L’usage n’est plus ( ou presque plus) de griffer quelques phrases élogieuses sur un « livre d’or ». Le site Airbnb invite aux « commentaires » entre loueur et visiteur. Depuis le premier passage dans le « Jardin rose » au pied de la Silvia’s Terrace, jusqu’à ces jours même de retrait et d’absences, les commentaires entre nous deux sont devenus de très épisodiques échanges, parfois par le biais du site, parfois par mel direct. De longs moments de silence, un bouquet de mots, puis de nouveau le silence. Comme une marée, un peu? A deux reprises, j’ai demandé à Silvia son histoire, des nouvelles. Il ne me paraissait pas décent d’achever cette « saison » de YDIT-BLOG – les Italies du Nord puis les jardins de Ferrare- ( et qui pourrait affirmer qu’une autre saison viendra ?) -sans que l’émouvante hôtesse y puisse tenir sa place, sinon sa langue.
En deux parties, versants d’épilogue, voici quelques fragments de l’AFTER FERRARA. Des coupures, et l’orthographe originale des fautes de frappe- à ceci près que certains accents sur voyelles n’existent pas sur mon clavier pour transcrire précisément l’Italien. Rappel : le second séjour à FERRARE se situe fin août.
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30 aout 2019 Lui : Silvia, ton « commentaire » sur Airbnb est trop gentil, je suis confus. Pour moi aussi, ta présence très discrète mais quasi amicale, vraiment précieuse, a fait une belle partie de mon plaisir de FERRARA. Sans évoquer le soir du Vieux Ghetto. Je vais continuer à m’intéresser à la ville, au jardin rose, à toi.
3 sept 2019 Elle : Il mio commento è nato del cuore. Sei stato davvero n cliente fantastico, rispettoso et simpatico. La lingua no chi ha aiutato ma spero davvero di no perditi(…)
5 sept 2019 Lui : Tu as raison, ne nous perdons pas. Tu as vu, parfois, que je me mettais « au travail » sur la petite table du jardin. C’est une sorte de blog, une série de petites histoires sur l’oubli, avec mélange d’images et de textes, j’en ai publié 120 ou 130. Mais Ferrare, Bassani, les rues, toi, les nuits, les shorts à vélo : je vais , je crois, pour tout cela, interrompre mon projet et tenter d’écrire, pour ce blog, un récit-feuilleton autour des mystères de FERRARE, mystérieuse et si visible. Il y aura des ruelles, tes chats, un dîner au Burger, des ducs des guides et des juifs. ET toi qui passe sans rien dire devant des églises fermées. Je reviendrai.
17 sept 2019 Elle : Ciao Didier, scrivio in italiano, sara piu semplice(….)Sarebbe belissimo sapere del tuo blog e poter leggere le tue emozioni in questa città come sarei curiosa di saper questa donna con i suoi gatti ti ha ispirato !(…)E stato davvero un piacere incroaciti nella mia storia(…)Abbracio a te.
22 sept 2019 Lui : A Paris, le retour, le rythme, tout est rapide, tout s’éloigne. Mais le projet de blog est devenu ( en train de devenir) un roman, que je vais écrire d’ici la fin d’année. S’il y a une dame, cela ne sera pas toi, et ce sera un peu SILVIA- dont je ne connais que les brins d’histoire que tu laisses dans ton » livre de présentation » du Bnb : vies ailleurs, retour inattendu à FERRARE. Mais on aimerait en savoir plus! Tu veux bien?
11 oct 2019 Elle : Qui a Ferrara si lavora tanto in questo periodo, ma a breve avro tempo per scriverti con calma e raccontarti qualcosa del mio passato. Oggi piove, mi mettero a preparare un po ‘di biscotti e dolci’, in compagnia del gatti. Un abbraccio sincero(…)
30 novembre 2019 Lui : Alors, toujours des touristes affamés qui supplient l’un de ces fameux gâteaux-maison ? Je ne sais même pas quelle est ton activité- à part tout préparer pour les visiteurs ensuite embrassés. Je veux revenir à Ferrara, et à Vérona que je ne connais toujours pas ! Mais les obligations sont nombreuses, et je m’en suis inventé une autre, la plus lourde : je continue à écrire ce « Roman de Bassani »-et du coup je pense à toi. Je t’embrasse fort.
31 décembre 2019 Lui : Une semaine dans une maison louée en Toscane, dans le Chianti, avec ma famille, ravive des soleils de FERRARA. Je suis en train ( parfois la nuit) de revoir les toutes dernières pages de « Le jardin de Giorgio Bassani ». A toi, vraies bises et forts vœux pour cette 2020 que je t’espère belle, avec des nouvelles provenues du jardin rose, et des rencontres.
11 mars 2020 Elle : Buongiorno Didi, prometto che prima o poi ti mandero il racconto di questa donna e della sua vita. Nel frattempo augurodi cure a te(…)Sarebbe bellissimo poterti abbraccare in futuro. Un abbraccio e grazie ancore delle tue parole, Silvia.
21 mars 2020 Lui : Silvia lointaine. J’espère que tu vas aussi bien que possible malgré les très mauvaises nouvelles provenues de chez toi, ton Italie malmenée ? Et que tes proches sont préservés? Donne de tes nouvelles, je suis inquiet. Ici comme en Italie, tout est en train de se fermer, se replier, s’oublier sur une sorte de silence à la fois libérateur et oppressant. Voyage pour FERRARE et SILVIA ? Ce ne sera pas demain ! Dans la tourmente ( mais nous sommes très privilégiés dans notre grand appartement avec balcons et soleil ), je saisis le vide de la parenthèse pour l’emplir avec mon travail nouveau : je reprends mon roman ( jusqu’à ce jour, les éditeurs l’ont refusé), d’ailleurs à présent tout va devenir différent. Je mes suis lancé dans une « Saison » qui va s’étaler sur 80 ou 90 épisodes ( le roman » Le Jardin de Giorgio Bassani » ce sont 33 chapitres et plus de 270 pages : déraisonnable !)(…)
28 mai 2020 Elle : Ciao Didi, scusami se ti scrivo in italiano e cosi in ritardo ma son momenti molto difficili, penso alla tua richiesta et ti prometto che scrivero di me…Qui il silenzio è quello che hai conosciuto ma tutto attorno è molto triste. Al momento ho perso il lavoro, la primavera che doveva essere piena di nuovi ospiti è finita e io sono molto in difficolta visto che questa era la mia vita, il mio lavoro, le mie emozioni. Posso solo pragare che voi stiate, proteggetevi. (…)Un abbraccio soncero. SILVIA
2 juin 2020 Elle : Je suis née à Ferrare il y a quarante-cinq ans, quelques jours avant Noël. Je ne me plaisais pas à l’école parce que je devais y passer trop de temps. Depuis que j’ai 16 ans, j’ai toujours travaillé, parce que j’aimais pouvoir être indépendante. A 21 ans, j’ai obtenu mon diplôme. Mon père était orphelin de mère et il a vécu pas mal d’années dans la grande maison de la Tante Iride, via Belfiori, où tu as dormi. A sa mort, elle a décidé d’acheter cette maison et de la diviser en quatre appartements. Ma Tante Iride était une femme très forte et vivait seule. Elle avait de nombreuses chambres vacantes. Dans les années 50, elle a loué des chambres à des professeurs de l’université, ou à des étudiantes. Pour que sa maison vide soit toujours pleine de monde. Quand j’étais petite, mon père m’a dit que- plus tard- à mon tour , je deviendrais telle Tante Iride, qui était seule et qui accueillait pour gagner de l’argent les gens qui avaient besoin d’un endroit pour dormir. Tu vois qu’il avait raison.
Ferrare est une belle ville- heureusement plus que d’autres épargnée par le touristes, enfin certains quartiers et pas pendant le festival de musique de rues ! Mais je l’ai quittée sans regrets puis j’ai travaillé dans plusieurs importantes entreprises à Bologne et à Milan.
En 2012, je me suis lassée d’aller au bureau, j’étais fatiguée, impatiente. Je suis alors partie avec l’un de mes amis, et je l’ai aidé à ouvrir un restaurant à Bruxelles. Mais cela a été compliqué, plutôt difficile. Aussi en 2013, je suis revenue à Bologne et j’ai commencé à travailler comme « Chef » dans une auberge du centre-ville.
Tout allait bien, j’étais heureuse, j’avais un petit ami , je venais de trouver mon chat gris ( que tu connais) . Au cours de l’été je suis devenue enceinte, mais j’ai perdu le bébé.
Quelques semaines plus tard, mon père est tombé malade. J’ai tout quitté et pendant trois mois je suis restée à ses côtés à l’hôpital. Il est décédé le 1er novembre 2014. Pour moi, ça a été une période vraiment très très difficile.
Peu de temps après, ma chatte grise a eu six chatons, je n’ai gardé que le roux ( que tu aimais bien), et donné les autres à des amis de Bologne.
Je n’avais pas du tout voulu revenir vivre à Ferrare. Mais maintenant ma mère était seule et je devais aussi m’occuper de la maison de la Via Belfiori, que mon père m’avait laissée. J’ai donc décidé de rentrer chez moi à Ferrare, de quitter Bologne et de mettre les choses d’ici en ordre. Ma mère a 83 ans , elle est forte et conduit toujours la voiture, mais elle vit seule, elle a besoin de beaucoup de compagnie, ce qui fait que je traverse souvent la ville à pied pour la voir. On a cru un moment qu’elle avait peut-être des symptômes d’Alzheimer, mais non. Juste c’est une vieille dame et qui oublie.
Cela ne m’a pas du tout été facile de retourner dans cette ville, tu comprends bien pourquoi, même si tu es tombé comme amoureux d’elle. J’ai pensé que si je ne pouvais plus voyager comme je l’ai beaucoup fait, je pouvais au moins ouvrir un BnB pour continuer à voir des gens qui venaient du monde entier ou presque.
Accueillir, c’est prendre soin des gens, des lieux, des choses. Changer laver le linge, Nettoyage, fuite, réparation, peinture, réparation, gâteaux , courses, réparation…Dans les jours tranquilles, la meilleure chose à faire est de profiter de votre temps libre pour quelques corvées en attendant les prochains clients, et de lire, beaucoup lire. C’est un effort, mais très agréable. Faire ces choses avec amour, voici ma recette secrète de « chef » de mon Bnb, afin que chaque invité se sente comme chez lui un jour de fête. J’ai toujours aimé rendre les gens heureux, leur faire leur plaisir. Parfois, je m’en néglige un peu, mais j’aime m’entourer de sourires contents.
J’aime cuisiner, construire, meubler avec des objets « chinés », modifier le décor, recomposer un peu l’intérieur. Donc ici, Via Belfiore, j’ai crée mon propre petit univers dans lequel j’accueille pour le plaisir les clients venus de loin( ou pas si loin, comme toi) et j’écoute les histoires de vies lointaines »
15 juin 2020 Lui : Silvia, comme vous, en France nous retrouvons enfin la jouissance de l’espace ( un peu) et le pouvoir de choisir ( un peu), mais toujours impossible d’aller à FERRARE voir la ville et sa Silvia, deux perpétuelles inconnues. Maintenant, je vais commencer la partie de mon « blog » qui se passe à FERRARE (enfin arrivant à FERRARE par Modène et Mantoue, qui sont en rapport avec la famille d’Este, Bassani, la communauté juive). Puisque toi et ton jardin allez tenir une place importante, je voudrais que tu m’envoies des photos de toi, qui seront de moments joyeux ou attendris de mon blog, des photos dans la ville, dans le jardin, chez toi, spontanées ou posées. Tu veux bien ?
Si oui : champagne !(…)
17 juin 2020 Elle : Ciao Didi, il tuo mesaggio mi ha comosso, bello saper che sei li e mi pensi…Anche io ho bevotu un calice di champagne pensando a te, felice che tutto stia passando(…)He avuto momenti difficili e tanti pensieri. Sei nel mio cuore, il tuo soggiorno non lo dimentichero mai e mi spiace solo que non ci siamo parlati come avremmo voluto. Ti ho scritto une mail raccontando di me(…)Mi piace saper che parlerai di me nel tuo blog. Mi fa sentire viva. Ci, ritroveremo, ne sono certa. Ti abbaccio. Silvia di Ferrara.
5 juillet 2020 Lui : D’abord, chère Silvia, je suis très content que tu aies pu échapper à ce virus, et je suis aussi très triste des moments si difficiles que tu as dû vivre, c’est vrai que le jardin rose ( de tes appartements je n’ai connu que celui-là) t’occupait beaucoup mais donnait aussi la joie de belles rencontres ( comme la nôtre!). Je voudrais te dire que je te suis très reconnaissant de ta fidélité lointaine pour le « vieux Français » que je suis, et aussi de cette série de photos, qui disent beaucoup de toi, de différentes façons, merci, merci. J’ai compris : le jardin rose, à Ferrare ne sera plus qu’un souvenir, mais bien entendu avoir trouvé des locataires « à l’année » au lieu de touristes Bnb pour tes lieux permet au moins d’éviter le désastre économique. J’aimerai ( j’espère que Google Trad fait la différence entre futur et conditionnel français…) j’aimerai cependant revenir à FERRARE, pour la ville et pour te voir. Je me dis que la ville, fatiguée, doit être jolie en cette saison sans presque personne ?(…)

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Didier Jouault pour : Ydit-suit Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 96/99. Après la fin du récit, EPILOGUE/1 : Silvia de loin, première partie. A suivre, ça sent la fin.
Elle parcourt le silence au milieu d’autres passantes, elles aussi très droites dans leur nudité pâle, de formes sombres soutachées aux aisselles et au sexe –chacune ses points.

Abandonner les grimaces d’acteur malhabile.



Plus tard, jour et lui-même levés, face au miroir pour le rasage, le narrateur ( et peut-être aussi les immortels vieillards regardeurs du temps ?) le narrateur impassible ( et impossible) 
Au moins aurait-elle pu garder un string de dentelle noire. Celui abandonné sur un banc, à droite, près d’une culotte blanche, quand on pénètre dans le jardin de la maison de Giorgio Bassani ?



petits agacements et vraie compétition pour la conservation sinon du Vieux, au moins de ses traces, honneur (?) à sauver, ou profits (?) a prévoir, on ne sait. 

Pour Silvia qui ne l’a pas lue, il parcourt la trame narrative et les enjeux de la nouvelle écrite par Bassani : » 
pour lire l’avenir dans les lignes d’un horizon d’avril sur les détours de la Mura. Ensuite : l’épidémie.
Dans FERRARE l’énigmatique, où le narrateur passe lui aussi à l’état d’ombre presque morte…

33 B rue Belflori, FERRARA. 









Tout au long du récit, vont apparaître, de plus en plus présents, des anciens fascistes, des « barbes » (barbe et bonnet noir, les marques du squadristi, le fasciste militant), fantômes bien en chair parmi lesquels on verrait presque Italo Balbo, le plus fasciste des fascistes ferrarais, figure du quartier. On voit aussi, très fréquentes à l’époque déjà, de remarquables-et désirables (c’est Bassani qui le sous-entend) jeunes filles à vélo, on suppose qu’elles n’ont pas de shorts, encore que l’après-guerre s’habille soudain court, et que leurs fesses (rondes comme les pavés à Ferrare, mais ici on semble aller à la recherche du reproche ?) ne tendent pas le tissu dans le faux plat de la rue Mazzini, faut voir, l’étoffe de guerre de guère étoffe la touffe.




Aux tables, nappées de frais, trois ou quatre hommes seuls, est-ce ici l’entracte vide et simple d’attente de tous les retours, de mission, d’age, de famille, de correspondance sous les vents contraires de tous les avions?
J’ai commis une faute, mais je ne sais pas du tout laquelle ( état banal), j’ai honte. Je monte en voiture, agrippe au collet ce pauvre Georges B ( ou Georges P?, prononciations voisines, sourde ou sonore) , et tout le monde estime que je suis un peu trop nerveux, dans l’Agence. A l’arrivée, on me repousse de chaque salle où d’autres sont réunis, travaillant ou mangeant des sandwiches au cochon. Rejeté de partout (il y a de nombreux groupes, surtout des jeunots) je reste dans le couloir, où j’assiste à des entrées ou sorties de salles, très étonnantes : « -Qui frappe ici ainsi ?- C’est un chevalier qui cherche sa lumière ! ». Un homme d’aspect vénérable sort, portant de la main gauche une épée brandie devant lui, bien dressée, et me demande pourquoi je ne cherche pas l’amélioration matérielle et morale de l’humanité, moi aussi ?
Me prenant par sa main droite, il m’introduit dans une pièce sombre, où trois hommes sont assis à une table, tel un tribunal. Ils parlent en chœur et me demandent sans attendre ni ménagements « où en est ce foutu de nom de dieu de rapport, on va quand même pas le faire nous-mêmes, ce rapport ou le déterrer du jardin avec nos griffes de jeunes loups, ce rapport ? Tu es parti là-bas pour écrire, pas pour rêver que tu marchais sur les eaux, le désert, les nuages, c’est-à-dire le balcon de la Silvia »
Reste à grignoter le récit.
là bas, dans le jardin rose de SILVIA, dans ma FERRARE, c’est NERO le Guide qui arrive.






Finalement je ne prends pas la direction de ce jardin-là.
rêver, passe encore, mais décrire à cet âge ? On n’y résiste pas.
Des Ferraraises amputées de leur vélo se vengent du soleil.
Déjà dit, devant ces corps qui font le tour (9 km, 10 km ? Je dois vérifier le chiffre pour le rapport) de la ville au-dessus de la ville : Ferrare est son enceinte, comme une matrone qui accoucherait d’un souvenir sale que sa propre mémoire enclot dans un ventre distendu, les muscles sont trop faibles, il faut y aller au forceps, et les souvenirs viennent au jour avec des bosses et des bleus.

« Une Nuit de 43 ». Celle-là.
Elle ne se montre pas. Faisait-elle la sieste au soleil ? Ecrivait sur le Livre d’Or avec de l’encre rouge soulignée de Bleu Klein ? Se prenait-elle pour Bardot dans « Le Mépris », allongée sur le ventre et sur la terrasse? « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? ». Personne pour répondre, même pas Michel Piccoli ?

Si donc- je ne retournerai plus jamais à Ferrare- malgré les désirs de récits pour ceux de l’Agence ?

Ensuite, ça s’est plutôt gâté, comme toujours avec cette goûteuse famille.
Le prix, que je demande par pure curiosité sociologique, est carrément fixé en dollars saoudiens.
Pourquoi hésiter à dépenser puisqu’on est ici?
Le galeriste me nourrit de ses œuvres contemporaines comme l’empereur nourrit son gladiateur.
La proposition me laisse incertain, jusqu’à ce que le galeriste décrive un moment de cérémonies rituelles anciennes, avec son empathique gestuelle : « Le bientôt initié ne voit rien, décrit-il, puis on retire le bonnet, le tissu, la cagoule de lin blanc, peu importe, cela qui couvrait ses yeux. Il retrouve la lumière, et il a face à lui les Anciens de la Société, silencieux, presque menaçants, tous armés. Il s’étonne : pourquoi les armes ? Mais il n’a pas encore le droit de parler.
Symbole fort, ajoute le beau-frère, mais ça va, moi dans le miroir mon ennemi, moi-même à moi-même me découvrant mon pire adversaire, j’avais compris, merci, bien que « le Vieux Français » je sois.
Superbe ( et coûteuse ! ) idée. Ironiquement, je vais me faire offrir l’œuvre par ceux de l’Agence, cadeau de départ définitif, on ne lésine pas…Bien entendu, pas de cadre. Notre accord sur le prix n’est pas si facile. Même si je connais les tarifs en usage dans ce genre d’espace, on ne discute pas, c’est de l’Art Contemporain, du fait sur mesure, de la pure intensité d’artiste en vif, il ne faut pourtant pas me prendre pour un Anglais qu’émoustille Erika au point de vendre le talent au prix de la Maserati ( – la série de quatre photos de couloir à 20.000 dans la galerie de Mantoue, on s’en souvient ?).
Ici, dans cette portion aérée, rectiligne, arborescente, plantées de nombreux palais et d’agréables parcs, des deux cimetières, le chrétien et l’hébraïque, et de jardins qui ne furent jamais en réalité le territoire des Finzi-Contini , le visiteur marche dans une autre Ferrare, confortable et un peu pédante, cossue et un peu morte, artistique et un peu désuète. Bassinienne,en somme.






Deux canapés de cuir grège cossu ferment les deux autres angles de la pièce, non pas posés contre le mur, mais assez distants pour permettre, derrière eux, le passage du visiteur, présumé acheteur, qui – s’approchant, constate que les piles de livres d’art ne sont pas en vente à l’unité mais forment chacune d’entre elles une œuvre à part, une pile d’apparence badine cependant détournée par Sarah Berstein : collages, découpes de reliures dans les angles, caviardages de titres, introduction d’œuvres discordantes, telle une édition viennoise de « Histoire de l’œil » au titre très ironique, dans la série « Regards d’Aujourd’hui » – majuscules en enluminures.











San
Un léger malaise, étourdissement passager, impression de vide, allais-je m’agenouiller devant la pile de biographies comme il y a peu de temps devant le muret rue des martyrs ? Ferrare connait une chaleur de cauchemar ou de procession. La nuit a été trop courte, une fatigue surgit. Le temps s’écoulant, il n’est pas impossible que je confonde un peu les jours, les églises, les rumeurs. Que je m’invente des récits, des apparitions.
La Secrétaire du Club de Tennis Circolo Marfisa a (haha, hiatus) bien observé ma demande d’adhésion, et les photocopies des documents déposés en retournant rapidement au Club.
c’est 50% de plus pour les non-Régionaux, j’ai presqu’envie de questionner si c’est encore 50% de plus pour ceux de la communauté, mais surtout, si elle a bien compris, le contrat et la carte ne seront pas à mon vrai nom, mais à un autre nom, qui est mon pseudo, mon identité d’usage et de plume, reconnu comme tel, alors elle veut bien? D’accord, je ne serai pas le premier à préférer l’incognito, pourvu que le virement trimestriel soit en place au vrai nom, mais alors il faudrait un document expliquant pourquoi le pseudonyme et si on peut avoir une autorité qui le garantit comme authentique ?
Pas de tarif Sénior ? Même si j’aime la provocation du double nom qui me sert parfois pour des publications hors métier, je dois avouer que ma demande complique l’adhésion. Amusé, je retourne le mel en proposant pour le nom pour l’adhérent : GIORGIO BASSANI. Pour l’âge, ça peut coller 
Continuer sur l’étonnante difficulté du cheminement jusqu’à la maison, dont Giorgio Bassani s’est pourtant échappé à temps, prenant le tout dernier train pour Rome le 6 décembre 43, avec une part de sa famille, évitant ainsi la grande rafle.
il poursuit l’instruction : « C’est en 1938 que les lois raciales sont votées, parce que Rome a besoin d’offrir des garanties à Berlin, certes, mais aussi- à en croire l’historienne –parce que les tensions internationales, guerre d’Espagne, épisode récent du Front populaire, conduisent le régime fasciste à produire une figure forte de « l’Ennemi », un contre-type de « l’Homme nouveau ». Or, en Italie, tous les opposants politiques – communistes, syndicalistes, etc.- sont déjà en prison, ou en résidence surveillée dans les îles. En tout cas privés de leur métier, donc de toute présence sociale. La victime facile à désigner, dans ce pays où la dictature a transigé avec la papauté, la victime encore en réserve c’est la communauté juive, celle qui n’a pas été inquiétée car non opposante au régime. Bassani souvent l’observa : elle transige, la communauté, qui n’apprécie pas trop le désordre. »
Mais la brume légère produite par un début d’ivresse (tout s’explique) aurait conduit la serveuse, toujours la même, impeccable dans les ajustements noirs d’étoffes, a savoir s’il allait bien ? NERO ? Allo Néro ? S’il avait besoin de quelque chose ?
J’ai aussi en mémoire l’école juive où enseigna BASSANI, 
Un « diable » ( !) le précède, obliquement chargé de bières, et bousculé par ces imbattables pierres rondes du pavé, signature de Ferrera. Il entrouvre la porte si délabrée de l’ex-synagogue abandonnée depuis 75 ans, et entreprend de répartir son chargement entre la réserve du bar, et un cellier clandestin qui apparaît, brumeux et gris, sous une ampoule accrochée à une poutre portant des caractères hébreux, dans ce qui fut le vestibule de la synagogue.
Cellier clandestin. Dépôt volé. Encore une fois l’espace accaparé…
» Aryanisation » a-t-on dit en France.

Approchant davantage, au point de pénétrer une minute à l’intérieur autrement que du regard, j’essaie des photos du dedans, les volant à la volée. Le jeune homme joue au livreur sympathique- modèle depuis démultiplié par nos usages de « confinés » consommateurs. Lors de son dernier, sans doute, aller-retour, il prend tout son temps, écarte la porte au plus qu’il le peut, s’efface presque pour me laisser photographier. 
Font chier, ont toujours fait chier d’une manière ou d’une autre, 


« Toujours Bassani, encore Le Roman de Ferrare, dit-elle, grognon, yeux au ciel. Je me demande comment on peut encore lire Bassani ? Ses descriptions ringardes, son récit étiré comme un bout de guimauve vanille, vous ne trouvez pas ? Ses rebondissements différés mais téléphonés, les héros si tellement héroïques et caricatures, qui se cherchent des raisons de parler comme une vieille guenon poursuit ses puces et ne les trouve pas, et surtout, alors là, vraiment,
par-dessus tout, les bordées de la bonne conscience en fer blanc, ceinture et bretelle, pontifiant garanti Résistance et judéité, tout le blabla sur les bourgeois juifs et les fascistes, les faux semblants de la vérité vraie à la dimension de l’immense Bassani, ça fatigue, pas vous ?.. »

On se traiterait de coquins, de fiéffés, de félins, de Scapin, de t’exagères pas quand même un peu, ça c’est plutôt du Pasolini, on marcherait, on irait voir les ombres mobiles de La Mura, on demanderait Tu reviens souvent à Ferrare? On répondrait que jusqu’à présent pas beaucoup, mais tout peut changer, on boirait au retour du lambrusco glacé à la terrasse du Roma qui allait fermer ?


De toute façon, écrivait le bon vieil Emmanuel Kant, si tu connais pas l’autre, tu connaîtras encore moins ta propre conscience, donc démène-toi, laisse tomber l’urgence, regarde juste le film intérieur. Ou était-ce Rank ?
Dans ce jour lent, j’ai le sentiment que tout se décline par deux. Reste de vin au Vieux Ghetto ?
Le bruit du temps, 2021)

Je m’approche, la mine la plus paisible et intéressée qu’on peut. Demande si : c’est ouvert ? Il interrompt son appel au smartphone : nettement, non. Il me sourit comme ferait la vieille gardienne du cimetière hébraïque : » pas de kippa ? » . Ému par le ratage que je pressens j’insiste. On voit qu’il peut s’irriter, décider de ne pas comprendre, faire mine de s’indigner, d’appeler les carabinieri, le rabbin, les Francs-Maçons de Ferrare, les fantômes des fascistes, d’arrêter des vélos,
mort subite. Pour longtemps( et ma vie est désormais brève) la synagogue, en travaux depuis sept ans, sera close à l’incroyant que je suis. Lors du précédent séjour à Ferrare, le cimetière juif s’était refusé, et pourtant cette fois j’y ai passé deux heures. Espérons, espérons, espérons,
Plaque usée ; toute en majuscules d’un graveur peu adroit mais attentif.
Ils ont eu de ces fous rires de jeunes gens dont les parents ont payé le dîner avant de partir en week-end à La Baule.
En vérité pour continuer leur manigance, ça se voit que c’est très goûteux, on a compris où ça risquerait de conduire, s’ils ne veillaient pas sur eux-mêmes, et chacun sur soi, comme une duègne sur son Infante. Leur sourire n’est pas une offense aux fantômes du ghetto : depuis toujours les chants et les danses des Séfarades ont empli la synagogue d’ici, ou les heures de prière de grands airs de fête, non, Mangeclous ?

On traverse des pénombres, les lampadaires sont eux aussi en week-end à La Baule, peut-être ? 
Mais la serveuse Julia ne tourne pas à droite rue Belfiori, et ne passe donc pas devant le jardin rose.
ovale des grappes au sein de la vigne, ovale des œufs durs doucement alignés naguère sur les comptoirs en zinc des bistrots, et un ballon de côtes, Patron, et tant d’ovales figurant un sexe sommaire, tel que dessiné par des artistes prébubères d’avant le porno, y compris sur les panneaux signalétiques prétendant diriger vers la maison de Bassani…
C’est un choix radicalement opposé au verbiage amoureux, tout bâti de pratique phatique sinon déjà phallique, certes, ça tombe bien, on n’est pas là pour ça. Notice ? Encore ? On va finir par se lasser… ? Allons-y, mais une brève cette fois, juste pour l’encadré de la note : » Étoiles dans l’assiette«



profitant du délai pris par le partenaire de jeu afin de rédiger son message, on n’a pas tant de doigts pour tant de plaisirs simultanés, anchois et clavier. Ils ajoutent la mimique, grimaces et gestes, pour souligner : 
A Mantoue, les gâteaux à 2 euros, près de la place aux Erbes, je m’en souviens. A l’intérieur de quelques volumes, les marque-pages sont faits de cartes postales, de cartons d’invitation à des vernissages, même deux factures de librairie. Plusieurs photos, que je veille à ne pas déplacer après les avoir regardées. Aucune d’entre elles ne monte Silvia, ce qui recule encore le moment d’apprendre quoi que ce soit sur elle – dans la mesure où une photo exprime autre chose que les intentions du photographe.

Bref, on ne voit quasiment rien sauf l’homme, et tout le reste doit s’imaginer à partir d’indices, on croirait un bon roman XXème. Ce qui frappe : les cernes profonds, l’épaisseur de longs sourcils, la moustache dense descendue jusqu’en bas de joues et- plus que tout ça –la masse épaisse de cheveux très frisés, extrêmement blancs, formés en une sorte de boule ronde autour du crâne lisse en son centre, tonsuré par le temps.


(1), la clandestinité urbaine et civilisée, un espace du secret qui rappelait à Giorgio (quand il s’en souvenait, de moins en moins, puis plus du tout ) ses propres secrets, et ses propres dangers. Encore une existence sauvée par le mensonge, comme dans la clandestinité à Rome, en 44. ALZHEIMER de l’amour, perte des mémoires sociales, ALZHEIMER, Docteur Folamour .

encore avant un jeune couple néerlandais, Peter et Maria, ébahis de soleil et de vins et de leurs propres corps nus dans l’ombre du premier étage,
représentants de commerce sans doute, entassés dans le BnB… etc.
Au jardin encore secret dans la maison enfin trouvée de Giorgio Bassani ? Moi, si je m’en émeus, Sylvia s’en fiche un peu. Merci l’alexandrin, ça rassure au passage, diérèse comprise.
