son état, il peut confusionner avec une autre interview publiée dans « L’Europa littéraria », 5 ème année, n°26, en février 1964 ?
Revenant sur son entreprise de destruction à mèche lente, NERO : « Tu te souviens que son premier texte, c’est dans « Corriere Padano », canard qu’avait créé…tu t’en rappelles ? Oui, Italo Balbo, c’est cela même, tu as bonne mémoire malgé tout, Balbo le grand fasciste, le Maréchal d’aviation, le pote de Bénito, le plus fasciste des ferrarais, donc ? »
L’imprécision des données n’arrête pas NERO, et nous sommes à Ferrare. Tout l’incertain est possible dans la couleur de brumes qu’installe ici la chute du jour.
Je demande à NERO, puisqu’il paraît tant informé, à quoi ressemblait donc le supposé journal intime de Bassani, clandestin et inédit ? NERO : « Le nullissime état de conservation explique le refus de consultation que la famille, et la Fondation, opposent à toute demande, par crainte des mauvaises «  leçons »  de lecture, au point de prétendre que ce journal n’existe pas, ou plus. Mais moi, je l’ai vu, et je l’ai lu, que crois-tu Lustucru, NERO c’est le héros.« 
Selon Néro, « Ce fameux journal-hormis quelques passages repris pour répondre avec paresse aux interviewes- comporte surtout de très infimes souvenirs personnels, marque de tabac à pipe, prix d’une FIAT d’occasion, deux ou trois maigres allusions à des dîners, mais rien- c’est un vrai journal hyper-codé –sur politique, affaires, liaisons, sociétés secrètes, j’ai mis deux ans à percer le code…Rien sur sa femme, ou encore moins sa mère Dora, tiens, Modiano ? Et ne parlons pas du grand défilé des petites maîtresses… »


NERO s’accoude un peu pataud à la petite table, j’attrape à temps la bouteille de bière, »Ou encore un, sur ses grands-parents et la fameuse maison qui est ta baleine blanche à toi : « Nous vivions tous ensemble dans une grande maison via Cisterno del Follo » , tu vois, ce n’est pas la même, là c’est le grand père maternel, « nous vivions à différents étages. Le grand père David était un monsieur très estimé et admiré au sein de la petite société juive ferraraise à l’époque », mais je me mélange ( ça ne m’étonne pas !) entre le grand père « riche négociant en tissus via Vignataglia » et cet autre »médecin –chef pendant quarante ans de l’Hotel-Dieu Sant’Anna ». Bourgeois, on t’avait dit. On ne sait rien, ou si peu, des grands mères, éteintes par la culture traditionnelle juive et aussi leur époque
NERO est en plongée libre dans les coraux de sa mémoire, il cite Bassani :
« Une des fonctions de mon art(…) est, surtout d’après moi (…) de sauvegarder la mémoire, le souvenir. Nous venons tous d’une des expériences les plus terribles que l’humanité ait jamais affrontée. J’écris pour qu’on se souvienne » et «‘Arbeit macht frei’ : n’oublions jamais qu’à la place ‘Arbeit’ , le travail, il pouvait très bien y avoir Todt, la mort ».


NERO : « Une réponse donnée trace toujours un chemin neuf vers l’inconnu. Sinon les chemins s’arrêteraient. Un rêve conduit à un mot, qui réveille une parole, qui rappelle…ça s’enchaîne sur un rythme inexorable et dérisoire. L’enfui somme l’enfouis de s’exhumer. On cultive son jardin et on déterre des obus encore vifs. On va faire un tour de mémoire et on reste dans le trou gadoueux du souvenir. C’est bien pour ça que Proust est mort, assez jeune finalement, et c’est heureux pour vous les Français, imagine Proust vivant jusqu’à l’âge de Vauvenargues, imagine des milliers de pages et 1234 petits carnets noirs à dépouiller! »

Ou pire encore, imagine qu’il ait pu gagner des élections et ensuite écrire ses  » Mémoires « 

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 82/99, Chapitre 26 – fin. Profiter du tarif ferrarais.

Il a fallu renoncer à l’aimable controverse ou la délicate promenade que la rencontre d’une libraire au Français laiteux semblait promettre, et regagner la vaste place du château. Un léger malaise, étourdissement passager, impression de vide, allais-je m’agenouiller devant la pile de biographies comme il y a peu de temps devant le muret rue des martyrs ? Ferrare connait une chaleur de cauchemar ou de procession. La nuit a été trop courte, une fatigue surgit. Le temps s’écoulant, il n’est pas impossible que je confonde un peu les jours, les églises, les rumeurs. Que je m’invente des récits, des apparitions.

NERO et ses imaginaires énervés n’y sont pas pour rien.
Je m’assieds sur un banc près du Château d’Este, loin du muret et du Corso de la nuit de 43. Une fois encore, mais on s’en passe aussi peu que d’un bon verre, je déplie les mels, Iphone Ipad. Pour l’un d’entre eux, en Italien, ouvrir la pièce jointe est difficile, d’autant que le texte lui-même n’est pas une saisie électronique, mais le scan en PDF d’un prospectus qu’on dirait arrimé à l’histoire du siècle précédent, typographie d’un autre âge… La Secrétaire du Club de Tennis Circolo Marfisa a (haha, hiatus) bien observé ma demande d’adhésion, et les photocopies des documents déposés en retournant rapidement au Club.

Il faudrait une attestation de résidence si je veux profiter du tarif ferrarais, c’est 50% de plus pour les non-Régionaux, j’ai presqu’envie de questionner si c’est encore 50% de plus pour ceux de la communauté, mais surtout, si elle a bien compris, le contrat et la carte ne seront pas à mon vrai nom, mais à un autre nom, qui est mon pseudo, mon identité d’usage et de plume, reconnu comme tel, alors elle veut bien? D’accord, je ne serai pas le premier à préférer l’incognito, pourvu que le virement trimestriel soit en place au vrai nom, mais alors il faudrait un document expliquant pourquoi le pseudonyme et si on peut avoir une autorité qui le garantit comme authentique ?
J’avoue que la perspective d’un pseudonyme authentique identifié dissout d’un coup la poussière des fatigues, sous un grand rire. Au Club, l’autre jour, nous avons admis – avec bafouillages- que pour jouer au tennis l’usage de l’Italien n’est pas la condition première, et j’ai pu donner mon classement. Et quant mon âge, ça se voit. Pas de tarif Sénior ? Même si j’aime la provocation du double nom qui me sert parfois pour des publications hors métier, je dois avouer que ma demande complique l’adhésion. Amusé, je retourne le mel en proposant pour le nom pour l’adhérent : GIORGIO BASSANI. Pour l’âge, ça peut coller (mais j’ai l’air beaucoup moins sérieux). Souriant, j’attends le retour de volée que cette provocation un peu sotte mériterait. L’heure n’est pas propice, nous sommes sur le point de signer l’armistice de la sieste, canicule oblige.

 Et , mais je m’y attendais, NERO est en retard. 

Et , mais je m’y attendais, NERO est en retard. 
On se retrouve dans notre Gourmet Burger, il a nettement refusé que ce soit n’importe où ailleurs. Il a ses habitudes, il a son ardoise. Qui devient la mienne, peu à peu, j’aurais dû m’en douter.
« Il aurait fallu, dit le guide NERO, que tu sois non seulement un homme libre devant une feuille libre, comme tu le prétends, mais une sorte de membre discret d’une société poursuivant la dissipation des mystères, ou même l’amélioration spirituelle de l’humanité, tu vois, bon genre pour un homme tel que toi…Regarde les passantes sous les arcades, jolies et invraisemblables.« 
Il me fatigue, NERO, dans cette partie singulière de ma visite à Ferrare. J’aurais préféré continuer l’investigation simple : l’écrivain et son jardin ( tous deux faux ). Poursuivre l’échange avec la belle du Missouri, du Missisipi, de la librairie. Continuer sur l’étonnante difficulté du cheminement jusqu’à la maison, dont Giorgio Bassani s’est pourtant échappé à temps, prenant le tout dernier train pour Rome le 6 décembre 43, avec une part de sa famille, évitant ainsi la grande rafle.
Entre deux bières artisanales l’étrange NERO me signale « l’excellent ouvrage de » (« l’excellent ouvrage de », la formule trahit son archéologue !) , de Marie-Anne MAZARD BONUCCI, «  l’Italie fasciste et la persécution des Juifs », réédité dans le format « Quadrige » de Gallimard en 2012, beau succès de lectorat.
Selon elle, pendant longtemps, « la question de la race » ne se pose pas au régime fasciste, qu’elle n’intéresse pas. A partir de 1936/37 la pression du grand cousin nazi s’exerce de plus en plus, d’autant que le pouvoir absolu se développe en Allemagne, redevenue super-puissance militaire et diplomatique, pendant que le « modèle italien », qu’admire d’abord Hitler, se détériore à vitesse grand V avec les aventures impérialistes désastreuses d’un Duce dépassé par ses propres événements, et déjà doublé en Espagne par le leadership nazi dans l’aide aux franquistes.

NERO persévère dans son rôle étonnant de professeur il poursuit l’instruction : « C’est en 1938 que les lois raciales sont votées, parce que Rome a besoin d’offrir des garanties à Berlin, certes, mais aussi- à en croire l’historienne –parce que les tensions internationales, guerre d’Espagne, épisode récent du Front populaire, conduisent le régime fasciste à produire une figure forte de « l’Ennemi », un contre-type de « l’Homme nouveau ». Or, en Italie, tous les opposants politiques – communistes, syndicalistes, etc.- sont déjà en prison, ou en résidence surveillée dans les îles. En tout cas privés de leur métier, donc de toute présence sociale. La victime facile à désigner, dans ce pays où la dictature a transigé avec la papauté, la victime encore en réserve c’est la communauté juive, celle qui n’a pas été inquiétée car non opposante au régime. Bassani souvent l’observa : elle transige, la communauté, qui n’apprécie pas trop le désordre. »
J’aurais protesté, alors, sachant toutefois que NERO vidait sa mémoire comme on le doit d’une vessie au cours d’une errance, au rythme de bières artisanales bien glacées, qui se délivrent et se dispersent sans compter depuis que la terrasse du Gourmet Burger a installé, de l’autre côté de la rue Saraceno, dans un recoin entre porche de la chapelle et librairie, l’une de ces pissotières sur roue qui sont le dernier hommage absurde rendu à l’inégalité des femmes et des hommes .
Ce qu’il me faudrait savoir, demanderais-je tout de même à NERO , c’est l’entière vérité sur les agissements secrets de Giorgio Bassani. La rencontre avec la vieille gardienne de sa maison, même si je l’ai fantasmée, ouvre la question. Et ne me répond pas que «  entière » n’a aucun sens, encore moins à Ferrare, encore moins dans un récit tel que le nôtre, sinon je ne paie pas tes bières, ni n’efface ton ardoise.
NERO, suggérant par ailleurs qu’il peut bien se payer ses bières tout seul, ce qui est faux, enfin pas chaque jour : « Laquelle vérité ? Celle de la peau ? Celle de l’os ?  Remarque bien que notre héros, ce personnage que tu t’inventes à partir de ce si peu que tu sais, ton Bassani le Giorgio a tout de même apporté sur les faits – ou ce qui tend à se faire passer pour les faits- une série de réponses ajustées au petit point, des réponses parfaitement ciselées. Il a même fait dans son journal encore inédit à ce jour, mais j’ai pu m’en procurer une copie, t’inquiète, tu sais que tu peux compter sur moi, il a écrit des récits de rêves on ne peut plus …révélateurs, dans son journal secret. C’est un véritable trésor, rarissime, et je le possède, je te montrerai. »
Comme, on s’en doute, j’aurais demandé de quel journal il pouvait bien s’agir puisque Bassani affirmait se méfier radicalement du genre, NERO se serait contenté de faire un signe de croix avec deux doigts sur ses lèvres : silence ou mort. Il aurait alors fini très vite sa bière, puis entrepris de se lever. Mais la brume légère produite par un début d’ivresse (tout s’explique) aurait conduit la serveuse, toujours la même, impeccable dans les ajustements noirs d’étoffes, a savoir s’il allait bien ? NERO ? Allo Néro ? S’il avait besoin de quelque chose ?
« – D’une bonne dernière bière glacée ! » aurait été son absurde mais vérifiable réponse.
NERO aurait alors (appuyé par un geste signifiant qu’il allait s’ouvrir le ventre pour moi, pélican du souvenir) affirmé qu’il allait me raconter un ou deux des rêves de Giorgio Bassani, c’est plus gai que l’entière biographie ! Les rêves intimes consignés dans le journal. Tu parles !
Le premier est un joli rêve de printemps fait par un homme mûr et déjà célèbre. C’est une réunion ce soir à Venise, chez le directeur du festival que Giorgio va présider. Il est pour l’instant à Rome, dans le bureau de son éditeur qui l’a laissé attendre ici après un excellent déjeuner, comme souvent il fait avec « ses » auteurs. Paisible, mais préoccupé par il ne dit pas quoi, le personnage du rêve quitte le bureau sans sa valise ( elle contient évidemment son manuscrit), puis taxi, puis train, et il ne s’en aperçoit que très tard. Une violente inquiétude le prend peu à peu : il se sent privé de tout. Comment présenter « bien », comment faire le Bassani sans la cravate Oxford (il n’en possède pas au réel), ses notes de cours (ce n’est pas le sujet ) les fixe-chaussettes (qu’il n’utilise plus) – la kipa en plastique invisible, concept de pur non-sens, etc… Le désarroi l’envahit, rien ne subsiste (ou ne peut se « présenter ») de ce qu’il sait, est, croit, peut. Mais- car l’inconscient de Giorgio est de bonne famille- le rêve se dénoue par l’équivalent d’une pollution nocturne chez un ado inquiet : bonne nouvelle, le festival de Venise est supprimé par les Soviets.
Ouf. On peut pas tout faire soi-même, tu le pensais tout à l’heure, mais au moins on sait sur qui on peut compter. Mais pas dans le jardin de Bassani.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 82/99, Chapitre 26 – fin. Profiter du tarif ferrarais. A suivre : Où NERO le guide fait parler BASSANI le personnage.Tout ça les 5 et 7 mai, deux épisodes, ça suffit bien.

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 81/99, Chapitre 26 – milieu. Son récit étiré comme un pot de guimauve vanille.


La vieille « synagogue espagnole »rue VITTORIA, et l’une des ces implacables plaques de FERRARA. L’ensemble menace ruine. Des poutres se déguisent en échafaudage pour sauver un mur. Au coin de rue en face, un bistrot assez minable, une terrasse crasseuse, la patronne ( il n’y a qu’elle pour s’asseoir avec cette arrogance des très médiocres). Elle m’observe avec un regard où la défiance déjà s’efface au profit d’une haine sans raison, les pires.

Hormis cette petite plaque très discrète, très dégradée,

en voie d’effondrement, nul signe de ce que fut ici installée, vivante,

La Synagogue Espagnole. J’ai aussi en mémoire l’école juive où enseigna BASSANI,

avant la fuite à Rome, et la clandestinité. La tenancière immobile explose la méfiance tenace et destructrice de ceux pour qui toute allusion à ce passé-là contient les risques d’une facture présentée par l’Histoire et ses revenants : ici on ne trouvera donc rien, pas d’enseigne, pas de lettres, ni bois ni charbon, ni vin, ni pain, ni sel, ni eau, rien.

Rien, sauf le regard en absinthe d’une bistrotière, et sa haine intuitive.
Je m’arrête devant la façade, la parcours du regard, j’inventorie l’étendue de ce déni. La patronne du bar m’observe, hargneuse. Je fais des photos de la plaque, de détails, en vitesse, images troubles.
Depuis l’extrémité de la ruelle survient le garçon qui, sans doute, reprend son service. Un « diable » ( !) le précède, obliquement chargé de bières, et bousculé par ces imbattables pierres rondes du pavé, signature de Ferrera. Il entrouvre la porte si délabrée de l’ex-synagogue abandonnée depuis 75 ans, et entreprend de répartir son chargement entre la réserve du bar, et un cellier clandestin qui apparaît, brumeux et gris, sous une ampoule accrochée à une poutre portant des caractères hébreux, dans ce qui fut le vestibule de la synagogue. Cellier clandestin. Dépôt volé. Encore une fois l’espace accaparé…  » Aryanisation » a-t-on dit en France.
On me connaît : j’en profite pour regarder. Je regarde tout ce qui se dévoile et qu’on cache, depuis soixante-dix ans bientôt.
L’intérieur est très sombre, sale, désordonné. Deux ou trois étagères de mauvaise fortune et piètre facture, des lambris déposés assortis de toiles d’araignées, surtout des piles de cartons emplis de canettes, un peu de conserves, des saucissons pendus à une planche, protégés par du film plastique.

Au plus loin du regard, des piles de vieux journaux que les conservateurs du Musée de la Résistance n’ont pas dépouillés, puis enfermés sous des pochettes plastiques jaunies, à la découpe, ou qui sont trop récents ? A droite, sur une petite commode aux pieds fragiles, des bocaux de fruits d’été, cueillis jadis et naguère au-delà de La Mura, et quelques légumes indéfinissables, l’étiquette s’est empoussiérée, maintenant illisible. Je me dis soudain, et soudain gelé dans l’immobile, qu’ils lisaient ces journaux, qu‘ils allaient ouvrir ces boîtes, quand les camions gris se sont arrêtés au bout de le rue étroite, un soir de 43.

La vieille, sur la terrasse du bistrot, tire avec une force agacée sur sa cigarette. Je comprends qu’elle lui crie, au garçon, de se hâter, et qu’elle n’ose m’affronter. Approchant davantage, au point de pénétrer une minute à l’intérieur autrement que du regard, j’essaie des photos du dedans, les volant à la volée. Le jeune homme joue au livreur sympathique- modèle depuis démultiplié par nos usages de « confinés » consommateurs. Lors de son dernier, sans doute, aller-retour, il prend tout son temps, écarte la porte au plus qu’il le peut, s’efface presque pour me laisser photographier.

Merci, mon gars.

La vieille crie plus fort, s’agite, s’inquiète : qu’est ce que c’est ce type ? Une descente d’architecte de la ville ? Le fisc ? La concurrence déloyale ? Pire : un de la Communauté ? Elle croyait pourtant avoir fait ce qu’il faut pour annexer la ruine sans le moindre petit bail. Pire encore, un mouchard? Un de ceux-là, qui s’occupent encore de cette si ancienne histoire  de la prétendue dette qu’on aurait pour ceux de 43 ? On pourrait tout de même passer à autre chose, à force, non, au lieu de toujours ressasser le passé, ils n’ont donc rien pour s’occuper ailleurs ? Font chier, ont toujours fait chier d’une manière ou d’une autre,

depuis toujours, ceux-là…
L’atmosphère exprime soudain l’angoisse, la précipitation, l’orage qui vient, mais on ne sait pas lequel, l’imminence toujours renouvelée, l’orage de toujours depuis les exils premiers, comme si on avait toujours connu l’exil, comme si l’exil était un territoire de naissance, et la survenue encore écartée, mais possible toujours, un surgissement de ces hommes sautant des camions la tête couverte d’un noir bonnet à tête de mort.
Très lentement je m’éloigne, résistant au désir de m’asseoir à la terrasse, commander un Spritz, interroger la patronne de façon provocante sur ces murs-là, ces journaux du temps, les bocaux d’ici , vous savez d’où ça vient, des cornichons? ? Et les saucissons ? Tous ces mélanges obscènes…

Mais j’ai rendez-vous avec l’inimitable NERO-le-guide.
Ville, piétons, vélos.

Couleurs, mouvements, sourires , passages, de jour Ferrera est une expression pure de la simple joie de vivre.

Ville, piétons, vélos.

Ville, vélos, un très belle et très fine s’arrête, pied au sol, instable, dos tiré, c’est difficile de téléphoner sans descendre du vélo, un peu trop grand, et pourquoi cette quasi gamine s’autorise-t-elle à prendre possession de mon paysage, drapée dans le réel comme un cheval de course noyé dans les hautes herbes du Wyoming ?
La scène me rappelle quelque chose, mais ici tout rappelle tout, parce que dans ce quartier d’Histoire, l’Histoire n’invente plus d’avenir, elle vit dans le vif du passé, l’Histoire, elle s’y vautre dans sa fange, le passé toujours présent, ou dans son désastre, selon les visiteurs.

Devant le monde, ici comme ailleurs, je me sens parfois comme un facteur sans bicyclette et qui ne saurait pas très bien lire les adresses.


Apaisé (un peu vite, dirait Sergi) (on voit bien grâce à quel vélo, dirait Mark) (mais quelle importance ? demanderait Cécile), colère écartée, je poursuis mon chemin vers ce que je connais déjà, mais décide d’entrer dans cette grande librairie du bel immeuble XVIIIè, au coin de via Mazzini et Piazza Trento Vieste.
Depuis des jours, à Ferrare, « Fondation Bassani » mutique « Casa Bassani » introuvable, j’avais le sentiment que la présence de Bassani avait peu à peu disparu, à son tour. Au premier étage, ici, cependant, tout un rayon explose ; toute l’œuvre en plusieurs éditions, originale ou poche, les textes regroupés ou dans la reproduction de la forme princeps. Une ou deux versions anglaises, car les Anglaises sur le continent toujours lisent. Sur une table, deux piles d’une épaisse biographie sortie deux mois plus tôt. Au mur la célèbre affiche du film. J’aurais envie de glisser au moins une photo de mon Jardin à moi, celui-ci d’ici.
Une libraire s’approche, qui parle un Français plutôt bon, et agréable. « Toujours Bassani, encore Le Roman de Ferrare, dit-elle, grognon, yeux au ciel. Je me demande comment on peut encore lire Bassani ? Ses descriptions ringardes, son récit étiré comme un bout de guimauve vanille, vous ne trouvez pas ? Ses rebondissements différés mais téléphonés, les héros si tellement héroïques et caricatures, qui se cherchent des raisons de parler comme une vieille guenon poursuit ses puces et ne les trouve pas, et surtout, alors là, vraiment, par-dessus tout, les bordées de la bonne conscience en fer blanc, ceinture et bretelle, pontifiant garanti Résistance et judéité, tout le blabla sur les bourgeois juifs et les fascistes, les faux semblants de la vérité vraie à la dimension de l’immense Bassani, ça fatigue, pas vous ?.. »

Un Français vraiment bon-pointe d’accent.


Volontiers, je l’inviterais à dîner, sans rire, à bavarder sur un banc ou sous l’arcade, et même à parcourir l’infernal festival de rue, parce que j’ai pour les contradicteurs un authentique désir de comprendre, et – parfois- un appétit féroce. Mais je pars aujourd’hui, bientôt, en fin d’après-midi, finis les dîners au Vieux Ghetto ou au Gourmet Burger. Une autre raison pour revenir, pour elle ? Le dîner avec une libraire au Français vif et agréable, mais anti Bassanienne basiste ? On argumenterait, on citerait comme ici de faux passages, des interviewes imaginées, on exagérerait de fautives lectures, on manigancerait (en se regardant de biais) des séquences biographiques menteuses, des citations détournées, inventées même, en se mêlant un peu les doigts autour du troisième Spritz. Elle regarderait mes documents, invraisemblables car fournis par NERO. On se traiterait de coquins, de fiéffés, de félins, de Scapin, de t’exagères pas quand même un peu, ça c’est plutôt du Pasolini, on marcherait, on irait voir les ombres mobiles de La Mura, on demanderait Tu reviens souvent à Ferrare? On répondrait que jusqu’à présent pas beaucoup, mais tout peut changer, on boirait au retour du lambrusco glacé à la terrasse du Roma qui allait fermer ?
Assez rêvé. Prétexte. On passe. Dommage. Partons. Mais. On ne peut quand même pas tout faire soi-même.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 81/99, Chapitre 26 – milieu. Son récit étiré comme un pot de guimauve vanille. A suivre…le 2 mai ( le 1er, repos!)

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 80/99, Chapitre 26 – début. Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin!

Chapitre 26

SILVIA prépare le café pour son visiteur-dîneur.

Le matin, c’est toujours la brume. Ferrare, sous les vagues mousseuses du soleil cache des moisissures que l’ombre secrète. Ici, en été, il n’y a pas de matin, sauf à cinq heures. Le soir, qui dure longtemps, c’est la sécheresse, les vapeurs s’en sont allées, les sueurs des touristes sont évaporées, comme si les pierres où se posent tant de shorts, de mains et d’attentes se transformaient en éponges un peu goulues.
A Paris, l’âge venant, je vois les autres, je tente toujours de leur parler dans l’intérieur de leur rythme, à la parisienne, de répondre vite et de penser drôle. Mais je ralentis parfois et ils me regardent (m’observent) gentiment, comme un qui serait lendemain de fête, « Il commence à fatiguer le vieux, t’as vu? » ( Juniors disent)
A Ferrare, on ne me compare pas encore à ce que je fus, dans le soleil qui ne les ménage, les touristes vibrillonnent et fugacement échangent du vide.
L’incertitude permanente préserve les Ferrarais. Ferrare, c’est Giorgio, et aussi un peu maintenant Silvia, la présente fuyante, l’inconnue visible, la fille du balcon sur son jardin rose griffonnée par les incertitudes visuelles du réveil

après peu de sommeil… De toute façon, écrivait le bon vieil Emmanuel Kant, si tu connais pas l’autre, tu connaîtras encore moins ta propre conscience, donc démène-toi, laisse tomber l’urgence, regarde juste le film intérieur. Ou était-ce Rank ?
Je tarde longtemps à quitter l’abri paisible du jardin rose, son café fort. Pas de Théralène hier, ou de Circadin- plus cher mais en vente libre-pas besoin, malgré le trop de vin et de mots. Évidemment.
Je marche dans la ville en mettant mes pied sur les traces de NERO, reproduisant comme je peux les parcours assez chaotiques de la soirée « Ferrare et ses mystères » avant-hier : toujours tracer deux fois le même parcours, afin de commencer à creuser la trace, même s’il faut du temps, pour laisser l’empreinte. TRACE, j’aime ce mot de skieur en Norvège, de chamelier au Harrar. « Qui laisse une trace laisse une plaie » disait l’Henri explorateur de gouffres et il se gourait, fillette qu’est-ce que tu te goures : qui forme une trace laisse un avenir.

Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin. Évidemment.
Mon séjour ici touche à son terme, et à la cible. Je recolle les images sur le cahier des errances. Je collectionne les fragments de mémoire et raboute le puzzle, je sais que la via Vittoria sera la deuxième à gauche à partir de maintenant. Plaisir profond désormais acquis d’une familiarité banale, les vélos restent l’un des principaux risques de Ferrare, on ne peut pas marcher le yeux fermés, surtout si on regarde les shorts en avançant. Dans ce jour lent, j’ai le sentiment que tout se décline par deux. Reste de vin au Vieux Ghetto ?

Vélos : Bassani fait allusion aux rails d’un tramway obsolète, déposés dans l’au-delà des remparts et, à l’époque, déjà rouillés, de sorte que la bicyclette n’a plus de prédateur connu, dans cette ville, hormis la fatigue musculaire – cuisses, fesses, cœur, abdominaux.
Lorsqu’on ne peut plus marcher, le départ s’impose.
A une terrasse, je déplie les mels. Cécile, Mark, Sergi, bien sûr Edith et les filles. A l’agence, Les Juniors, mes notes si peu mises en forme et les fragments successifs du délire les amusent et les irritent. Il paraît qu’on dit de moi : « Il fait son Tintin de Ferrare ! », Roman de Ferrare, balade à Ferrare, promenade au phare, tout ce temps pour en parvenir là, et d’ailleurs « To the Ligthouse », Virginia Woolf, comment traduire ça précisément, avec la légèreté du mot et l’implacable indestructibilité – telle quelle – de ce « to« , ici une seule complice peut ajouter de la précision, la jeunette de notre bande usée, restée la meilleure de l’Agence,

Cécile : « To the Lighthouse » fut traduit en français par « La Promenade au phare« . Le mouvement du to, se retrouvant dans le mot promenade. Mais peut-on appeler la traversée de la mer vers le phare promenade ? Une promenade de ne fait-elle pas plutôt sur la terre ferme? Plus tard, d’autres titres s’ajoutèrent. Voyage au phare. Vers le phare. Au phare. Échouant un peu tous devant l’évidence du to. (…)Al faro, en italien Toujours trop court. En italien, le titre de la première traduction était Gita al faro. Gita, excursion. Le sens est là, le nombre de syllabes aussi, et pourtant quelque chose ne va pas »

( Cécile WAJSBROT, « Nevermore », Le bruit du temps, 2021)

Donc  » to », et au fond seulement ce « TO » là, voilà ce que je fais ici. Un type, près de soixante-dix ans, nostalgique et un peu amusé, traîne ses ombres dans les espaces du souvenir comme à cheval sur les périodes, les villes, sa bicyclette, tout le bazar des fantômes déguisés en filles.


Comme on accepte des mignardises avec le café en dépit d’un dîner opulent, je visite la Maison Romae. Trois couples séparés, tous Français, seuls visiteurs, deux messieurs portent chapeau de paille ( d’Italie !) parlent fort de leur culture, si aimable, si arc-en-ciel. Sur les murs, la belle histoire des amants surpris et décapités mais c’est assez de récits dans le récit pour cette fois.

Retour –inhabituel- (tiens-tiens ?) pour déjeuner sur la table ronde du jardin rose, mais pas de trace de Silvia, bien sûr, et je suis dans mon jardin, qui est à peine le sien, protégé du solide portail, au milieu du quartier, au milieu des marques de l’ancien Castrum romain dont les lignes se dessinent encore nettement sur les vues de GoogleEarth, au milieu des anciens doubles bras du fleuve Pô qui faisaient de Ferrare une île avant qu’on déplace son cours, au milieu de La Mura.

A l’époque où des jeunes filles juives s’amusaient à flotter sur leur rêve.

Mon enfermement est mon apaisement, comme au centre invisible d’une cible. Ne plus bouger ? Mais pourquoi être ailleurs?


Je n’attends pas la logeuse

qui n’arrive pas. Dans la rue, au sol, des cartes.

Dernière sortie avant le péage ? Je passe une fois encore, (la dernière ?) rue Mazzini. Une camionnette, probablement d’artisan, est rangée tout près de la porte de la synagogue. Trois hommes dialoguent (tant pis pour l’étymologie !), le torse de l’un – genre entrepreneur parvenu –(il porte une sacoche Vuitton et des Rayban) est plus qu’à demi engagé dans le portail semi-ouvert sur une pénombre légère. (A FERRARE, souvent, tout est moitié de) Je m’approche, la mine la plus paisible et intéressée qu’on peut. Demande si : c’est ouvert ? Il interrompt son appel au smartphone : nettement, non. Il me sourit comme ferait la vieille gardienne du cimetière hébraïque :  » pas de kippa ? » . Ému par le ratage que je pressens j’insiste. On voit qu’il peut s’irriter, décider de ne pas comprendre, faire mine de s’indigner, d’appeler les carabinieri, le rabbin, les Francs-Maçons de Ferrare, les fantômes des fascistes, d’arrêter des vélos,

incident suprême, caillots, anévrisme, tout défile, mort subite. Pour longtemps( et ma vie est désormais brève) la synagogue, en travaux depuis sept ans, sera close à l’incroyant que je suis. Lors du précédent séjour à Ferrare, le cimetière juif s’était refusé, et pourtant cette fois j’y ai passé deux heures. Espérons, espérons, espérons,

même si on commence par gémir.


Faudra-t-il que je revienne dans sept ans pour que la porte s’entrouvre ?
Parcours de NERO : je retrouve sans hésiter la haute et très abandonnée façade de ce qui fut « la synagogue espagnole», plus ancienne, mieux oubliée, ou plutôt, mieux déniée dans son identité. Là encore, étroitesse de la rue, et recul difficile. Mais vous connaissez bien cette plaque, je la répète pour qu’elle ne s’oublie pas. . On perçoit toutefois les fenêtres à jalousie, exceptionnelles car elle signalaient trop l’Espagne, le Juif donc, et on n’a osé en construire qu’après la première génération des arrivants de la Péninsule, quand il semblait (mais il a si souvent semblé puis si souvent déçu) qu’enfin en ce duché d’Este on pouvait commencer à planter des arbres à croissance lente, à l’intérieur, dans le patio maintenant inaccessible pour que les générations et les générations s’y protègent de l’ombre. Plaque usée ; toute en majuscules d’un graveur peu adroit mais attentif.
IL 2O NOV 1492 IL DUCA ERCOLE I DESTE PROTESO A TRANSFORMARE….PRIMA CITTA MODERNA EUROPEA INVITO GLI EBREI ESULI DALLA SPAGNA A TROVARE IN FERRARA UNA NUOVA OSPITALE PATRIA …LA SPLENDIDA SINAGOGA SPAGNOLA DISTRUTTA NAL 1944 PAR MANO DEI NAZIFASCISTI. 20 NOV 1992, par communauté juive de Ferrare.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 80/99, Chapitre 26 – début. Je me sens guilleret du vocabulaire, ce matin ! Suite le 30 avril…sauf erreur ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 79/99, Chapitre 25 – FIN. Boutiques obscures éclairées par le seul regard des fantasmes.

Dans le dîner bavard du Vieux Ghetto. Diverses qualités de miettes commençaient à occuper les interstices des touches sur le clavier, on a parfaitement dîné, mangé pas très proprement, c’est bien, c’est rond, c’est chaud .
A un moment, pressés de répondre à la tablette, si ce n’est à un désir voilé, ils renversent un verre, heureusement vide. Julia les observe, elle a un peu plus de loisir, depuis tout ce temps qu’ils marivaudent sous le masque du tourisme, la terrasse s’est éclaircie. Ils ont eu de ces fous rires de jeunes gens dont les parents ont payé le dîner avant de partir en week-end à La Baule.

Ils acceptent la grappa de Julio, un vrai copain, et un dernier café, surtout pour faire croire qu’ils cherchent à gagner du temps. En vérité pour continuer leur manigance, ça se voit que c’est très goûteux, on a compris où ça risquerait de conduire, s’ils ne veillaient pas sur eux-mêmes, et chacun sur soi, comme une duègne sur son Infante. Leur sourire n’est pas une offense aux fantômes du ghetto : depuis toujours les chants et les danses des Séfarades ont empli la synagogue d’ici, ou les heures de prière de grands airs de fête, non, Mangeclous ?
Silvia, même, a finalement condescendu à trois mots un peu fâchés, un peu méprisants, sur le studio ou le T2 à louer à Ferrare, quelle idée de Français, et dit (écrit) en haussant les épaules : « Et pourquoi tu ne viendrais pas chez moi plus souvent, aussi souvent que tu veux, je te ferai un prix d’amie pour le 33 B, et on déclare pas à Bnb, ni à mes impots , c’est ok ? »
Ce ne sont ni Julio ni Julia (ou bien : ce n’est ni Julio ni Julia ?) qui les chasse(nt), ce sont les batteries malmenées par l’échange et la chaleur qui s’épuisent.

Chacun entend payer l’addition, avec de bonnes raisons, et chacun en effet paie l’addition, Julia se demandera plus tard comment Google a pu restituer cette phrase, syntaxe et culture si françaises.
Silvia montre qu’il est tôt encore, pas besoin de tablette pour ça, et c’est vrai : les rues sont encore vives, les passants jolis, les lumières épaisses, une authentique nuit d’Italie du nord. Au loin, de courts échos de ce festival ravageur de musique de rue rappellent que si le pire n’est pas sûr, il est cependant programmé à heures fixes dans l’hyper centre-ville, à Ferrare-City, ce soir.
Elle indique les rues, les ruelles, étroites et tortueuses surtout, on passe sous les «  voltes », ces arcades aériennes de fortes pierres qui couvrent la rue par endroits, le coin le plus ancien. On traverse des pénombres, les lampadaires sont eux aussi en week-end à La Baule, peut-être ?

On tourne assez volontairement dans tous le sens, ce qui n’est pas si aisé dans ce menu quartier, mais c’est un peu comme si on jouait à

vérifier qu’il y a un nom pour chaque place et une place sous chaque nom, à Ferrare.
« A quoi tu penses ?» dit-elle, et pas besoin de traduire, répétant ainsi la formule insidieuse de jeunes couples qui n’ont pas encore appris l’inestimable partage du silence. A qui ? aurait été plus juste. Je fais un geste vague, montrant les murs : à ceux d’Este, la splendeur. Et le parfum arrivé de Florence, pourtant, masque mal les odeurs venues de corps si peu propres, la douleur du froid, les blessures à peine refermées qui puent encore, ceux-là de ces rues, ceux-là mes ancêtres ou les tiens, les si violemment pauvres d’ici et d’ailleurs, ceux qui ont toujours subi l’impôt du Prince et la taxe du Pape, pour que la cathédrale, le château, les églises et les innombrables palais puissent se construire au cours des temps, pour que les puissantes qui vivaient là puissent porter sur leur tête un chapeau valant dix ans de maigre pitances, ou que la simple tablée d’un soir de fête à l’archevêché représente plus de mille ans du même toujours maigre repas.
C’est ton heure Populo-Jojo, oserait demander Silvia si on était déjà le lendemain matin. Mais, en visite, partout, malgré moi, j’imagine la misère profonde et sans espoir qui a été, pour les milliers de mes ancêtres, ici et là, Enclos du Temple ou Palais du Louvre, Chambord ou Fontevraud, l’amer prix de ces grandeurs, bâties avec de la douleur sur de la souffrance, la faim, l’enfant mort-né une fois encore.

Quand on arrive devant le 33 B de la rue Belfiori, devenu en peu de jours l’un des centres de l’un de mes univers, quand on écarte le lourd portail métallique, c’est tout de suite le jardin de Silvia, les senteurs fortes de vieux jasmin et de chèvrefeuille, passés mais présents, des fuites lentes de chattes, les ombres d’acacia et de laurier, comme si les deux univers, orient et occident, parvenaient à se mélanger dans les détours de cette ville, ses Boutiques Obscures éclairées par le seul regard des fantômes.

Julia, sans hâte, car c’était la dernière table, pendant ce temps a débarrassé, empoché le généreux pourboire.

Elle prend la rue Saraceno en direction de La Mura, tout chemine du Château vers La Mura. Mais la serveuse Julia ne tourne pas à droite rue Belfiori, et ne passe donc pas devant le jardin rose.

Ainsi, à supposer qu’on l’interroge, elle pourrait sans mentir affirmer que « Non, certainement non, comment voudriez-vous qu’elle pût dire quoi que ce fût au sujet de la lumière ou pas, dans le tard de cette nuit là, et dans quelle chambre et chez qui, la lumière, et l’enchaînement de gestes, ou non ? Et pourquoi faudrait-il en savoir quoi que ce fût? « 

Plus tard, dans le tard de cette nuit là de Ferrare la suave, faut-il avouer cela ici ?

On regrettera tout de même qu’on pût ainsi porter, de nos jours et nos nuits encore, encore, même dans le contraste du noir et du blanc sur un banc de bois, quitte à l’oublier pour servir un dernier verre, qu’on puisse porter ainsi, et cependant elle si soigneuse de ses habits, de ses couleurs, si soigneuse de son port droit dans les rues, on s’étonnera qu’on pût ainsi, même pour ce si peu de temps, ainsi porter un string de dentelle noire.

Comme celui abandonné sur un banc, à gauche, avec peut-être un Petit Bateau blanc, au fond, dans le réduit jardin secret chez Giorgio Bassani ?

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 79/99, Chapitre 25 – FIN. Boutiques obscures éclairées par le seul regard des fantasmes. Fini pour cette fois, et aussi pour cette nuit là ( en saura-t-on jamais davantage ?)…A suivre, un peu plus tard. Le 30 avril ?

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 78/99, Chapitre 25 – milieu. Des papillotes de lotte aux quatre baies.


Au Vieux Ghetto, tout est juste à point, y compris l’accueil de Julio. Même si réapparait aussitôt la question de la langue, avec SILVIA, d’autant que le menu, pour abrégé qu’il soit, ne présente que des spécialités régionales, aux prix et aux saveurs incomparables. Tout aussi vite on sait que le sujet du langage reste secondaire s’il ne s’agit que de s’entendre sur l’essentiel : le choix du vin, l’usage des heures à venir – et rien d’autre, surtout rien de plus, on ne voit pas du tout ce qu’il faudrait anticiper, tout est inscrit, prévu. Et cependant tout à fait imprévisible, peut-être ? Sauf que.
En chemin, quittant le jardin, on s’était dit qu’on pourrait utiliser le IPhone, et en arrivant au croisement avec Saraceno, Silvia eut l’idée des IPad, on est retournés les chercher. Des pédants, ici, affirmeraient que la dysmorphie de la structure narrative forme la structure même du récit, mais personne ne les écouterait.
« Ce que je percevais de la situation », dira ensuite le serveuse, Julia,(Julio et Julia, je ne saurais jamais si ce sont des pseudo pour amuser les touristes ?), Julia, une presque rousse et en licence de psychoarchitecture, dira : «…on voyait qu’ils avaient absolument le désir d’arriver à quelque chose, mais on ne savait quoi, et eux non plus, sans doute ? Ce ne se présentait pas comme des amants, ni des amis, ni pour un dîner d’affaires ou affaires de famille, et pourtant une forte complicité dépassait autour de la table » ( la grammaire de Julia fautait parfois, mais elle n’en était qu’à sa quatrième année d’Ecole).
La serveuse, que je regarde venir, se courber, partir, pose de petits plats ovales contenant des amuse-bouche. Ovales. Ovales, d’abord, la mandorle du christ sur la façade, bien que les façades médiévales en brique ne comportent pas de statue, puis tout au fond, tout après, l’ovale grassement gravé à la verticale sur le mur de l’inintéressante prison ducale visitée dans l’après-midi, et entre temps, souvent par paire, les ovales et le temps (ou le destin ?) jouent au rugby avec les ballons de la vie gonflée- mais la narration marque les points, ovale des olives noires dans le verre, ovale… ovale des grappes au sein de la vigne, ovale des œufs durs doucement alignés naguère sur les comptoirs en zinc des bistrots, et un ballon de côtes, Patron, et tant d’ovales figurant un sexe sommaire, tel que dessiné par des artistes prébubères d’avant le porno, y compris sur les panneaux signalétiques prétendant diriger vers la maison de Bassani…
Pour le discours une solution est trouvée, c’est d’abord Silvia qui l’a proposée, surtout que le wifi de l’auberge est impeccable : il.vecchio.ghetto.de.julio, et mot de passe FER 441, un peu compliqué, bien sûr, mais efficace, et on échange, plutôt très bien quoiqu’avec décalage, par le site Airbnb qui permet le dialogue par « messages » aussi longs qu’on désire, comme si on était encore à distance, gratuit et avec traduction simultanée, les experts ne s’en sont pas rendu compte, traduction approximative parfois, mais enfin on n’est pas en train d’écrire une thèse sur le lexique des auberges à Ferrare. Il n’y a qu’à supprimer tout l’inessentiel ( dont ces admirables héros de l’obscur, les « Juniors de l’Agence« . C’est un choix radicalement opposé au verbiage amoureux, tout bâti de pratique phatique sinon déjà phallique, certes, ça tombe bien, on n’est pas là pour ça. Notice ? Encore ? On va finir par se lasser… ? Allons-y, mais une brève cette fois, juste pour l’encadré de la note :  » Étoiles dans l’assiette« 

« Auberge Au Vieux Ghetto, rue Vittoria, chez Julia et Julio, mais si, c’est vrai. On est là pour les fameux beignets d’anchois garnis, disposés en carré d’as sur un lit de fleurs de courgettes à peine croustillantes, en primi piati, c’est à courir se confesser dans l’une des soixante églises de Ferrare et, à suivre, les papillotes de lotte aux quatre baies, servies avec un risotto très onctueux, roulé en cigare pané, soudain poêlé juste quatre ou cinq secondes sur une huile de raisin à peine porteuse d’herbes, une splendeur pour les yeux et les papilles. On évitera, en dépit de leur séduction rapide, les pétillants de la région, Lambrusco de Modène ou Prosecco, mais si vous êtes en verve (et en fonds) : le Toscan Seti Ponti dont la belle énergie rouge vous servira de dessert, et facilitera une addition qui ne perd pas son temps à faire des régimes amincissants, ou à lésiner sur les chiffres.
Réservation très conseillée : http://www.albergogettivecchio.fer.it »


Quand je raconte – tablettes entre nous chacun la sienne- mes dialogues avec l’agent immobilier pour la location imaginée d’un pied-à-terre en ville, Silvia s’étonne et s’agace un peu, mais on n’approfondit pas : Julia demande la commande. Silvia, l’attente la tente. NERO l’héros est gros. Ainsi de suite. A ma question à propos de livres sur les marches dans le duplex, Silvia répond que, oui, elle lit beaucoup. Elle n’a plus de place dans son « vrai » chez elle, et la plupart des livres est à elle, il y en a aussi à son ex-mari, le plus gros et ceux qui ne sont pas en Italien, comme celui dont elle se souvient « Histoire des nôtres de la Renaissance à la Libération », je n’aurais qu’à le feuilleter en rentrant, « Mon ex-mari fréquentait des réunions du soir où l’on n’admettait pas les femmes, donc j’ai toujours évité qu’il m’en parle. »
A Julia, Silvia, sans besoin de tablette : « Attends un peu, tu veux bien ? Julio sait qu’on va rester à table longtemps ».
AH ? Bonne nouvelle ? Ou pas ?
Il a fallu déplacer le petit pot décorant la table, le poser à même le sol, près des lauriers. Julia voit le mouvement d’un œil inquiet : étroite, compactée le long du vieux mur, la terrasse comporte déjà mille pièges pour une serveuse, certes plutôt bonne en psychoarchitecture, mais qui doit traverser la rue depuis la cuisine derrière la salle d’hiver, architecture et psycho, d’accord, mais pas Ecole du cirque, faut pas charrier, bref espérons que le pourboire est à la hauteur. A Ferrare, les serveuses, l’été, sont des artistes de l’équilibre en traversant les ruelles.
Je raconte à Silvia mes errances dans la ville, cette façon malicieuse qu’elle a eu de ma cacher la maison, la trompeuse impression d’être au cœur du labyrinthe avec la bête qui attend, alors qu’un simple usage de ma mémoire visuelle, bien ré ordonnée, m’aurait mis sans hésitation sur le chemin, j’étais déjà si proche de la maison, si proche de Giorgio Bassani, d’ailleurs à cinq minutes à pied d’ici, forcément, le quartier n’est pas si grand, mais le récit assez vite à nouveau semble agacer Silvia.
Nos appareils sont un peu partout, IPad sur la table, iPhone dans la poche (ou sur les genoux de Silvia) ou sur un coin de la table d’à côté quand elle se libèrera de ses Slovènes en balade.
Le dialogue ne tourne pas si mal. De loin, si le barman avait le temps d’observer depuis le restaurant, ça pourrait ressembler à du cinéma burlesque : elle écrit et sourit en finissant la phrase, tape un ENVOI, regarde le convive en train d’OUVRIR un message encore peu intelligible, TRADUIRE, et sourire à son tour de la bonne blague, puis se précipiter pour répondre, etc. Toujours cet intervalle plus ou moins bref, selon la longueur du MESSAGE, ce décalage entre deux perceptions, deux regards, deux moments pourtant simultanés. Symbole de l’impossible relation entre les sexes, écrirait on dans une revue pour lecteurs de métro ? C’est pourtant l’unique instant où chacun peut guetter le visage de l’autre, en prenant son temps, affaire faite, afin d’y voir apparaître l’effet spontané de ses œuvres, posant ainsi, dira ensuite Julia, l’architecture simple d’une mise en scène compliquée, à la fois intime et publique. De fait, aux tables voisines, les clients se sont d’abord étonnés, puis ils ont compris la manœuvre, décidé de se l’approprier pour leur prochain voyage en Laponie.
Le repas en souffre, chacun avale à toute vitesse, profitant du délai pris par le partenaire de jeu afin de rédiger son message, on n’a pas tant de doigts pour tant de plaisirs simultanés, anchois et clavier. Ils ajoutent la mimique, grimaces et gestes, pour souligner : « Là, t’exagères ! » « Ah non, c’est trop drôle, c’est vrai de vrai ? »
Seule la présence flegmatique-et très ferraraise- de la servante Julia conduit à finalement suspendre le jeu. La serveuse revenait, et le plat sentait aussi bon qu’elle portait beau : le présent (c’est son usage et sa puissance), pesait de toute sa matérialité sur la fragilité fuyante de la mémoire et de l’imagination.
« Des phrases comme ça », dira Julia, « faut pas en écrire trop, ça ralentit. ».

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 78/99, Chapitre 25 – milieu. Des papillotes de lotte aux quatre baies. A suivre. Le 22 avril, et on attend la recette des papillotes de lotte aux quatre baies…

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YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 77/99, Chapitre 25 – début. L’hôtesse ne ménage pas ses effets.

(NOTA BENE : depuis la mise en ligne du précédent post, le 13 avril, date anniversaire de la mort de Giorgio Bassani – à ROME en 2000 – a eu lieu, à FERRARE, le 17 avril 2000, l’inhumation dans le cimitero ebraico, dont vous avez conservé la mémoire, au moins visuelle ?)

Chapitre 25

Jamais je n’ai pu résister à l’attraction des livres, neufs ou anciens, bons ou ratés. Bien que la plupart des volumes soit éditée en Italien, les piles de Silvia dans les escaliers m’intéressent. Je furète, feuillette, hume, grappille, on dirait un érotomane dans sa collection de « curiositas », un gourmand devant la pâtisserie. A Mantoue, les gâteaux à 2 euros, près de la place aux Erbes, je m’en souviens. A l’intérieur de quelques volumes, les marque-pages sont faits de cartes postales, de cartons d’invitation à des vernissages, même deux factures de librairie. Plusieurs photos, que je veille à ne pas déplacer après les avoir regardées. Aucune d’entre elles ne monte Silvia, ce qui recule encore le moment d’apprendre quoi que ce soit sur elle – dans la mesure où une photo exprime autre chose que les intentions du photographe.

Dans les pages de « La Montagne magique » je découvre la photo Noir et Blanc d’un beau vieillard, cadrage serré.
On discerne les épaules de l’homme, de trois quarts, une chemise blanche ouverte, ample, de qualité, col anglais. Visiblement, il est en train de lire. Sa main gauche tient ouverte une reliure qu’on n’aperçoit presque pas. Le modèle, assis, est penché, très près de la surface de la table, repérée par une trace blanche au premier plan. Bref, on ne voit quasiment rien sauf l’homme, et tout le reste doit s’imaginer à partir d’indices, on croirait un bon roman XXème. Ce qui frappe : les cernes profonds, l’épaisseur de longs sourcils, la moustache dense descendue jusqu’en bas de joues et- plus que tout ça –la masse épaisse de cheveux très frisés, extrêmement blancs, formés en une sorte de boule ronde autour du crâne lisse en son centre, tonsuré par le temps.
On pourrait croire, me dis-je, une photo retouchée pour aggraver le « drama », une variante du professeur Tournesol superposée au tirage avec un portrait du vieil Albert MC2, et d’ailleurs l’image réfère à une sorte de surdité à l’égard des soubresauts inutiles d’un univers sensiblement trop bruyant.
Incliné, il déchiffre son livre comme on lirait l’araméen trouvé sur un rouleau d’Esséniens dans une grotte près de la Mer Morte. Je retourne le carton glacé, format carré, bords dentelés. L’encre est encore vaillante, mais l’écriture passée :

«  prof. M all ospedale, photo Cesare Mastrinacci via della Ghiara).
Par la suite, mais c’est parce que nos dialogues sont difficiles, j’oublierai d’évoquer cette photo avec Silvia, la suscription surtout, d’interroger non seulement sur sa présence dans ce livre, mais sur le lien, peut-être, sur la virtualité d’un lien avec ce vieillard – que je me plais à identifier comme le grand-père Bassani dans son service à Santa Anna, vers la fin.
Aussi, j’ai appris des bribes sur la vie parallèle de ce bon Giorgio, pas la clandestinité de la Résistance, et autres engagements publics ou révélés par lui-même, non, les histoires que l’on tient au chaud sous la couette mollassonne et tiédasse de la mémoire érotique, la plus vivante –car la plus forte, et la plus vaine de toutes – et sans futur. Sur ses histoires d’amour (ni tièdes ni molles, ce sont les souvenirs qui amoindrissent), dont la belle et longue dernière, alors que le rat Alzheimer le détruit peu à peu, fait de Giorgio Bassani l’auteur acide et vif de son propre oubli.

Aurait-il pu oublier (ou se cacher à lui-même ?) cette grossesse imprévue mais qui ne gênait déjà plus son amoureuse, tant elle avait choisi de vivre, sans vraiment y être obligée, dès l’origine, leur liaison dans la plus stricte clandestinité, (1), la clandestinité urbaine et civilisée, un espace du secret qui rappelait à Giorgio (quand il s’en souvenait, de moins en moins, puis plus du tout ) ses propres secrets, et ses propres dangers. Encore une existence sauvée par le mensonge, comme dans la clandestinité à Rome, en 44. ALZHEIMER de l’amour, perte des mémoires sociales, ALZHEIMER, Docteur Folamour .

Si j’écrivais une « note » sur le duplex de SILVIA, ce serait – (et l’Atelier graphique ne chercherait pas beaucoup des illustrations forçant l’étonnement du regard !)

« La qualité du jardin, les zones d’ombre dans les feuillages, les chats dont il faut se méfier, le silence jamais troublé dans cette petite rue très agréable du vieux centre historique, et cette organisation parfaite des deux niveaux. Ici, dans le petite salle de bains, rien n’est vraiment neuf, mais tout est vraiment chic. Depuis le premier, deux gros cercles de verre dépoli insérés dans le plancher permettent de voir le rez-de-chaussée, comme de prendre la lumière, et les volumes sont ainsi augmentés. La décoration, livres, quelques objets revenus de voyages, et l’ensemble des équipements font du «  Jardin Rose » un lieu immédiatement adapté pour un voyageur en solo, ou un couple. A l’arrivée comme au départ, l’hôtesse ne ménage pas ses efforts ni ses sourires pour vous aider à mieux comprendre la très surprenante Ferrare, à en tirer toutes les saveurs, parfois douces-amères, sauf s’il fait grand beau temps et que la brume a été dissipée autour des vélos. Une adresse où les surprises sont toujours bonnes, dont celles du petit déjeuner « maison », et le rapport qualité/prix excellent. La nuit, 100 euros, TTC . Réservation indispensable.»

Ecrire, c’est à cela que Silvia me trouve occupé, au retour, filet à provision portant un contenu invisible enveloppé de journal. On se propose de partager un apéritif. Elle est encore plus impeccable–et ligotée d’étoffes- qu’hier. On s’assied dans le jardin, mais on dirait qu’elle ne tient pas en place, ni à rester ici, dans son espace qu’ont investi, l’un après l’autre, de nombreux « invités» Airbnb, les précédents, deux amies canadiennes ravies et à l’écriture sotte sur le regrettable « livre d’or », encore avant un jeune couple néerlandais, Peter et Maria, ébahis de soleil et de vins et de leurs propres corps nus dans l’ombre du premier étage, fenêtre ouverte sur le jardin désert, encore auparavant, un congrès de joyeux amis en goguette et dûment cravatés, représentants de commerce sans doute, entassés dans le BnB… etc.
Avant d’aller chez Vieux Ghetto (elle vient d’y réserver en passant) Silvia aux vêtures paires se livre à d’étonnants mélanges, on va sûrement être malades si on boit, et d’ailleurs à quoi pourrait-on boire ? Au jardin encore secret dans la maison enfin trouvée de Giorgio Bassani ? Moi, si je m’en émeus, Sylvia s’en fiche un peu. Merci l’alexandrin, ça rassure au passage, diérèse comprise.
Silvia va porter les verres à la cuisine et lorsqu’elle revient, visage soudain rosi par un reflet, je comprends qu’elle n’a plus envie d’attendre. D’ailleurs, si on tarde, dit-elle, Julio ne gardera pas la table sur la terrasse occupant un tiers de la Via Vittoria n° 26. DEHOR ESTIVO, se vante la carte, Chiuso il Lunedi, capitales incluses, OSTERIA del GHETTO. Ainsi sont les usages, en temps de crise, c’est-à-dire de touristes, car, eux au moins, et sont à l’heure ( deux services possibles) et consomment n’importe quoi même à ce prix-là (ici, on a deux cartes, celle d’été, courte et chère, celle d’hiver belle et bon marché : réservée aux Résidents). Après tout, tiens, d’ailleurs, rien n’oblige au ghetto. Les meilleurs restaurants sont dans l’autre moitié de la ville où les plus pauvres touristes ne vont pas le soir, les restaurants chics des hôtels, ou les auberges cossues pour vrais Ferrarais, rien n’oblige si ce n’est l’étrange succession, depuis le début, et comme une promesse faite, de signaux référant à l’histoire juive de Ferrare. Puis, ça se voit, quand on arrive, Silvia compte parmi les habituées.
Sur place, Julio a tenu parole. Il est vrai qu’on n’aime pas décevoir Silvia : pour nous, c’est la table tout près du grand laurier en pot marquant la limite de la terrasse : moins bruyante, moins vite servie aussi, mais on ne manque pas de temps ni de sujets de conversation. On peut parler musées ou jardins. Pour commencer. Parler de Ferrare la souple.

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Didier Jouault pour : YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 77/99, Chapitre 25 – début . L’hôtesse ne ménage pas ses effets. A suivre, si on a encore faim pour secondi piatti, le 22 avril, et aussi pour les images , clins d’oeil en trompe l’œil ou contrepoints sous la contre pointe. Cette fois ,(1) Exposition BOULIES, Montpellier.

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