YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 6/99, Chapitre 2 – début. Je lui raconte que j’envoie des images.

Chapitre 2

Je lui raconte que j’envoie des images

J’avais dormi mal, cette fois-là aussi, trop peu de temps, nu dans la pièce du haut, fenêtres ouvertes sur le silence noir du jardin au 33B Belfiori, dont la forme triangulaire apparaissait plus nettement sous l’éclat des éclairs.


Levé tôt pour le deuxième jour, je trempais le Doliprane dans le café très noir. Tout avait déjà séché, les chats dormaient à leur place, je leur disais que j’allais sans doute tomber amoureux de Ferrare. Ils s’en foutaient félinement, ils avaient l’habitude des coups de foudre. De la terrasse au deuxième étage parvenaient de menus bruits : Silvia déjeunait, je ne voyais rien d’elle, comment s’habillait-elle au matin, l’été ? Je ne m’asseyais jamais longtemps aux balcons.

Tentative ratée ( à mon age ! ) d’imiter chez Silvia le mannequin au balcon de la rue Mazzini !
mannequin au balcon rue Mazzini


J’avais mis le bermuda bleu-nuit aux poches nombreuses, que j’avais emplies de carnets, appareil photo, guide, IPhone. Je faisais mon Sylvain Tesson des rues vides, mon Jean Paul Kaufmann errant dans les pinèdes, mon Lanzmann au Tibet (qui s’en souvient à part moi, de ce Lanzmann là ?). Ridicule dans mon déguisement, trop bien chaussé bien gargarisé, mon BCBG à moi, j’arpentais les clôtures. Un rien ( l’ombre d’une passante ? Un rêve monastique ?) me faisait tourner casaque

Porte des Anges, La Mura en N et B


Avait commencé une longue et presque minutieuse marche dans le quartier ancien. Le plan de Silvia connaissait la douleur de la pliure, lui aussi devenait idéal. Je franchissais La Mura par l’une des rares portes, et parcourais l’herbe haute bordant le cheminement tracé à la place des anciennes douves, au pied de l’entassement pierre et briques rousses.Comme partout, terre sèche et pelouse, le vert et le roux, cette étrange collusion de couleurs contradictoires mais qui décrivent l’unité d’un travail d’époque. Parfois haute, ailleurs presque disparue, La Mura sait tracer l’intermittence.

La Mura, toujours la même, toujours une autre

En haut de la muraille, c’est une large promenade bordée de tilleuls à fortes odeurs, dès le matin, et par endroit massivement écrasée d’arbustes. Dans son « Roman de Ferrare » que je n’avais pas encore lu, Bassani décrit les heures cachées des amoureux, dans les ombres et sur les bancs, avant-guerre, puis la nudité accablée de la promenade, quand les hivers et la guerre ont envoyé vers les cheminées chacun des arbres présents à l’époque.

Tout a repoussé, depuis, comme des cheveux sur la tête d’une femme tondue, aurait pu écrire notre Giorgio, s’il avait été vulgaire, s’il avait davantage suivi les jolis épisodes virils de la Libération en France, qui ont été pas mal dans le genre Société du Spectacle.

…une véritable promenade

Au dessus de cette large Mura…


J’avais saisi l’occasion d’une pente douce (on me reconnaissait bien là) qui joignait le chemin de douves au sommet de La Mura, ne cherchant rien, qu’une terrasse pour un ristreto, j’avais remarqué la bâtisse très contemporaine du musée M.E.I.S., Museo Nazionale dell’Ebraismo Ialiano e della Shoah que précédaient – au-delà d’une forte grille – une installation d’art non moins contemporain, des taillis fleuris plantés strictement, des bancs.


Les livres brulés ne sont pas toujours en cendres

Une première ligne de vieux bâtiments, austère, tapie au milieu des barreaux, coupait en partie le regard. Le portail, aussi peu avenant, ouvrait avec prudence sur le hall. Un garde armé m’y surveillait, la méfiance atténuée par le gris de mes cheveux et mon allure de Indiana Jones perdu à la descente de son Oui-Bus, même pas une carte «  avantages sénior » planquée dans la poche-poitrine. Juste occupé à radiographier le souvenir.

visiter : parfois, se radiographier les émotions


Ici, la visite commençait par des photos de l’ancienne prison, qui avait précédé le musée sur les lieux. Dans l’une de ses nouvelles, que je n’avais pas encore lue non plus, Giorgio Bassani fait allusion à la maison d’arrêts de la rue Piangipana. Il y a vécu lui-même, à l’intérieur d’une cellule. Action antifasciste. L’époque ne rigolait pas.


Mais je ne savais rien encore des inquiétantes étrangetés de la ville, décrites par Bassani. Ici, par des panneaux pour écoliers, j’apprends comment un rusé duc de Ferrare, toute fin XVème, attire dans la cité ceux qui le veulent parmi les juifs tout juste expulsés d’Espagne, entre deux et trois mille, nombre considérable pour la population de ce temps . C’est un accueil bras ouverts, libertés publiques et de culte, pas même un ghetto avec ce que cela suppose d’enclos, de fermeture, de murs en pierre et dans les mœurs : à la place on circule, on monétise, on commerce, on soigne et on change, on parle et on chante, le rabbin marche dans toutes les rues, – quitte à, on s’en doutait, à ce qu’à présent prospères et paisibles, on ne puisse hésiter à offrir une puissante aide, sonnante et dite spontanée, en cas de besoin, et les ducs, c’est connu, c’est pas les besoins qui leur manquent le plus. Les nouveaux venus s’installent dans le quartier ancien, y ajoutent des rues, des boutiques, des passages plutôt discrets. Un quartier naît vite, libre et authentiquement juif. C’est FERRARE seizième. La Mura protège. Au fond, c’est aussi- avec les vélos- l’un des personnages du Roman de Ferrare.

____________________________________________________________

Didier Jouault, pour YDIT-suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 6/99, Chapitre 2 – début. Je lui raconte que j’envoie des images. A suivre.Si on a du temps. Mais on en trouve.

Par défaut

YDIT Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 5/99, Chapitre 1 – fin.

Les Ferrarais ont dépouillé leurs habits de silhouettes et peuplent à nouveau les rues, en particulier dans le centre ancien que je regagne à marche rapide, comme si les bruits de tennis et les cliquetis d’aiguilles à coudre avaient ouvert mon appétit de présences réelles. J’ai sommeil, je m’assieds à la première terrasse, pour un yaourt glacé, puis je regarde autour de moi. Ici, c’est l’un des axes de passage, les touristes avancent précipités, les jeunes filles de Ferrare posent lentement leurs pieds sur les pavés, soucieuses de ménager leurs effets, parmi lesquels la tension d’étoffe du mini short semble tenir une place très prioritaire, pour celles- majoritaires- qui vont et viennent en vélo. De quoi faire de la bicyclette un personnage de roman. La yaourterie se situe, je n’y ai pas pris garde, rue Mazzini, face à la façade vieillie de la synagogue ancienne. Je me lève pour voir de plus près une plaque elle aussi ancienne fixée à droite du portail, fermé – pour longtemps car une affichette trilingue annonce que le lieu est en réparation « à partir du tremblement de terre de 2012 ».

Gravés dans le marbre, les noms des Ferrarais de la communauté juive déportés en 43. Une autre plaque, de l’autre côté, rappelle les évènements, le nombre total des exterminations. La découverte me bouleverse. Je marchais en touriste entre les fantômes, et je l’ignorais. Je fais des photos, les envoie à Mark, Sergi, et puis à Cécile. Je pourrais sentir un peu de gêne, à faire le paparazzi des morts, mais personne ne regarde et la patronne des yaourts bulgares a débarrassé sans même voir que je suis resté tout proche. Invisible, moi aussi.

Cependant, tous les noms du roman comme tous les noms de l’histoire sont regroupés ici, comme si quelques poignées de graine suffisaient à contenir la moisson, ou si quelques lignes d’une main crispée permettaient de fermer les avenirs. Dans le silence du marbre et les passages bruyants des vélos, quelques noms disent pour toujours le jamais de l‘absence, entre les éclats vifs des cuisses nues, sur trop de bicyclettes.

Maintenant, j’ai pris du recul pour une photo de portions élargies de la rue Mazzini, et trois filles encore en short, l’un aux couleurs du drapeau américain dont les étoiles sont ironiquement placées, se sont arrêtés devant la porte. Elles ignorent que le portail ne s’ouvre plus. Et aussi sur quelles fins sans nom se sont ouverts les vantaux pour abreuver les camions gris-verts des nazis, ce jour de 43. Elles échangent des paroles très vives, à propos de textos qu’une ou l’autre est en train de recevoir.
Pour des amis lointains voici qu’elles posent devant la façade, envoient des selfies jugés avantageux, sourires gracieux en gros plan, cambrures démesurées. Elles se prêtent les écrans de leurs smartphones, ricanent, se gaussent, renouvellent images et envois pour d’inconnus mais lourdement présents destinataires, aguicheuses et joyeuses. On peut imaginer le trouble niais et satisfait des garçons qui reçoivent ça. Le soleil a tourné, l’ombre atteint le façade de la synagogue, les selfeuses partent au milieu de leurs shorts et de l’indifférence. Pour cette première découverte de Ferrare, il y a deux mois, j’avais alors commencé une lente mais précise déambulation au cœur de l’ancien quartier médiéval, en fait l’essentiel du ghetto, son cœur jamais privé des irrigations de la mémoire que sont les remords.

On s’y perd, et le plan de ville offert par Silvia était imprimé sur du papier très friable. Plusieurs plis, et il se déchirait en morceaux d’un puzzle vite indéchiffrable, bien que la géométrie de la ville soit simpliste, un pentagone irrégulier mais net, tracé par la ligne quasiment ininterrompue des lourds remparts, espace scindé en deux, d’une part les entrelacs très illisibles des vieux quartiers, depuis l’origine romaine, d’autre part les vastes espaces ouverts, qu’organisent des avenues rectilignes, les ‘Extensions’ de la Renaissance, loties sur champs, marais, pâtures. Au centre, le château et la cathédrale, deux noyaux de la cellule, les nerfs du pouvoir et les synapses de l’esprit.

La chair sans lieu- car il et sans feu ni lieu par destination- c’est le peuple consommé pour bâtir. Et deux places qui s’enchainent pour former une apparence d’unité. Là, pendant leurs soirs d’été, se rencontrent les vieux qui stagnent en buvant du vin et les filles qui rodent en buvant des Spritz, ou en téléphonant à vélo, ou courant dans la ville nouvelle de la Renaissance. Au-delà de « La Mura », la ville-banlieue, les villes modernes, mais récentes, autrement dit : rien. Sauf une surprenante réinvention de la muraille en espace-promenade, au pied, au-dessus, vers les buissons et taillis du glacis ancien.

Toute histoire née ici, et par conséquence tout récit, s’insère dans ce plan trop net pour être honnête, ce pentagone découpé en deux, comme si la ville était un décor, un tableau de Chirico, une invention d’écrivain sud-américain des années soixante.
Ce soir-là, premier soir de premier passage, retrouvant avec soulagement le dupleix de Silvia loué rue Belfiori, et sa grille interdisant l’invasion des chats, comme pour éprouver la résistance du réel, j’avais improvisé un repas au jardin, linguine, tomates, salade, prosecco blanc dry. Après le dépliement des mèls, j’avais dicté debout des notes sur la journée, ce sont elles dont je me sers à présent, à défaut de rédiger alors le rapport de visite que d’ailleurs personne n’avait explicitement commandé. Ensuite, à la petite table rose, écouteurs dans les oreilles, j’avais lentement dîné de peu, mélange arrosé d’huile d’olive trouvée dans la cuisine et de verres bien secs de prosecco entre temps glacé au freezer, pardon, j’ai honte, mais après tout ce n’est qu’une piquette pétillante. Les messages de Paris, famille , amis, Agence, Cécile, Sergi, Mark n’exigeaient pas de réponse. J’avais trié d’un doigt pâteux quelques photos numériques, pour mon blog à diffusion restreinte. Je m’efforçais de le rédiger avec une régularité de pompier à l’entrainement, de plus en plus davantage par devoir de continuité que par plaisir de commencer, ça se mettait à ressembler à la vie banale, tout comme ce voyage.

Peu à peu, vidant à demi la bouteille, j’avais su que j’avais probablement trop bu, mais que c’était agréable, paisible, sans conséquence.
Je pouvais me sentir abrité par les feuillages du jardin, puis le portail en lourd métal, puis le fouillis des ruelles et, plus loin, La Mura. Je ne connaissais personne avec qui partager le bien-être autrement que par la constante et générale inutilité des mots. Je regardais mon jardin rose de haut. Je m’habituais.
Ensuite, j’avais voulu marcher dans les rues sombres du vieux Ferrare, gravir les terre-pleins qui relient les vias périphériques aux talus de terre tassée formant la partie inférieure de La Mura, la plus vertigineuse, la Mura de notte.

Mais un orage volumineux et bruyant pour rien m’en avait empêché. J’avais regagné le jardin trempé, (et même : j’avais regagné, trempé, le jardin) et je n’avais de nouveau croisé personne, ni logeuse ni chat.
Ainsi vont les nuits des voyageurs.

_______________________________________________________________

Didier Jouault pour YDIT-Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 5/99, Chapitre 1 – fin. A SUIVRE _________________________________________________________________

Par défaut

YDIT- Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 4/99, Chapitre 1 – milieu.

Avec Silvia, nous avions très vite découvert nos intérêts communs et aussi la quasi impossibilité de les partager, sauf dans notre langage à couleurs multiples : mon Italien mutilé de guère de vocabulaire, son Français datant de la Renaissance, notre Anglais barbare, et donc malentendus ramassés à la pelle, à la fois probables et acceptés, peut-être au fond la véritable condition d’un échange gratuit ? Peindre de mots la fissure du dialogue?


Elle m’avait rapidement conseillé le monastère (pour la paix de la pause), des musées (qu’elle croyait ouverts), les fameux remparts enclosant la ville dans son espace de la Renaissance. Mais tout ce qu’elle m’avait envoyé voir était chuiso/chiusa/chiuso: le monastère est en restauration provisoire pour quatre saisons ( à cause d’un prêtre roux?), la cathédrale se fige en travaux pour dix ans, depuis le « séisme de 2012 », que n’évoquait pas non plus ma version (à réviser, mais je suis précisément là pour ça) du guide français, consulté avant le départ. Toutes ces clôtures, j’aurais dû me méfier des annonces de Silvia. Mais je fais confiance à tout le monde.Quelle bêtise.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est le-monastc3a8re-est-fermc3a9-c3a0-triple-tour-2.jpg


Au début de juillet, ma façon de venir à Ferrare n’avait pas de raison propre, ou même pas de raison du tout, et comme aurait dit Aristote dans un fragment perdu de son «  Banquet, Saison 3 Épisode 5 » : « On n’a pas de mal à se mettre au lit même sans motif avouable, mais le sage reconnaît que c’est encore mieux si on le fait pour le bon motif, surtout à l’heure des agapes ». C’est un jeu de vieux potache parmi les collègues voyageurs de l’Agence : fausses citations; Sergi ( aussi Sergio) est l’un des meilleurs.
Ferrare, c’était une pure logique du parcours : un périple dans plusieurs cités-états de la Renaissance, d’abord guidé par l’habitude de rédiger des rapports sur les gens et leur lieux, par exemple Stendhal à Parme, Saint Antoine à Padoue, ce benêt galant de François 1er à Milan, l’alcoolo d’Ernest au Harris bar de Venise, par exemple. Et ce qu’ils mangent, où ils dorment, ce qu’ils visitent.Cécile me disait souvent que c’était du pur alimentaire. Pour s’inspirer. Une fois, j’avais proposé au «  Doyen », mon patron à l’Agence, qu’il me missionne pour un « Saint-Ex dans son terrier de renard » ou au moins « Modiano place de l’Etoile », mais ça ne donnait pas la touche exotique attendue. Encore, « Le Clézio au Mexique », ça aurait pu, mais le Doyen avait les hiatus en horreur : Clézio au.Oh Non !
Ici, les rues sont élargies par la canicule et mon grand pas. Tout le monde paraît marcher dans sa rue personnelle, acrobater sur son vélo, mener des courses légères pour traverser sans regarder ni tomber les rues pavées de pierres rondes, dures pour le passant. Dans le soleil, aujourd’hui comme hier, des fantômes de Ferrarais semblent revenus d’on ne sait quel désert de la mémoire.
Les rares promeneurs et moi faisions des visites comme jadis on aurait laissé une carte sur le guéridon de la marquise, la marquise ? Sortie à cinq heures, on s’en doutait. Marko l’a toujours dit : on ne doit pas attendre sous la marquise.

Ferrare, 1, clap de notes :
«  Sans dessein, j’entre dans le fouillis ombreux du Palais Bonacossi, où je reste l’unique visiteur de trois ou quatre salles qui ne présentent que des vieilleries mal mises en scène.

Les vieilles gardiennes, fatiguées, tentent de suivre ma déambulation qu’elles doivent trouver trop lente, je maraude, je joue à la marelle avec les taches d’ombre, j’évite les lignes séparant au sol les carreaux blancs et les noirs, mes vieilles suiveuses abandonnent, et me voilà seul avec les œuvres oubliées dans les salles. Je prends quelques photos, avec le retardateur : je me pose en moderne compagnon d’un buste de cardinal, sur la joue marbrée de qui je dépose un ironique baiser, à l’époque on pouvait embrasser qui on voulait, je me joue en chroniqueur mondain et bien payé croquant d’une plume avide les détours d’un tableau méconnu, et qui va le rester. Un peu ridicule, comme souvent, si l’on fait son juvénile.

Poser, passe encore, mais filmer à cet âge !
Sur le livre d’or, au comptoir d’accueil, j’écris trois lignes. Plus tard, je posterai ici  » J’écris Ferrare ». On n’est jamais si bien surpris que par soi-même. Quel que soit le support, j’écris trois lignes, c’est un manie (ou un devoir ?). Je signale une probable erreur de datation dans l’un des cartons de la ‘salle romaine’, et congratule sincèrement les trois gardiennes, pour leur discrétion. On me poursuivrait, il faudrait qu’elles me décrivissent, nul témoignage ne tiendrait le coup, serait-ce un coup bas porté par les hommes des troupes spéciales. En sortant, je gaspille du temps et des images pour enregistrer des photos qui doivent servir à un projet d’Oubli, depuis abandonné ( cf.saison 1)

Dans le musée vide je forme l’écho d’une ombre en cours d’effacement : c’est ma légèreté.
Plus tard, je visite maintenant le Pallazio di Marfisa d’Este, un « exemple éloquent d’une résidence seigneuriale XVIème. », plus nul et plat en commentaire, difficile. La gardienne interrompt ses mots croisés, la caissière le tricot rouge et noir entrepris, dirait-on, depuis le début d’un odyssée hors d’âge. Ici encore, la surveillance combine le vague et l’interrompu, autant dire l’impromptu et le naze, on croirait un dialogue sur Facebook. A vrai dire, il n’y a rien à regarder, sauf des croûtes usées sur des murs un peu traversés de failles encore discrètes, des meubles effondrés interdits d’accès par une corde rouge effilochée. Dehors, u faux cinéma de verdure, dédoublé par le soleil.

J’ai payé deux euros, tarif ‘sénior’. Comme dirait Cidalia, c’est pas cher payé de l’heure. Je laisse un message aimable, confiant dans l‘avenir, ce qui est bien le moins dans un musée historique. Non ?
Sortant du palais, j’entends les sons caractéristiques d’un court de tennis, qui doit jouxter le jardin, où une belle loge XVIème abrite trois bustes et cinq minutes de fraîcheur. Une clôture, treillis métalliques et lauriers bicolores, permet à peine d’apercevoir le terrain de l’autre côté, les silhouettes rose et blanc s’obstinant à frapper la balle jaune qui, par instants, semble venir s’écraser en étoile sur leur poitrine, symbole, coup raté. C’est cela, pourtant, le tic-toc des balles, qui fait flotter sur ma mémoire un peu amoindrie catégorie dentelle, des lambeaux de souvenir de ce roman italien lu il y a au moins quarante ans. Par le i Phone, j’envoie à mes collègues Cécile et Sergi, puis à Mark aussi, ce que l’objectif peut saisir de l’espace, dont je décide qu’il doit être ce tennis dans «  Le jardin des Finzi-Contini » le club d’où le héros se fait exclure par les nouvelles lois dites ‘raciales’, dans une période que je détermine mal, vers 1935 ? Décidément ma culture de l’Italie est lacunaire. C’est ma légèreté.


Des fantômes agiles parcourent en sautant un terrain sorti d’un roman.


On va pas en faire une histoire ? Mark, par un texto rigolard, répond que je suis pourtant connu pour ma capacité à faire des histoires ( plus ou moins lisibles)avec n’importe quoi.
Je ne me souviens que du propos central du « Jardin », Cécile sait mon peu de mémoire, et surtout – bien sûr- qu’il décrivait la montée de l’antisémitisme dans un régime certes fasciste mais jusqu’alors pour l’essentiel préservé de cette terreur supplémentaire. Sergi s’émeut souvent des frères Italiens.

Je me promets d’approfondir.

Mais il fait encore très chaud dans la loge, qui manque d’air.

C’est l’heure de la terrasse.

____________________________________________________________________

Didier JOUAULT pour YDIT Le Jardin de Giorgio Bassani, Episode 4/95, Chapitre 1 milieu, A SUIVRE …mais pas d’urgence !

Encore cette fois, vous avez gagné ces bons points de la lecture que sont les images. C’est du travail, je m’en mêle et m’emmêle. Au moins, vous avez pu lire les formes des personnages -les vrais ( Ferrare, Silvia) les faux.

Par défaut

YDIT-Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 3/99, Chapitre 1, début.

Ma mémoire un peu amoindrie, catégorie dentelle

Chapitre 1 – (DÉBUT)

Ma mémoire un peu amoindrie, catégorie dentelle.

Trois mois plus tôt, la collègue Cécile m’avait envoyé un message lors d’un passage à Vérone où elle devait animer un workshop sud-européen sur les migrations.Cécile œuvre toujours beaucoup, en free-lance : elle n’apprécie pas trop l’Agence.
Ensuite, parce que j’écoute toujours les conseils, j’avais passé des heures à tenter de combiner les itinéraires.
Finalement, je ne suis pas allé à Vérone. A la place ( et bien que j’aie désormais tout mon temps, je suis en retraite), je voulais revoir Parme et Padoue, humer l’acre canal et la peau huilée des touristes au bord des arcades, remettre les pieds sur les ombres tracées ici quarante ans plus tôt.

Et je suis passé par Ferrare.

On dirait une chanson de Brel- mais qui se souvient de Brel et de Vesoul ?
La ville de Ferrare a été une île dans le complexe réseau du delta du Pô, et j’avoue une sorte de passion silencieuse (et pas muette) pour les réseaux. Au fil du temps, on a progressivement déplacé les cours de maigres bras de fleuve pour créer une cité à présent ligotée par ses remparts. Ici, on dit La Mura, sur les panneaux indicateurs, et dans les livres de Giorgio Bassani. Je ne connaissais Bassani que par un souvenir très lacunaire.
C’était la première fois que je venais à Ferrare. Pas de taxi à la gare. La fois d’après non plus, il n’y aura pas de taxi. C’est à cause du plan de la ville : ruelles impraticable du centre médiéval, espaces inhabités de la ville Renaissance. J’avais comme souvent mal estimé les distances. Mais je ne regrette jamais de marcher dans les villes.
A l’arrivée, j’avais tout de suite été séduit par le jardin rose de la rue Belfiori, 33B, réellement plus vaste et plus rose que sur la photo. Depuis ce jour, j’écris toujours Belfiori au lieu de Belfiore, c’est ma façon de tricher. Il faudrait que j’apprenne mieux l’Italien. Silvia, pour cette première fois, m’avait expliqué le duplex, la grille à fermer pour empêcher les chats, ils se glissent sous le lit du premier puis on ne peut plus les récupérer, une véritable horde, aussi la manette du gaz, et laissé les gâteaux, les yaourts, le jus de fruits : je saurai ensuite que ces offrandes d’accueil sont des traces de solitude.

J’avais trainé dans le jardin, gâché du temps. A mon âge, c’est drôle : loisir de perdre du temps, et cependant chaque année qui passe est bien davantage la dernière que naguère…Tralalère ?

Tout au long du séjour, les odeurs de tilleul et de jasmin vieilli ou la couleur du jardin, 33B rue Belfiori, formeront (ont formé, formaient, forment, va t’y retrouver avec les modalités du temps) la toile de fond des surprises. Sur scène, sous la poursuite, l’hôtesse, Silvia, des vélos, un guide, des passantes, les ombres des fantômes.undefined
Fils rouges pour trame narrative un peu trop vert-de-gris : un écrivain célèbre mort depuis vingt ans, et un string noir allaient devenir, mais je l’ignorais, des marqueurs du voyage. Et moi, dans le jardin, debout, dictant quelques notes près du IPhone. Qui va lire ? Marko le Savant?

A nous quatre, on nous appelait parfois les …Non, le surnom a disparu.

Pour le premier passage, il y a deux mois, j’étais resté deux jours ici, trop peu. A l’époque, j’avais préparé avec soin les visites, assis- déjà- sur un banc des remparts, vaste esplanade en hauteur, ‘La Mura’ comme l’indiquent ici les panneaux signalétiques, par endroits profus, ailleurs ambigus, c’est aussi net qu’un parcours de Zazie dans le métro, ou les pas dans les pas de ce bon vieux Joyce dans Dublin.

Joyce à Dublin me rappelle une fois encore le quatrième ( par ordre d’apparition : Sergi). undefined

C’est ainsi que, promenant mon envie de soleil au milieu de la rue, j’avais repéré une flèche pour « La maison de Giorgio Bassani », en Italien on l’écrit presque pareil, en tout cas, j’avais compris, malgré mon usage déplorable des langues, hormis le Parisien, tendance vingtième ( le siècle et l’arrondissement). Au cœur d’une ville que je découvrais, malicieuse dans sa topographie, je n’avais pourtant jamais pu trouver quoi que ce fût.

A cette époque peu importait : sur Ferrare je n’avais en tête que la mémoire, là aussi très imprécise ( c’est l’âge ! ), d’un roman autour d’un jardin, avec des noms en i, des tennis, l’exclusion. Et aucune raison de me compliquer le banal, de me fragmenter le serein, de m’inoculer une rage de chercheur perdu ou d’amoureux débotté, finies les obligations, ne restaient que des choix.

On en profite ! J’aime les parodies, et Audiard autant que Mangeclous.
J’avais donc choisi de laisser tomber. C’est comme (et surtout à Ferrare) s’il fallait suivre les ombres en short de chaque touriste à vélo, la déambulation devient zigzag, le passant se demande si vous n’avez pas un peu déjà beaucoup bu, dès le matin. A bientôt soixante-dix ans, on pourrait se le reprocher. Casa Bassani, hop, classé chuisa, surtout que des jardins, ça manque pas, en Italie.
J’avais ensuite voulu visiter le palais Schifanio. Le musée, le plus grand de la province, était chiuso, pour d’infinis travaux, à la suite du « tremblement de terre » que chaque affiche ici (sur la cathédrale, chuisa, sur la synagogue, chuisa) paraissait évoquer ainsi qu’une évidence, et dont j’ignorais tout. A Ferrare, tout est fermé, fermable, friable, sauf La Mura. On n’arrive jamais facilement à pénétrer nulle part, on apprend ça ici.

Silvia– très à l’aise dans le rôle de La Bonne Hôtesse, m’avait indiqué le petit passage prenant dans la rue voisine, j’avais trouvé le jardin à plantations désordonnées et tables de pique-nique démesurées. Il accueillait un client unique : moi. Mais ça ne me dérange pas de dialoguer avec moi, même si souvent je m’agace et me fatigue : trop de dérapage dans le langage, d’usage du nuage. Le patron, jovial malgré la solitude, un type dans mon genre sans doute, avait eu envie de bavarder en m’apportant le ristretto. Je m’étais donc résigné à ne pas tenter de partir avec la tasse, bien qu’elle portât le monogramme du musée, bonne prise « de terre et de mer » comme ils écrivent ici, un peu partout, fiers de leurs marécages d’origine. Chez moi, Edith et les filles (Édith seule à présent) se moquent de ma collection un peu plus stupide que déplacée, trois étagères de tasses à ristretto, toutes munies de leur logo unique, de préférence prestigieux, villes de voyages. D’accord, tout ça ne simplifie pas le ménage, mais Cidalia ( trois heures trois fois par semaine, 18 euros de l’heure, tarif parisien ) s’est habituée.Cidalia n’est pas la Céleste-qui-comprend-et-accepte-tout, mais c’est juste aussi que je ne suis pas Marcel-que-ses-notes-c’est-cinq-mille pages. Donc oublions ces deux-là. Moi : des mots dans le iPhone lors de mes passages et visites, puis – hop- une petite notice par ci par là. Cidalia, depuis que je suis à la retraite et que je travaille un peu à la maison, me voir tapoter en continu sur le clavier, presqu’inspiré (j’ai toujours été assez bon menteur ), ça la fascine.C’est bien la seule.


Dès le quatrième ristretto, je suis en état quasi second, la tremblote généralisée, en main le plan de ville comme une feuille de sassafras un soir de tornade, la déambulation devient zigzag.

A force de regarder le GPS, la ville prend sa couleur de brouille

A bientôt soixante-dix ans, on pourrait se le reprocher, bis.
Lors de mon premier passage à Ferrare, Silvia disait : «  Faites comme chez vous ». J’aurais eu peine à décrire l’hôtesse, l’entrevue avait été brève, efficace, directe. A présent, au terme d’un second séjour dans son duplex rue Belfiori ce serait plus facile. Mais à quoi bon décrire un personnage fugace? A peine le temps d’y penser, il est passé, dépassé : mauvais placement. De plus, pourquoi raconter si tôt le plus tard de notre histoire à Ferrare, non, même si on l’a pensé, le «  A Ferrare, le fait rare fait rage et ferraille » ne sera pas le titre de mon papier, même si les destinataires de mes rapports s’amusent de ma façon très parisienne (et pas au tarif de 18 euros) d’encanailler la titraille. « C’est l’expérience mon petit !« 

_____________________________________________________________________

Didier Jouault pour Ydit Le Jardin de Giorgio Bassani, Chapitre 1, début. A suivre

(Mais, attention, encore 89 séquences, n’espérez pas un tel déploiement iconographique à chaque fois !)

______________________________________________________________________

Par défaut

YDIT-Suit : Le Jardin de Giorgio Bassani, épisode 2/99, Deux pages pour pousser la porte du récit – seconde page, de jour, présentation.

Dans la rue, aussi- comme dans les peurs et les tenailles du désir refermées sur l’avenir – la confusion s’est installée par endroits.
Au retour de la boutique à vins, jamais fermée pendant le blocus, sur le trottoir, s’ajoutent sous mes pas les témoignages d’une crise plus intime ( ou que provoque la peur de ne pas savoir ?). Je butte sur deux sacs poubelle de chambre d’hôpital, détournés – ou portés ici comme des bois flottés dans le ruisseau urbain. Les débris de vivre dépassent : lettres mouillées irisées par les pleurs ou les perfusions, coins de tickets d’entrée à présent pour nulle part, sans doute.

De la boite jaune- qui porte l’étiquette N° 73 San Diego, Old Town, cimétière marin, 08/83– les diapos sont sorties sous le choc de l’abandon. Un petit carré noir et blanc, festonné, tient le rôle de vigie provocante. Avec mes gants, je le ramasse – dans une grande délicatesse.

Quatre jours plus tard, fin de quarantaine, la photo ancienne, sans lieu ni date, s’installe à droite du bureau, près des clés et du flacon de gel hydroalcoolique. Ensuite, en cet instant de maintenant, elle pénètre dans le flux serein de « YDIT-Suit », soixante-cinq séquences programmées dont la dernière pour le 31 décembre 2020. Je décide de le nommer Narrateur. On a bien le temps de faire connaissance.

Puis, j’ajoute- à peu près telle quelle- la « page de présentation » que demande tout éditeur. Elle accompagnait la compagnie perdue des tapuscrits ( cf. »Soumettre FERRARE ») :


Quelques mots sur « Le Jardin de Giorgio Bassani », de Didier Jouault.
Le narrateur est désormais à la retraite, mais continue à voyager pour-on le devine- contribuer à l’écriture d’ouvrages. En début d’été, il redécouvre FERRARE. S’y imposent les discrètes mais fortes traces de lecture, les bruits du tennis dans «  Le jardin des Finzi-Contini », l’écho de la Renaissance dont la ville fut l’un des fleurons, et des Résistances (au fascisme italien et ses lois «  raciales » en 38-43). L’écrivain Bassani en a été l’un des acteurs, et des victimes. Le voyageur habite le Bnb de Silvia, l’accorte hôtesse. Il découvre aussi qu’un duc, ici, fin du XVème siècle, accueillit à bras ouverts les Juifs exclus d’Espagne. La ville en porte de nombreux témoignages, dépassés dirait-on, oubliés. Intéressé, troublé, il veut en savoir davantage, interroger les mémoires et l’Histoire. Interroger les forces noires de l’oubli, traverser les pénombres volontaires. Mais il ne parvient pas à trouver la maison de Bassani (et son jardin), ni même à visiter le cimetière juif. Echec.
Deux mois plus tard, le voyageur revient, sous prétexte de «  notices » à rédiger. Il séjourne d’abord à Modène et Mantoue, et le roman raconte les histoires des deux hôtesses de BnB, Stéfania, Erika. Elles forment deux figures opposées par leurs âges et leurs destins : années de plomb, années des argents faciles. Dans ces villes, de visites en errances, de musées en galeries d’art, le narrateur cherche et trouve, plus ou moins en se trompant, les échos de ce qui devient le thème central : «  Renaissance et Résistances » . Où en sommes- nous de nos chemins ? Encore en Renaissance ? Toujours en Résistance ? Ou bien ne reste-t-il que des fantômes à vélo, un peu vainement troussés dans le short mouillé? Qu’en dit la mémoire ?
A Ferrare, il retrouve le BnB, fréquente Néro, un surprenant guide connaissant les histoires sombres et des connivences de la ville ancienne, et parcourt en tous sens les ruelles du ghetto. Bonheur d’être un moment de la canicule. On y voit des touristes, des filles en short et à vélo -que Bassani célébrait déjà- des plaques commémoratives : antifascistes mitraillés ; culture et déportation des Juifs. Peu à peu, lisant l’œuvre et traversant des lieux (dont le jadis célèbre tennis ) le voyageur fait de Bassani un personnage de roman. Il invente des épisodes de vie, et- par divers subterfuges- raconte à sa façon trompeuse deux des principales nouvelles de Bassani. L’une décrit une exécution par les fascises en 43. L’autre évoque le retour d’un déporté juif plutôt gênant, car on le croyait mort.
Le narrateur se perd, mais rencontre Silvia ? Surtout, il cherche obstinément la maison de Bassani, pour en creuser (cultiver ?) le jardin secret. Les verra-t-il avant de quitter la ville, Silvia, le BnB  du 33B rue Belfiori, dévoilant ainsi tout ce qui fut caché, dans l’action de Bassani, et de son temps, un peu comme on dévoile une plaque commémorative rue Mazzini ?
L’errance joyeuse, les rencontres attendries, les diners avec Silvia ou Néro, les figures du festival de rues sont les autres personnages d’un roman qui se veut léger pour des sujets graves, on ne se refait pas. Le narrateur, en effet, songe qu’à bientôt 70 ans et dans son monde parisien, il n’a plus de temps à perdre pour se souvenir-et pour rédiger ses fameuses «  notices », en buvant des expressos sur les terrasses.
Bien entendu, tout ceci, écrit avant la « crise sanitaire », terminé début janvier 2020, prend ou perd son sens. Ainsi va la vie.


Un Narrateur. Une présentation. Un programme. Dix-neuf pas vers mon

« Jardin de Giorgio Bassani. »: nous y voila.


Didier Jouault pour YDIT-Suit, épisode 2/95, à suivre..

Par défaut

Amour Pile et fesse : le retour du défoulé?  Ce fut très brièvement un site parallèle, anonyme et fortuit, vite supprimé pour offense à la vue.

didier jouault Ydit pas.

YDIT pas : Les brouillons et les graffitis en marge, ce devait devenir : « Amour Pile et fesse : le détour du défoulé? »

Citation

Ydit-bis , Retro-calendrier de l’Avant -19 , et DERNIER ! « Soumettre FERRARE » (4/4). Trois quarts de silence, et clap-flop de fin!

 

 

 

Achevant la tournée, vous êtes presque parvenu au seuil, quand la dame de l’accueil s’écrie, tout sourire :«  Au fait, vous avez bien mis assez de timbres pour quand on va vous le retourner ? »

Ainsi de suite. Vingt dépôts ou envois, dont les numériques. Et dix-neuf séquences pour émietter le récit de tout cela qui s’origine, presque UN AN  plus tôt, un après-midi en Perche, par le voisinage d’un chatte, d’un coq et d’un guide Italie du Nord sur une table de jardin.

prépatifs d'escapade, à P

 

A peine ai-je eu la satisfaction (du pari tenu ? De la prospective vérifiée?)  de recevoir cinq lettres de refus, que les violences du virus brisaient toute forme de chrono-logique en réduisant à presque rien les habituels et immenses efforts des demoiselles des PTT, dont le Petit Marcel écrivait tant de bien, et qui possèdent toujours à leur nom (sinon en propre) un ancien « Foyer des Demoiselles », devenu restaurant chic, dans une rue toute proche des Maisons. On y voit déjeuner ensemble des auteurs et des critiques, c’est rassurant.

 

« Les Editeurs » a fermé, ses banquettes s’usent toutes seules, les « Maisons » n’éditent plus, le tapis roulant s’est immobilisé dans sa poussière. La dame des îles, dans son silence impérieux, a rejoint les jolis cache-cœur des accortes au Mercure.

Sur les marches dans l’escalier de secours, dispersées en descente, les versions du roman attendent le ramassage, mais nul ne parvient jusqu’ici. « Même les éboueurs n’en veulent pas ? » ricanerait V3.

 

Une certitude : lorsque les livres seront libérés, le si modeste récit intitulé « Le jardin de Giorgio Bassani »aura rompu toute attache avec la réalité.

Démodé avant naissance. Démâté avant le départ. Privé d’intérêt, s’il en eut jamais.

Le roman évoquait l’effondrement des mémoires sur les années noires, l’amaigrissement des souvenirs -si loin de La Renaissance où un Duc ouvrait ses bras pour l’accueil à FERRARE. Il racontait l’Alzheimer social que Bassani reprochait déjà, Vélos et Ferrare.

Restait-il  en nos temps quelque force de Résistance à l’oubli?

 

Tout entier, ridicule et moribond passager, il s’ échoue sur les rives de l’avant-crise. On écrira des mots nouveaux : la crise. Que faire de FERRARE, des ruelles dans le ghetto, des vélos sans selle et sans short, des monochromes de Silvia qui regarde le jardin rose depuis son balcon au matin, Silvia rayée du regard et de la mémoire?Sylvia IMG_1514 (2)

Que faire d’un roman sur l’oubli quand nos mémoires proches seront saturées de Présent ?

Silvia au balcon au matinOn aura tant d’autres fantômes à chasser. Quand un personnage s’efface, le roman disparaît.

A quoi bon ce manuscrit si chacun fait la queue pour simplement savoir vivre ?

On ne peut pas respirer la poussière du dérisoire sans tousser.

Voila un forme d’étonnement dénuée de douleur (et encore moins d’amertume) : Ydit est un auteur sans refus d’éditeur, pour quinze cas sur vingt.  Joli score, non ? Trois quarts de silence, c’est trois quarts d’insouciance, trois quarts d’insolence en moins.

Gagné !


Pour « Le jardin de Giorgio Bassani », pas d’hésitation : qu’on ne me le retourne surtout pas « plus tard », mon « Jardin », avec ou sans timbres, avec ou sans pépites, bulbes, racines. Je le cultiverai sans cela.

« -C’était un plaisir de vous rencontrer, »

« -Oui, deux à quatre mois, »

« -Oui, l’enveloppe timbrée, »

« -Et donc c’est ici qu’on le dépose ?

Oui : ici, exactement là. Clap de fin.

On peut toujours faire autrement. Autre chose.

 

 


Ydit-bis numéro 19, et tiens c’est calculé  pour très exactement  600 mots de texte,  19 images, et programmé précisément le 10 mai. Et alors ?

Alors : Nec plus Ultra!


didier jouault   Ydit-bis ,« Soumettre Ferrare »(4/4) , Flop de fin, Rien « à suivre »…

Par défaut

Ydit-bis – rétro calendrier de l’Avant , 18 , « Soumettre Ferrare », (3/4)    Direct soute à bagages.

 

 

RAPPEL : Porteur de toutes ses pages de version 3 reliée pleine peau plastique, l’ex-Ydit parcourt  début janvier les rues d’Editeurs -quartier malin et menu- pour une série de « déposes-minutes » qui suscitent des accueils empathiques ou des réceptions molles : pas de quoi  en penser quoi que ce soit.


 La demoiselle de chez P.O.L. – un préféré-, au fond de cour, a ouvert de loin, voix d’Air France revue ‘Le Masque et la Plume’, difficile à mettre au point, bravo : une enfance américaine ou une éducation française?

Le double porche de bois lourd  libère la vue sur ce que tout guide pour voyageur décrirait comme « un gracieux  hôtel particulier XVIIIème » : façade élégante, verdures, hauteur des fenêtres, plancher point de Hongrie, moulures sans bavures, et vénérables étagères : on arrive ici, apparent paradoxe, dans un moderne Siècle de Lumières.

La même jeune fille, dans un vaste salon que réduisent les murs chargés de livres, s’éloigne du patron de ces lieux (vous l’avez reconnu, lui pas) et reçoit votre produit avec une similaire expression de gratitude et de confiance. Merci beaucoup, dit-elle, payant d’un sourire de camaraderie active, comme la dame du Secours Populaire à qui vous apportiez des pantalons anciens et des livres vite lus…expo 2

Avant la période d’enfermement chacun chez soi, dans le bel Hôtel de Marle, l’Institut Suédois présentait une exposition de Peter Johansson, intitulée « Thérapie nationale ». Prémonition?

Il se met en scène, sur le carton d’invitation : autre préfiguration de cette joie presque sauvage avec laquelle des jeunes filles reçoivent la tapuscrit du « Jardin de Giorgio Bassani? »

Est-ce l’age? Le vôtre, le sien ? L’immense soleil dans les fenêtres ajoute des éclats vifs à la blondeur fugace qu’elle mobilise (à votre intention !) d’un léger mouvement de menton indiquant…la sortie. Mais c’est très gentiment fait, on aurait pu y croire. Tout un métier. Chapeau. Mes gants. La calèche. Giorgio à la maison, voulez-vous?..

Dommage, on serait bien resté un peu. « Non, merci, pas de sucre dans le thé, c’est du vert ? Vous savez, il y a tant d’auteurs que j’ai tant aimés chez vous, à commencer par. » Traversant la cour aux pavés disjoints (attention !) vous notez que dans l’une des ailes latérales, ce sont les éditions Denoël qui fabriquent l’avenir des Lettres. D’autres jeunes filles semblent prêtes à recevoir un tapuscrit comme un triangulaire sandwiche concombre-saumon pour le thé, pour une partie de tennis chez les Finzi-Contini, pour des voyages, des présages, des orages.

Ce n’est pas désagréable, et puis on a toujours un peu faim à cette heure-ci.

Mais Denoël n’est pas dans la liste. Raté !

On ne peut pas choisir tout le monde pour se faire expulser.

Plus loin, Les Editions de Minuit -l’incomparable- n’a pas modifié la façade depuis les photos de magazine pour « Le Nouveau Roman », peut-être quelques livres en montre dans la petite devanture ont-ils été changés ? Pas sûr.

Rue sinueuse, porte étroite, escalier sombre en spirale : on vient ici comme à confesse. Une flèche impérieuse bouscule vers le premier, « Service des manuscrits« .

Vous passez à peine le buste, encore deux pied sur deux marches à monter, une dame sèche tend déjà une main raide, lasse comme après vingt frottis de solution hydroalcoolique, indique le délai, oui, je sais, deux à six mois.

Là encore, au passage, quittant l’accueil où votre numéro d’équilibriste »sur les mains » (formant l’initiale de l’ex-Ydit) n’a pas fait grand effet, vous apercevez (sans oser la photo, vous le regrettez ), un bureau, plus grand qu’au Mercure de France.

Deux dames d’œuvre (l’air usagé) y travaillent les textes (ou les factures?), dans une atmosphère prussienne gris-poussière.

Excellente mise en scène, pensez-vous. Très émoustillant, bravo.

Ceci étant, d’ici viendrait une lettre « On publie votre tas de pages », vous seriez comme la bulle dans son champagne. On ne s’attarde pas : le long d’un des bureaux, une pile fléchissante de (à vue d’œil trente) manuscrits atteint la hauteur du meuble : on y a posé une tasse de café, vide. L’OEuvre au noir ?

D’un éditeur à l’autre ( mais on dit plutôt « Maison d’édition », les auteurs sont des hôtes un peu timides), dans les rues matinales, courent de nombreuses jeunes femmes courtement équipées sans doute récemment échappées d’un comptoir d’accueil : vous supposez qu’elles fuient un auteur déçu.

Ailleurs, encore un premier étage (l’étage noble ?), un gros homme très fatigué ne touche même pas le paquet (geste barrière?), indique une étagère saturée, murmure « Vous connaissez les règles? ». Oui, bien sûr, on apprend vite, casier, piles, coordonnées, deux à six mois. Même motif, même punition. C’est compris, Ciao!

De toutes ces visites au dépôt, la plus rieuse est la dernière. Il a fallu faire un véritable voyage, jusqu’à prendre le RER, c’est dans un quartier nord de Paris récemment rénové façon HLM haut de gamme. Arrêt de bus ligne 60, RER ( autant dire banlieue, quasiment « cité ») station Rosa Parks- c’est digne, au moins.

Là de nouveau, beaucoup de panonceaux pour des « maisons d’édition » du même « groupe éditorial », dans le hall high tech. Comptoir d’accueil, verre, métal, bois. Casiers? Non : une sorte de tapis roulant, direct soute à bagages. Une dame des Iles, parfaitement surjouant le bonheur de rencontrer des auteurs (même des vieux débutants), échange  quelques mots, « Oh oui, en effet, maintenant c’est bien loin de la rue Jacob des origines, mais au moins on a de l’espace pour les bureaux, et puis c’est plus pratique pour les auteurs »( elle désigne le tapis roulant).

Quittant les lieux, vous êtes presque parvenu au seuil, quand elle s’écrie, tout sourire, depuis le tapis roulant : » Au fait, vous avez bien mis assez de timbres pour quand on va vous le retourner ? »

Ainsi de suite. Vingt dépôts ou envois, dont les numériques. ET dix-neuf ( nombre premier!) séquences YDIT-BIS pour émietter le récit de tout ça…P1000851


didier jouault  pour   Ydit-bis , Retro-calendrier de l’avant 18 , « Soumettre Ferrare »(3/4) Direct soute à bagages.

A suivre : Soumettre Ferrare (4/4) Trois quarts de silence et…flop de fin

Par défaut

Ydit-bis, rétro calendrier de l’Avant – 17 « Soumettre FERRARE » (2 /4), Il ne faut pas se tromper de sonnette.

 

 

 

NB : On a pu lire, auparavant, les précautions sur la publication de  la série.

Ici,  la décision de continuer  un récit ( qui annonce un « roman » plus que proche : imminent ) n’écarte évidemment pas toute empathie  sensible avec les victimes du temps dit Coronavirus.


RAPPEL  : On en a été là.

 

Puis ici :

 

Et maintenant voila :

 

Reste encore :

 

« Les Editeurs »,

…c’est aussi une brasserie très Saint-Germain. Devanture bleue nuance Tendre est la nuit, banquettes couleur Voyage au bout de la nuit, un peu atténuée, sinon c’est trop violent pour Notre Temps.

« Les Editeurs » : Seul, honteux et repentant un peu comme un adolescent de 1965 feuilletant une revue interdite aux mineurs, j’ai consulté trop de listes et choisi vingt « maisons », de la plus étrangement méconnue à la plus illustrissime. Critère singulier : la qualité des livres publiés. « C’est bien là que vous vous êtes fusillé vous-même, évidemment ! », aurait-dit Germaine, dont la tunique rouge sans doute apparaît ici pour une occurrence ultime.

A chaque fois, j’ai téléphoné, vérifié l’accueil. « Oui, oui, bien sûr avec plaisir, venez, ici au moins on lit ! Bonne idée. Déposez, déposez… ». La même Voix juvénile, un peu tonalité office de tourisme à Fresnay-sur-Sarthe, par ailleurs charmante bourgade, château, ruelles.

Parmi les adresses repérées avec minutie, plusieurs claironnent le « quartier des éditeurs », diamètre de parcours autorisé : 1 kilomètre. On a l’autorisation (dans la poche) pour déposer les 278 pages, et leur reliure. Comme on dépose un tyran aimable, mais tyran tout de même. Comme un facteur  proposant des calendriers, mais sans pourboire.

 

A ce poids là, près d’un kilo et demi,  le coût d’un envoi postal c’est presque un plat du jour au « Genty home » de Mortagne. Sans dessert tout de même. De toute façon, marcher pour démarcher, c’est beau et cohérent.

Rue de Condé – près du théâtre de l’Odéon-, rue des Saint Pères ( Sciences Po pas loin), rue saint André des Arts – qui débouche sur la fontaine saint Michel -, rue Bernard Palissy – d’où l’on voit le Flore et Les deux magots…et tout près, la rue a été renommée : rue Gaston Gallimard. Ce qui est parfait : on ne risque pas de n’avoir pas le choix.

Même goût de la proximité vers Montparnasse, qui est beaucoup moins resté « intellectuel »  : Stock ou « L’Olivier »(un préféré) ou Albin MichelLaffont n’accepte que les envois par poste, mais retourne gratuitement le tapuscrit. Bon Prince, Monseigneur! On erre sur le plan de Paris comme un Personnage dans son Dublin, un Rubempré dans son Palais-Royal, pas certain qu’on y comprenne davantage.

 

Évidemment, l’exercice de livreur lent, de Uber pas pressé, la dépose-minute ne remplace pas une randonnée « Tour des Lavoirs », ou trois heures au sauna. On sent quatre exemplaires dans le sac-cabine datant du dernier métier, l’épaule souffre mais la cuisse tient (voila pourquoi je préfère la marche au violon). Un parcours très étudié dans Paris, en janvier, dans le soleil frais, forme l’un de ces plaisirs gratuits (et supposés sans lendemain) qu’on aime évoquer ensuite dans les soirées d’amis.

Plusieurs maisons d’édition suggèrent (ou exigent) un envoi numérique, j’obtempère, « enter« , PJ, Police jointe, Times corps 11, c’est pas l’enfer, et c’est moins cher. Mais un tapuscrit expédié en numérique a-t-il la moindre chance de peser quelquechose ?

 

Chez Gallimard, dans le hall , une dame en noir et sans sourire réceptionne le paquet, remercie, précise le délai  de réponse,« deux à quatre mois », vérifie que j’ai intégré les coordonnées, merci, oui, c’est gentil. Dans la boutique-librairie de Grasset, on me désigne un comptoir, au premier, « Posez-ça là, trois à six mois, ok ? »

 

A la descente ( rapide) on imagine la file des auteures et auteurs venus déposer leur tapuscrit, et par la suite  l’attente dénudée dans un dépôt nocturne respectant les bornes des chemins de la création : écrire, c’est toujours s’exposer, bien sûr, mais déposer chez « La Maison », c’est plutôt s’échiner à s’exhiber.

Pour accéder au Mercure de France, il faut ne pas se tromper de sonnette, Verticales est à côté, Quai Voltaire aussi,dans le même immeuble très cossu, jolis voisinages de concentration capitalistique. Mais la proximité a son avantage : trois d’un coup, les bons contes font les jours jolis. Pourtant,  je ne dépose le colis qu’au banc d’accueil du Mercure, au premier, on a ses caprices, je m’épargne l’épaule, je gobe le « gel » qui servit pour le semi-marathon.

 

On sonne, on entre, une demoiselle très jeune et castée charmante reçoit le tapuscrit, vous regarde en souriant, on redoute qu’elle interroge :

« C’est lequel de vos petits enfants, l’auteur ? ».

Serviable et gracieuse (vocabulaire de Ségur, rue voisine), elle rappelle : coordonnées, délais, patience, bonne chance, sincèrement, merci beaucoup d’avoir pensé à nous, dit-elle les yeux dans les yeux, en gardant le tapuscrit presque huit secondes entre ses mains légères – rare signe d’attention.

Rêveur, on l’imagine serrant le volume sur son Agnès B. tout fraîchement repassé, feuilletant même le texte, un soir, allons donc, à la terrasse du « Héron »- café intello dont chacun sait qu’il réfère à Restif de la Bretonne, né pas loin d’Auxerre, le monde des Lettres est si petit : et alors ? Elle, ce doit être une stagiaire, petite-nièce d’un auteur à succès, un rameau lointain par les neveux ? On ne peut quand même pas écrire juste pour les stagiaires, si ?

 

Sur le palier, demi-tour, en partant, porte ouverte, vous apercevez un tout petit bureau d’où un maigrichon très  blondin et très pinçu, serré dans ses lunettes prétentieuses et son pantalon orange, expulse amèrement vers vous un regard très accablé en sifflotant « La Pavane pour une Infante défunte ». C’est mieux que « La Javanaise », mais tout de même :01-der-baberinische-faun-300

 

Détumescence garantie.

 


Didier Jouault ,   pour Ydit-bis, Rétro-calendrier de l’Avant -17,  » Soumettre Ferrare »(2/4)  Il ne faut pas se tromper de sonnette.

A suivre « Soumettre Ferrare » 3/4 : Direct soute à bagages

Par défaut

Ydit-bis, retro calendrier de l’Avant – 16 « Soumettre FERRARE » (1/4) : La dame de Print-Speed


Pour le tout début d’année, quand on quitte ( non sans peine) Radda in Chianti, la version 3 est en place- en format numérique, envoi en pièce jointe fait par précaution, enregistrement sur clé : ceinture et bretelles, et ficelle.


Ensuite, début janvier, sur la table dite bureau (car que faire en un gîte sinon que l’on ne bure), on aperçoit des cartons, comme d’un déménagement intérieur. « Qu’est ce que c’est tout ce bazar? » demanderait Germaine, qui- en parfaite SNCF Women- déteste ce qui sort du rail autant que tout ce qui, au désordre structurel, ajouterait  des patatras ponctuels- surtout que sur cet adjectif  ‘ponctuel’ elle objective beaucoup.

C’est, Madame, l’état présent- et un  peu déprimé- des étapes non pas du Tour de France, mais de cet ( intime) tour de force : en venir à bout, sans même savoir si on tient le bon bout.

Sur le sujet du bon bout, sinon du bon goût, notre V3 dit Voltaire collerait volontiers l’un de ces bons mots (aussi nommés parfois saillies dans les sous -préfectures rurales) par lesquels, deux siècles et demi plus tard, il permet toujours de passer sans peine d’un Dictionnaire à une Encyclopédie, bonne mesure de la démesure. La russe Vassiliki- dont il convient ici de saluer un retour jusque là évité, le prend de court (à défaut de le pendre de même, lui,  V3, sale faux aristo esclavagiste véritable), affirmant que Voici là dans ces cartons et versions de quoi nourrir dix à douze thésards pendant cinq ans, pourvu que les Organes s’en mêlent.

batch books document education

 

IMG_1261

 

C’est préoccupant d’avoir tant été préoccupé de ces barbouillis, non ?..

Est-ce bien raisonnable, tout ce temps à se frotter tout seul à juste soi-même?

Par avance, on en fait don à la science, pour les travaux d’anatomo-pathologie d’externes glorifiant l’expérience sur le presque-à-peine-à-peu-près-mort : l’écriveur au lendemain de la dernière page de la version définitive.

 

« Un petit creux dans la nuit »,

titre de roman ou auto-portrait?..

Les pluri-manuscrits d’un récit à venir forment un peu comme le ressource SDF d’une morgue avare qui se serait trompée dans ses commandes en ligne. Mais il faut attendre pour les « retours ».

« Hasardeuse image, non? » soupire Marina (donc, tiens, les revoilà tous, les personnages d’YDIT-BLOG, bouquet final dans le pot aux roses du récit achevé?), même pas certain que mon Richard d’auteur aurait osé la noirceur à ce point ? Il aurait parlé Grand Tante dans le paysage de Corrèze ou jeunette sous la couette, « Parmi les ombres ».

Toute littérature flotte sur un océan de pure immatérialité, comme une gaufrette où lire l’avenir (« bientôt des surprises! »), dans le désert. Ici, (en dépit d’une tendance hélas tenace à documenter le fictif avec les traces du réel) on ne fournit donc pas la facture assez dodue tendue par la patronne non pas cette fois de l’auberge du canaletto, mais la pétillante propriétaire de chez « Print-Speed », zone industrielle  des  Clairions à Auxerre -déguisée en ‘parc d’activités’,20180320_133616

tendance  » vintage » à côté du plan d’eau, on ne risque pas de se tromperplan de la gare de NiortIMG_6408vintage rockabilly collect Sidony Pinteresrt

-47 boutiques dont un hypermarché, beaucoup d’hectares pour un parc très paysager, et le parking devant « Print-Speed » indique : exclusivement réservé à notre seule clientèle. Il faudrait l’humeur badine de Marina pour s’amuser de la seule clientèle qui serait clientèle seule, et « Print-Speed » devenu Speed-Spritz.

tapuscrit sur table 2

 

Vous avez vu large (mais pas conçu si lourd) ( –Quoi que, s’insinuerait Germaine) :

quinze exemplaires de toutes ces 278 pages, couverture carton 150g bleu, reliure plastique transparente spiralée, 1420 grammes l’un, 1640 grammes  avec l’emboitage plastique blanc (un authentique luxe), pour finir en broyeuse ou en fumée.

 

« C’est tout de même moins cher, note V3, que le prix du café au Procope si on pense aux retombées. »tapuscrit sur table N et B

Dans la nuit, la dame de Print-Speed, qui habite Appoigny, a -t-elle plongé la main dans « Le Jardin de Giorgio Bassani « ? Tenté de parcourir un récit comme on décharge une palette de ramettes, dépêche Paulette !

Déposant après en avoir dîné, l’ultime exemplaire tapuscrit sur l’étagère (espace de prédilection des projets de littérature)?

Ouvrit-elle son volume sur un passage obscur du désir, une figure austère (presqu’Auster?) du récit? Le rêve de l’auteur est que Madame Print-Speed ait clandestiné un exemplaire afin de le lire. Mais non, c’est trop de ramettes sans facture.

Elle désigne les cartons comme une sœur supérieure vous remet la paquet de charpie où gigote un enfant illégitime : « C’est bien à vous, ça? ». Comme un gendarme vous restitue le Permis d’inhumer (sinon d’inhaler, surtout ces temps), signé par le médecin de famille, pour le Grand Oncle à Héritage. Ici l’Yonne, c’est un département pauvre, souligne son geste, et tout cet argent peut-être sale pour des mots pas très propres…

woman looking at folders

Photo de Andrea Piacquadio sur Pexels.com

Reprenez vos tropes et vos hussards, vos synecdoques sine die, vos chiasmes chaloupés, vos hiatus hiératiques, on en a trop vu de ces shorts à pédales, de vos Hébreux dans les jardins qu’il soient de Finzi Bassani ou de Contini Giorgio, Vous voulez la TVA sur la facture ? Elle n’ose pas ressembler à un carabinieri faisant circuler, hop, allez, va, va , tire toi, ‘no photo’, delete, delete . Elle prononce juste le définitif : « C’est épais ».

Chez Print-Speed, on a du vocabulaire, sinon la tête large.

Un honnête sexagénaire habillé  moité Chasseur Français, moitié pharmacien de garde, accompagné de son épouse d’ici, m’observe dans une muette agressivité mal brimée, quand je le croise en sortant, frôlant sa pile de bulletins municipaux : » Saint Simon au Perche, la route d’un Pays ». « Je vais chercher ma fille à la salle de sport » s’excuse-t-il en vain.

M’étant arrêté sur le chemin du retour, bottes et casquette quittées, je ressemble à un Parisien : on les connaît, ça dépense pour rien, mais ça sert à rien pour tout.

Les cartons de tapuscrits s’entassent le long des cartons de bourgogne pinot noir, coteaux d’Auxerrois, un petit vin découvert à la « Brasserie de l’Horloge », distribué contre une carte bleue chez « Vin pas vain », biodynamique producteur local, label Entreprise Environnementale, écrire n’empêche pas de choisir (« Quoique », aurait dit V3-Voltaire), je rapporte un petit souvenir de mes courtes escapades, pinard et polar.Auxerrois.jpg

 

 

 

 

 

Allez, pour trois cartons de six, je vous mets un joli Rully en cadeau.


 

 

Didier Jouault      pour    Ydit-bis , retro calendrier de l’Avant – 16    Soumettre FERRARE (1/4) La Dame de Print-Speed à  suivre : Soumettre Ferrare (2), il ne faut pas se tromper de sonnette

 

 

Par défaut

Ydit-bis, Rétro-calendrier de l’Avant-15 « J’écris Ferrare »(4/4) Après 21h30 le client est un gêneur.

plan de Ferrare in Quarto

Nul n’est contraint de mémoriser  scan101443672 les chiffres, à l’inverse de ce que notre monde (et mille fois- un chiffre- davantage en ce temps de « crise sanitaire ») tente de faire croire. D’ailleurs, on peut compter sur moi pour les données : Version 2, 347 pages au lieu des 433 de la version 1, 130000 signes ou espaces effacés (notre espoir commun d’effacer l’espace !), dans le confinement soyeux (celui-là) de la bibliothèque Abdelmalek Sayad, 80 places assises, jamais plus de quatre ou cinq lecteurs, Musée de l’histoire de l’immigration, Palais de la porte dorée, cafétéria-sandwiches-association-d’insertion, Paris 12ème, ça ne peut pas se manquer: ancien pavillon principal de l’exposition coloniale. Juste à la sortie du bois usé par les footings du matin. Très organisé.

J’écrivais FERRARE, donc : à nous deux la version TROIS.

 

 

La troisième épreuve, c’est l’épreuve dite « La dentelle de Palais ».
Pour cela on devait partir, se lever ailleurs qu’avec soi- même à l’habituelle Place du Sommeil, cesser de ressembler à ce chien qui le matin retourne à son dormi mal digéré.

J’avais loué de toutes petites maisons en campagne, deux ou trois fois, parcours pas trop long depuis Paris. Solitude, hameau, même pas un café-restaurant le plus souvent, mais la cheminée pour les lumières du soir, car c’était l’hiver commençant. Un brouillon ça brûle bien.

 

 

La journée, vous ne faisiez rien qui eut été s’approcher trop de « FERRARE »-nom de code. Vous marchiez, au mieux un sandwiche de boulanger à midi mais on trouvait rarement une boutique dans les chemins, ni d’ailleurs de sandwiche, denrée urbaine.

La saison était celle de retours prématurés, trop peu de lumière pour sortir les paroles du puits de la mémoire, trop peu de kilomètres randonnés…Il ne s’agirait plus de regarder les phrases avec un peigne perplexe, les mots pour changer leur couche. C’était le temps, comme chez le coiffeur d’enfance, des finitions rudes à la petite tondeuse.

 

 

Le jeu de découpage continuait alors, dans l’ombre des flambées rythmant les ratures de la page. Cuisine solitaire, clin d’œil tricolore aux voyages d’été : courgettes, pommes de terre, tomates. Tard, vous sortiez marcher dans la nuit sur la route rurale, mais vous aviez en général stupidement oublié une lampe-torche, et la correction justifiée des paroles se dissolvait dans le noir sans lune.

 

 

Pas loin, on trouvait toujours une bourgade, pour que s’ouvre, dans la solitude apaisée, l’agréable désordre d’un dîner en ville, il ne fallait pas arriver tard, plat du jour solide un vin plutôt rouge, dessert seulement si on a VRAIMENT supprimé d’un scalpel honteux mais satisfait à nouveau 20% du texte de la version 2, dernière démarque avant fermeture. Une rigueur disciplinée de gabelou qui cherche son sel sous le béton des bunkers encore épais, en haut de la falaise.

 

 

Jamais personne à la table de le « Genty Home » place de la République à Mortagne-au-Perche, ou au «Rendez-Vous des Amis» rue de la sous-préfecture à Toucy, ou à la «Brasserie de l’Horloge» qui borde le Boulevard des Remparts, à Vire, où vous aviez commis l’erreur d’escompter, en parallèle à « Ferrare », poursuivre dans les archives de micro-villages une recherche généalogique, comme si les personnages de l’État-civil à Vengeons, Manche, et ceux de la rue Belfiori à Ferrare, Emilie-Romagne,  n’avaient pas risqué de se disputer l’avant scène dans un combat sans vainqueur.

 

 

Ici, pas d’invitée au banquet de l’absence, pas de surprenante voyageuse de couloir en pleine nuit de Milan, pas de vélos ni de bateaux :  lundi la serveuse était fatiguée, mardi le patron était pressé, la salle presque déserte, et mercredi c’est fermé. Après 21h30, le client est un gêneur.

On visitait la mise en scène de sculptures en bois à taille d’homme, dans le cloitre de la l’abbaye. On entrait au « Vin pas vain » commander deux ou trois cartons de coteaux d’Auxerrois, pour la prochaine fois. On essayait de ne pas travailler.

 

 

 

S’il pleuvait, on fréquentait les bibliothèques municipales, on s’installait dans le « coin poésie » sans doute le plus calme, et un groupe de lycéens, plutôt des lycéennes, de grandes collégiennes, se servait de téléphones pour des jeux à distance auxquels on n’en comprenait rien, mais ça ne dérangeait pas, s’ils ne laissaient pas des traces de chips sur le lino…et pensaient à se couvrir en sortant, même s’il fait si chaud dans une bibliothèque normande.

 

 

Là, bibliothèque Jacques Lacarrière, rue d’Ardillère, Auxerre, médiathèque municipale, rue Chenedolle, Vire, ou Place du général de Gaulle, Mortagne-au-Perche, l’ordinateur s’aiguisait pour les mises en page, selon des formats très contraints exigés par de potentiels éditeurs : Police Times corps 11, recto seulement, double interligne, conseillé entre 200 et 400 feuillets.

On a fait le bon élève avec croix d’honneur : ça n’aurait pas été malin d’agresser l’attente du lecteur avant la première ligne lue. Il y a des refus qui tiennent à un maquillage coulé.

Ensuite, à regret, vous quittiez les petites maisons d’Airbnb. Sur le site du loueur, les hôtesses  toujours louaient votre bonne humeur à l’arrivée, votre soin des lieux, comme si tout visiteur était un barbare.

 

 

Il vous avait suffi de travailler au couteau la version 2, une victime c’est assez. En échange vous décriviez la qualité de leur cheminée.

Au retour à Paris, on recomptait. Comme un personnage de Balzac tâte les billets. Le solde paraissait au point. Ratures, coupures, mais ça semblait plus digeste. Surtout plus lisible. On peut toujours y croire.

Vers la fin de l’année , vous étiez partis à quatre en Toscane. Dans le plein hiver bordé de lumières, pendant les creux que les siestes et le goût de lire découpent dans le temps des autres, s’installaient facilement les pleins qui permettaient de «saisir »(à feu vif sur le clavier) la version décidée la définitive.

 

 

Nette et présentable : peignée de court, habillée saison, chaque espace à sa mesure, chaque saut de page avec son parachute, chaque page son numéro de cirque.

Avant le dîner final à la trattoria du village, Radda in Chianti, 3 janvier, le veille du retour, on ajoutait le stupide mot « fin », qui ouvrait l’appétit sur les suites.
– Et on va l’appeler comment, ce petit tas de 278 pages, cher monsieur ?

Vous pensez alors que le descriptif d’un fictif serait le plus simple :

« Le Jardin de Giorgio Bassani ».

 

 


Didier Jouault,  pour Ydit-Bis,  Rétro-calendrier de l’Avant -15 « J’écris Ferrare »( 4/4) Après 21h30 le client est un gêneur.

A suivre : Soumettre FERRARE ( 1/3) : La dame de Print-Speed

Par défaut

Ydit – bis, Rétro calendrier de l’Avant -14 : J’écris « Ferrare » (3/4). Façonner à la tronçonneuse le futur taillis de noël.

 

 

 

 

D’abord, pour  » J’écris Ferrare » on tente de percer un chemin, à la machette des souvenirs, dans l’Amazonie des notes prises en route, à pied, en avion, en train. Toutes les tables sont bonnes à écrire. On aurait dit un semi-marathon.

Ligne d’arrivée : page 433, bel effort, mais trop de pas, trop de pages. Il a fallu déposer le tas sur une étagère, pour que ça marine, ça composte, ça se verveine, que ça perde un peu de volume en séchant. Vain espoir ?


J’écris FERRARE signifie : des lignes s’ajoutent, d’abord sans ordre et sans autre image que mentale, addition lourde, et tout reste à venir : à faire.

En automne, la première des trois versions a été déposée à l’ombre, au frais. En bas à gauche du placard de l’entrée, en isolement sur  le demi rayon proche de l’aspirateur.

L’épreuve suivante du triathlon requiert la distance. Jusque-là, on pouvait manigancer une ou deux pages larges comme un vieux T shirt d’Ydit, depuis quatre ou cinq notes vagues récoltées entre la course matinale au bois et le départ pour le réunion de treize heures.

La phase deux suppose la continuité du silence et la poursuite humble des échos laissés par les traces de la veille sur la page du lendemain. Les mots, sinon, prennent la distance. La phase deux est une chasse à courre dont le gibier ne serait que la boursouflure des paroles inutiles. Le chasseur cavale dans la couleur de l’encre et la douleur de supprimer ses propres vendanges de phrases.

 

 

 

On évite les sorties longues, les randonnées grasses sur les terres déjà moissonnés de l’Ile de France, on ne se rêve pas Peguy et encore moins Jean-Jacques. Le matin, rien qui vaille  une mention, serait-elle infra marginale. Une heure de course vive au bois proche afin d’atténuer les énergies.

L’après midi, on part lourdement armé, en éclaireur déployant sa vigilance, 433 pages dans la besace, et ciseaux dans la poche- revolver. Rapidement, les bibliothécaires vous reconnaissent. On les devine curieuses d’appendre l’objet de votre travail, et d’en savoir le prix, les résultats.

 

 

 

Deux ou  trois commandes -thèse, revue spécialisée- les apaisent : vous ne franchissez pas l’arc magnétique, dépouillé de vos métaux, pour le seul désir d’apercevoir la posture tendre d’une étudiante étrangère penchée sur l’Histoire des migrations. Il y a, prévient-on, des irrespectueux venus pour l’amour muet des métisses découvrant Fanon : c’est la bibliothèque du musée de l’histoire de l’immigration, les réserves vibrent encore des cris d’anciens colonisés. Leur descendance vient ici essayer de comprendre. Plus tard, on pourrait organiser une «lecture publique»? demande une bibliothécaire.

 

 

 

Pour ce temps, comme les arbres ont écarquillé leurs feuilles, vous devez façonner à la tronçonneuse le futur taillis de noël, découper ce que vous avez trop assemblé. Même si des étudiantes rares – et en effet souvent avec l’allure d’enfants émigrées jadis- traversent l’espace d’un pas de chercheur impatient, on est seul. La salle est vaste et peu connue, on s’installe loin des autres, on pourrait croire une anticipation de la distance dite sociale ensuite imposée par une maladie généreusement prête à  se propager sans compter. On tourne les pages  de la Version 1 ( qu’en privé en nomme V1) comme si on ne les connaissait pas, souvent étonné d’une tournure, d’une trouvaille, d’une abomination inexplicable et cependant lisible en toutes lettres tapuscrites.

Page 131, on découpe des «patrons» dans du papier bible, on attife le sujet pressenti au rôle ingrat de personnage avec des lambeaux de costume imaginaire, les tenues toujours très coordonnées de Silvia, jeux de couleurs et de décors, le short quasiment tyrolien de Néro. Et c’est la page 187. On ne l’a presque pas vue venir. Déjà 18 heures?

 

 

 

 

 

Une bibliothécaire ( car ici jamais un bibliothécaire masculin ne se montre), sortant à plus d’un titre de sa « réserve », à pas lent et sourire large, bonheur (mais dans le texte on écrira «sourire lent et pas large, rigueur » -un « bougé » du mot et soudain tout change), elle pousse un charriot légèrement chargé de livres savants. Son badge la nomme. Sur les pages en cours de réduction ( 20%, on solde!) , vous choisissez ensuite ce prénom pour nommer l’un des personnages dont vous ignorez tout sauf son adresse, naguère, en ville de Airbnb. Personne n’en saura jamais rien, et voilà pourquoi c’est un double plaisir. Elle vous sourit :« ça va, on dirait, vous avez trouvé? » Oui, ça va, ça vient.

Ça passe de l’ombre à la forme. On espère. On observe. On attend.

 

 

 

En silence, le IPhone vibre sous une pile de feuilles. Tout le monde s’exprime pour tout le monde en même temps, évidemment pas un sujet pour un récit de FERRARE, mais la question reste : on est de l’univers, ou bien on s’en sépare, pour réparer les trop de récits obèses ?

Rester à l’écoute, c’est répliquer. Répliquer c’est dupliquer du vide, ne rien dire. On ne répond pas. Le plus long, c’est de faire court, écrivait à peu près la Thérèse d’Avila. Surtout pages 287-90 :  la description quasi amoureuse de la tasse décorée comme par Miró, fabriquée dans la ville, emportée depuis la terrasse déserte du bar découvert dans le délicat jardin du Palazzo Schifanoia, via Scandiana, le plus célèbre de FERRARE, fermé pour travaux. 028

Tentative absurde, décrire la tasse (poinçonnée « made in Ferrare »), avec un tiers Robbe-Grillet des débuts, un tiers Pérec des « choses », un tiers Queneau de Sally Mara…trois quarts retour du réfoulé.

On la voulait symbole à la fois de la ville et du jardin rose entourant son hôtesse, Silvia. Ici tout est symbole ?

Ciseaux, déchirure, 3 pages effondrées, le rouge faïence était pourtant si solaire.

 

 

 

 

 

Tard le soir- on termine les devoirs et la tartelette normande, bon élève encore cette fois-, et d’un clic, toc : suppression de la ‘scène‘fameuse (mais disparue !) dite des Allemands visitant le musée de l’Histoire hébraïque, trop facile après tout, même si elle avait requis pour exister toute une entière journée de travail.

La bibliothécaire sur cette ablation passe en souriant, retour de « Privé, réservé aux conservateurs ».  Dans un récit de jeunesse, on lui décrirait les travaux anciens rédigés jadis sur « Les métamorphoses de la littérature africaine d’expression française après les Indépendances », thèse soutenue, jury très rigolo : le propos est exotique et rare, ça permettait de jolis impromptus de rencontres,  et émouvantes Échappées vers d’autres explorations. On avait usé du stratagème, jadis.

 

 

 

 

Tout texte est prétexte à rencontrer, rien d’autre après tout.

A présent, cette fois, seulement, on bavarde, avec la privée des conservateurs  : fermeture pour vacances scolaires, dans deux jours, vous le saviez?  Encore les vacances, vite mon chapeau, ma canne, mon chameau, mon râteau.

Les ciseaux de petite main, du coup ( beaucoup de coups), se font ciseau de marbrier.  48 heures?  Deux jours à la découpe, à bucheronner la version, à sanctionner la digression, et voici la butée en fin de rail, page 347.

Le mot « FIN », en bas de la page 347, pèse encore trop lourd, car il vient trop tard.

Pas de nouvelle étagère : le combat reste inachevé. Les marches sont encore nombreuses, à monter à descendre ? L’escalier du jardin reste peint d’austérité.

Un passage dans le coin de ring, éponge, soigneur, peignoir, protège-dents. 347 pages, au lieu de 433 d’abord, 130000 signes ou espaces détruits, mais on parvient tout juste dans la situation d’un chirurgien pédiatre qui observerait des amygdales :

« Madame, pas de véritable choix, c’est le moment de couper, mais tu vas voir, mon petit, même pas mal, presque rien, et ensuite un peu de repos, et même du sorbet, du sorbet, avec des fruits Bio de préférence, n’est ce pas Madame , pas de la crème glacée  de Monop! »

Alors, pour quelques jours en permission, vous vous  accordez les dîners avec les amis de longtemps, les pas sur les routes et les joliesses de hasard en ville.

 

 

 

Sur la version 2  ainsi composée vont alors s’agiter, s’ajouter, s’ajuster les instruments de barbier  en même temps que sonne la charge des colonnes féroces de hussards noirs poursuivant …

Les Vocabulaires,IMG_1468

…rapides insectes cachés dans les plis des pages, mais de leur présence invisible sourdent encore de  laides pustules : quel avenir !

Toutefois, version 2,  on aperçoit mieux, sous la pile des pages, cette porte fermée de la synagogue, rue Mazzini, encadrée des vélos muets de Ferrare. On est là pour ça.

Où sont passées les porteuses de souvenirs ?

 

 

 


Didier Jouault    pour    Ydit – bis, Rétro calendrier de l’Avant -14 : J’écris « Ferrare » (3/4). Façonner à la tronçonneuse le futur taillis de noël.

A suivre : « J’écris Ferrare », (4/4) Après 21h30 le client devient gêneur

 

 

Par défaut

Ydit-bis, Rétro-calendrier de l’Avent -13 : « J’écris Ferrare »(2/4) : ligne d’arrivée page 433.

Il faut l’écrire à nouveau : ces textes ne sont pas écrits au jour le jour. Leur conception lente, texte/ image, se réalise par «séquences» continues qui correspondent à plusieurs publications séparées de quelques jours.  Les «posts» sont programmés à l’avance, par séries des deux ou trois. Aussi la parution ne reçoit nul écho d’événements publics, ni aucune modification de rythme en dépit des douleurs violentes que le temps donne à connaître, et qui suscitent une lourde compassion.


Notes et post-it : au  second (espéré deuxième !) retour de Ferrare,  fin de l’été, quittés le jardin, les vélos, le vin blanc, la maison de Bassani, et même Silvia, on peut y croire. Ydit, bruni , content, avait lancé la VERSION 1, pour un texte,  c’est le plus facile : on avance et on regarde à peine où on pose les pieds, les mots, les rythmes.

Voici comment on fait : on dirait un semi-marathon, épreuve très particulière, puisqu’on décide de s’arrêter à une moitié qu’on prétend être un tout.

Il faut partir assez vite, mais patiemment. A des endroits fixes de l’écriture, les organisateurs sauvages mais savants proposent du ravitaillement à l’auteur demi fond : photos, bouteilles d’eau, mini-gourde protéinée stimulant la puissance qu’on est en train de ravager, rêveries dans l’immobilité du sommeil ( toujours si étrangère la montée au sommeil ) revigorante pouponnée de fruits secs, notuscules infimes d’un guide touristique pour analphabètes,

la bénévole ravitailleuse tend une étouffante banane, on est page 127, on s’est à peine aperçu qu’on court, dictionnaires ou quêtes à rameaux infinis par les « moteurs » de recherche, où se vérifie peu à peu ce qu’on apprit sur place au sujet de la famille d’Este, des Juifs à Ferrare, jusqu’aux « lois raciales »tardivement édictées en 38 par les fascistes et la rafle par les nazis en 43- mais Bassani parvient tout juste à temps  à fuir Ferrare dans le dernier train, Bassani choisit la clandestinité, on lira un peu de tout ça dans « Le Jardin de Giorgo Bassani », peut-être ?

Déjà on arrive page 184. Ça dit la sueur. Ça sent l’effort, ça fait son lièvre.

On court, l’ensemble commence à trouver son rythme, l’amble du chameau, « l’ensemble » c’est du rythme en soi,  mais ça commence aussi à tirer lourd sur les chevilles, vers la page 216,  fin de chapitre, le risque de tendinite s’aggrave, on ralentit dans la montée après le bois, car les collages de pages  ragent d’illisibilité matérielle, on écrit si mal.

On ne ralentira pas longtemps, ce qui est nécessaire pour retrouver l’exacte et précise longueur de foulée qui assure la Course sans désunir les muscles ou désosser la volonté, le « pas » qui intègre la citation masquée mais aussi les façons de la démasquer.

On dépouille un article de revue découvert sur Cairn – raté, rien de neuf, titre trompeur « Les  parcours des Juifs en Italie du Nord sous le fascisme« , ça ne parle que des transfrontaliers avec Nice occupée, tant pis, on est parvenu à la page 258, 12 ou 13km, ravitaillement? Rien du tout, qu’est ce qu’ils foutent, on sent la crampe, allure posée, déposée comme un brevet de chez Sanofi : le bonheur sans la douleur.

Conscience bâillonnée (pourquoi courir ainsi?) et l’unique horizon reste celui qu’impose cet agressif concept de non-retour. On ne prend pas un semi-marathon à l’envers. C’est commencé? On doit finir ! Pas le choix, devrait-on terminer en rampant, paumes sur le sable gris des mots, genoux sur l’arrête coupante des pages.

D’où cela vient-il qu’on soit ici ? L’imbécile désir de se mouvoir ? Pour aller où?

Questions de toujours.

Ultime ravitaillement, page 339, ou à peu près (on n’a plus le temps de compter), km 17.5 prétend le panneau lumineux, les documents additionnels sont parvenus de la municipalité de Ferrare, on a parcouru la thèse de Marie-Anne Matard-Bonucci « L’Italie fasciste et la persécution des Juifs », on a vu : « Perrin, 2007 » et aussi  « Quadrige, 2012 », tout ce vrai savoir qui fera ensuite partie de ce qu’on réduira d’une version du texte à l’autre, jusqu’à si peu, nul espace pour une thèse même brillante, et ça fait diversion dans la foulée : tout est vu, rien n’est encore gagné. Sur la main, ça court. Sur la page, ça marche.

Quant au corps du texte, ça tire dans tous les sens, muscles, tendons tendant vers le bronze, poumons de Mongolfière juste avant la fuite, artères comme des Champs Elysées à globules.

On se prend à rêver d’immobile. De verser directement aux archives cet

inaccompli encore vif. Trop tard.

Ligne d’arrivée, page 433 – ah oui, tout de même, 433, on sentait bien que ça pesait, que ça enflait, que ça se permettait son explosion tranquille,  ligne d’arrivée, tout le monde autour est soulagé ( même si je n’annonce pas : « J’écris Ferrare » ), « Il semblerait que ça a été plus difficile qu’imaginé ? » me dit-on, ou aussi -serviette-éponge tendue: « Superbe effort, on dirait ? ».

Reprise de souffle, changer le maillot trempé, déposer les pages, les pages, les pages, quatre cent trente trois fois La page, les jeter sur une autre étagère d’un autre placard, tout ça est un peu lourd,  se reposer ( le plus difficile à imaginer), on en reste là pour un temps, et on est en automne, bientôt, déjà?

« – Bon, si on s’invitait à diner sur la dernière terrasse non stupidement chauffée. N’importe où, sauf un Italien peut-être?… »

trattoria de Naomi Ferrare été 19 gros plan


Didier Jouault   pour    Ydit-bis, Rétro-calendrier de l’Avent -13 :

« J’écris Ferrare »( 2/4) : ligne d’arrivée page 433.

A suivre… »J’écris Ferrare »(3/4) Façonner à la tronçonneuse le futur taillis de noel.

Par défaut

Ydit – bis, Rétro calendrier de l’Avant 12 : J’écris « Ferrare » (1/4) : des Finzi, des Contini e tutti

 

Plaque ducale , l'accueil.JPG

Alerte :

Le projet  » Ydit-bis « date de début 2020. La crise sanitaire et ses violences multiples peuvent réduire au dérisoire toute activité qui ne les concerne pas.

TOUTEFOIS, l’évidence du récit s’impose ici, avec une claire nécessité  qui ne témoigne évidemment d’aucune indifférence aux douleurs des autres.

Insister est indispensable , pourtant : ces textes ne sont pas écrits au jour le jour. Leur conception lente, texte/ image, se réalise par « séquences » continues qui correspondent à plusieurs publications séparées de quelques jours.  Les « posts » sont programmés à l’avance, par séries des deux ou trois.

Aussi la parution ne reçoit nul écho d’événements publics, ni aucune modification de rythme en dépit des douleurs violentes que le temps donne à connaître, parfois de tout près, et qui suscitent une lourde compassion.


 

Le « Rétro calendrier de l’Avant » constituant les onze précédentes publications de ce YDIT-Bis, à sa façon distanciée, raconte de simples joies de voyageur banal. Résumé à cela, il ne justifierait pas le long long si long travail du rédacteur.

Mais, il y eut FERRARE, la ville, ses fantômes en voie d’effondrement, le silence des indifférences parcourant le ghetto, les ombres aux fesses posées dans les shorts, l’insuffisance des passants qui boivent et reboivent des Spritz à la santé de l’immémorial.

 La première visite de FERRARA– qu’on écrira FERRARE, et longtemps l’œuvre de Bassani tint à limiter le nom à l’initiale : »F. »,  le premier voyage n’était qu’une étape, comme une facilité un peu hasardeuse et probablement décevante, après Venise ou les PP, Parme Padoue. Faible écho de lectures un peu oubliées, des Finzi, des Contini, e tutti.

Dès le premier jour, revenir à Ferrare fut un désir puissant, après les rencontres hâtives qu’on voulait reprendre comme à zéro : la plaque des origines, 1492,  le jardin rose et ses chattes, « La Mura » de Bassani, les canicules posées dans les rues du ghetto enlacé sur lui-même, écoutant les murmures de sa propre histoire.

Tout comme s’impose  l’envie d’une solitude, il fallait oser en savoir davantage.

Une fois, deux fois – et la suivante prévue en juin 2020 n’aura bien sûr pas lieu : que va-t-il rester de Silvia qui courait le matin sous le rempart (elle répond si rarement), d’Erika, de Néro? Et du jardin désormais désolé d’assèchement,  dans la maison sans doute maintenant fermée de Giorgio Bassani?

 

Lors du deuxième voyage du même été, les étapes ont été choisies comme pour enchâsser le séjour à Ferrare dans des villes où résonnaient, même de très loin, la famille d’ESTE, le Duc ouvrant les remparts aux Juifs expulsés d’Espagne. Alors, je n’avais pas en moi le projet de ce texte, à venir d’ici peu ici-même, encore sept séquences, et qui s’intitule désormais : « Le jardin de Giorgio Bassani ».

Dans le très incertain désir, cela aurait dû/pu être « Le Goy à Ferrare« , ou une autre formule d’identique brutalité.

Ainsi qu’on aurait écrit au XVIIème : ma méthode était d’affecter de n’en n’avoir point. Je n’annonçais surtout pas que je retournais à Ferrare et ses annexes pour y entamer le dur et délicat voyage immobile de l’écriture.

Il me fallait juste en finir avec cette ville.

Disais-je.

Erreur.

En route (avion, train, à pied) je fixais des paroles de rien sur d’exotiques post-its, des notes de restaurant, des livrets bilingues de visite au musée. J’évitais avec soin de noircir des carnets, pour ce premier séjour. En poche, micro-Canon. Toujours les images comme des emporte-vrai.

Le soir, sur des blocs post-professionnels à format d’ordonnancier, en quelque sorte post-opératoires, j’ajoutais un petit nombre de lignes de rappel, surtout pas un « journal », non, des aide-mémoire, la mémoire est ma grisette, elle galope, je l’entretiens, on chemine pour le plaisir, dans le papier, sur les glaces du papier, patins de  lenteurs sous le pied.

Manquaient les photos pour sembler une œuvre fin années 2000, visuels pour se souvenir ensuite, écriture ou pas :  il faut coller le présent à quelquechose, et l’image est le meilleur ruban-adhésif. A défaut de photographier l’avenir du texte, je numérisais les filles de Ferrare, si souvent évoquées par Giorgio Bassani. Je regardais aussi les albums d’André Maynet, qu’on ne voyait pas en vitrine, mais où la solitude dansait tard le soir ( merci à lui)

Puis,  dès le bagage posé à Ferrare, dans le jardin rose de la Via Belfiori (on le retrouvera si souvent au fil du « Jardin de Giorgio Bassani ») s’évidença l’idée de maintenant ranger YDIT, le bon vieux personnage usé depuis quatre ans et demie, de le déposer sur une étagère du placard de l’entrée, c’est-à-dire de le placardiser dans l’espace de sortie, et ses babioles en même temps : gris-gris, maillots et shorts, excessivement nombreuses photos prises « d’avance » pour des « Séquences Publiques d’OubliEs » à venir- à jamais effacées maintenant,

…expositions narcissiques faussement provocatrices, cet appareil de l’irréel qui fut plaisir profond de l’invention. Mais, on le sait, lorsqu’on se regarde dans l’exercice de son propre plaisir, on se découvre si ridicule.

Le tout-venant dépassé du dit d’Ydit (on ne se rend pas compte) occupe trois rayons de mémoire dans l’étagère de l’oubli volontaire. Beaucoup d’heures niées avant d’avoir existé.

Renoncer à un projet, c’est réduire les contraintes et séduire l’imagination : joli programme, en ces temps.

Mais, à vieillir, on verra, espère-t-on, le rayon  d’Ydit s’alléger.

 


Didier Jouault     pour   Ydit-bis, « J’écris Ferrare »( 1/4 ) Des Finzi des Contini e tutti.    A suivre… »J’écris Ferrare »(2/4) Ligne d’arrivée page 433

 

 

 

Par défaut

Ydit-Bis ,   Rétro calendrier de l’Avant  – 11   « Dans les couloirs de la lionne »  

La Guignolerie avec les carabiniers, à Milan, ç’avait été le constat de la sagesse ou de l’usure des ans : jamais perdu la distance intérieure de l’humour. Tant de fessées déjà reçues.

 

 


A Padoue, un escalier comme dérobé, invisible presque depuis l’avenue du XXI septembre, menait à une placette, limitée de tours et murs Renaissance.

J’avais emporté – dans le petit sac d’épaule – le maillot dit d' »YDIT » dont je me servais pour illustrer le projet avec d’autres images que mon propre personnage recouvert de la signalétique usuelle : lunettes rouges, badge blanc, ruban bleu-spo venise - Copie

 

 

 

 

 

….lunettes rouges, badge blanc, ruban bleu- mais qui ne trouvait pas toujours une bonne voyageuse pour faire la photo en passant.

 

Longtemps, j’habillai la statue de bronze qu’on avait érigée au centre de la place – Cerès je crois-. Elle ressemblait assez aux dames de la Scala, en plus grand, plus sombre, plus nu. J’avais vérifié l’absence de carabiniers.

 

Triant au retour les très nombreuses photos, je déroule la série à rebours : on pourrait croire que j’ai habillé la déesse de son vêtement d’oublis, de son maillot de mémoire.

 

Quatre ou cinq employés sortirent d’un bureau que je n’avais pas vu. Ils s’étonnaient, en Italien tout les jeux sur les mots perdent leur sens, et en particulier Il dit/Ydit , les OUBlIeS – petits gâteaux médiévaux.  Ydit-blog, Ydit-bloque, et en grec ou en arabe? Je me confirmais alors que ce projet, au fond, me servait surtout à couvrir non seulement les statues, mais aussi des rencontres que je n’aurais pas osées sans prétexte de texte. On a souvent besoin de raisons pour ne pas rester seul. C’est ce que font les écrivains.


A Parme, dans le hall de l’hôtel de ville traversé pour joindre le fameux cloître, un homme en marbre, au pied d’un escalier d’honneur, protestait en silence que la mémoire des martyres de la Résistance paraissait disparue sous les plaisirs du présent, masquées par les passagères de vent. J’ai pris peu de photos.

 

J’ignorais encore que cela fût le thème d’une nouvelle de Giorgio Bassani, « Une nuit de 43« ,  incluse dans la sous-partie « Dans les Murs » du « Roman de Ferrare », et que j’allais plus tard  rencontrer  à mon tour les fantômes et les mémoires en loques, dans les rues et sur les plaques mémorielles de Ferrare, entre deux volées de vélos habillés en short, puis que la mémoire en cours d’effacement deviendrait l’une des couleurs du « Jardin de Giorgio Bassani », la teinte de la page de fond.

Je n’irai plus à Parme. Pas à pas à Parme, fini. Malgré le Consul, la Sanseverina, c’est un récit désormais vide, alors que Ferrare brouillonne et rature encore son Histoire.


A Milan, la veille du départ  ( car j’avais gardé cette habitude de la dernière nuit dans la ville d’où l’on va ensuite décoller), malgré douze ou quinze heures de déambulations par 35 à l’ombre,

 

et un dîner léger doucement doré de vin blanc, j’avais comme toujours entretenu un dialogue compliqué avec l’endormissement. « Vous ne voulez jamais que ça s’arrête, la vigilance ? « demanderait la Russe depuis l’Ospedale,  vieux personnage un peu comme privé de son déambulateur dans mes récits, ancienne rédactrice de moins en moins présente de rapports pour les Services et les Organes. Je l’avais inventée sur image, parce que deux ou trois solides secrets de famille, authentiques et validés, auraient dû affleurer dans ses mémos, après dix ou douze ans de Ydit-blog.

Mais c’était devenu trop long. Il y a tellement de regards à ne pas manquer.les rencontres sous les arcades.JPG

 

D’ailleurs, les pauses et les poses de YDIT dans les lieux de paysage et les plis de mémoire semblaient chaque jour davantage désaccordées avec ces villes, trop identiques dans leur substance, leurs plans, leurs histoires : les décors eux-aussi se répétaient, comme les satisfactions de l’imaginaire.

 

 

A Milan, la veille du départ  : Très tard, il faisait encore très chaud, j’ai dû m’assoupir, avoir soif ensuite (trop d’épices, volontairement : les plats de la vie ne laissent leurs traces que par les détails du jour),  et je n’ai pas l’habitude d’appartements partagés. De plus, j’ignorais qu’il y avait une autre chambre dans le fond du couloir. La loueuse habitait dans une partie lointaine, bien séparée, du vaste appartement bourgeois.

 

Pour trouver de l’eau fraiche  dans le frigo, j’avais quitté ma chambre « dans le simple appareil d’une beauté  qu’on vient d’arracher au sommeil, »(la beauté en moins), insensible aux tensions pourtant visibles du presque matin. Le large couloir parut soudain peuplé de semblables insomniaques : deux jeunes femmes, des ombres du Lion’s sans doute, des demi-endormies qu’on alerte soudain dans leur confiance, des  veilleuses légères en tenue de canicule, bref on aurait pu les croire invitées ici pour une scène inédite du-dit-d’Ydit, davantage Diderot que Voltaire, tendance « Bijoux indiscrets ».

 

 

Les deux jeunes femmes purent exprimer de façon variée mais vive leur étonnement de mon apparition, comme de mon état. On ironisa d’un geste, comme chez Fellini, sans aucune de ces postures mièvres de l’indignation. C’était impromptu, pas malin, ni malicieux, mais sans gravité : en voyage, on voit un peu de tout.

Tableau rapide, enrhumé des irréels de la nuit finissante, une tonalité qu’on aurait dit importée par l’ex-personnage Marina, tombée toute jeune  dans Ydit depuis un roman de ce vieux Richard. On en vint tout de même pas, hélas, dans le couloir, à se raconter son passage  de Milan, ni ce coin qu’on n’aurait dû voir.

repos de couloir

 

 

 

Vite replié, si j’ose dire, sur mes bases, sans avoir bu et sans sommeil, j’ai pris tout de même le lendemain matin le soin de laisser un mot d’excuses à la loueuse- mais elle avait vu pire, dans son couloir, et ne répondit pas.

 

 

 


Milan, étape du retour, toute une histoire en trois points : ça aurait pu faire un titre de post « Rétro -calendrier » :  Au petit matin, des carabiniers rouges règlent la circulation des images  dans les couloirs  qu’habitent encore les Lionnes du Klub.

–  Germaine : « C’aurait été un peu long, surtout pour un titre, déjà que c’est un peu long tout ce bazar pour en venir à l’essentiel, vos déambulations d’évitement, malgré les anticipations ou les annonces  : dix ou onze  épisodes, et toujours pas Ferrare ? C’est pour Noel, l’Avant ? »

Stèle Finzistèle Contini

-Ah oui, Germaine, vous aviez remarqué? Dommage de vous perdre en route, on s’habituait. Mais, en attendant, gros dos?


Didier Jouault    pour    Ydit-Bis   Rétro calendrier de l’Avant   11   « Dans les couloirs de la lionne ».                 A suivre…à  Mortagne, j’écris Ferrare

Par défaut

Ydit-bis, Rétro calendrier de l’Avant – 10 , La Barbe à PaParme.

acces Parme

C’est ainsi que je voyage : parfois  je me perds en sortant de chez moi, vers ici plutôt que vers là.Accès Padoue

 

 

Aussi je prépare avec soin mes itinéraires, mais c’est un prétexte pour tracer des signes sur des feuilles, comme si on savait où on va. En sortant de la gare, je branche le Iphone.

 

 

 

A Parme, des vieillards dorment sur les bancs, la tête posée sur un volume de Hegel, ou même pire. Les jardins ressemblent à ceux que je voyais, pour la première fois, il y a environ quarante ans. Combien de fois peut-on dire : il y a quarante ans, et ne pas sembler déjà sénile?le jardin de Parme

 

Dans« Le Jardin de Giorgio Bassani« , le narrateur aborde les soixante-dix ans comme un marin son rivage, un sauvage sa pagaie (vocabulaire des romans d’adolescence!), un comédien son visage de ce soir. L’age du privilège.

 

Il fait tout ce que « UN VIRUS PARMI LES PAYS » interdira ensuite.

A Padoue, le soir, un orage  rond et sonore de théâtre ancien succédait aux journées de canicule. Je m’étais réfugié sous les arcades-regardant les danseurs sous la pluie. On sentait comme une inattendue lassitude venue de la lumière. Rus d’été sous Midi-le-Rude, les rues des soirs devenaient des pèlerinages immobiles : debout sur les pavés d’ici, chacun tenait sa bière comme un encensoir. Des belles de nuit se montraient sous leur beau jour, à l’intérieur des trattoria.

 

A Milan, où je ne prévoyais qu’un bref passage ( je connais bien la ville), les avenues s’encombraient d’interminables défilés : le congrès annuel du Lion’s Club, délégations défilant, certaines soutenant par de grands calicots la candidature d’un natif pour une haute  fonction ( ou fiction?) intérieure  au Klub, et dont j’ignorais jusqu’au nom. Ils étaient des milliers, je comprenais pourquoi j’avais été en peine de trouver un logement indépendant,  et dû me résigner à une chambre dans un appartement.

 

Lion's EgypteLion's MajorettesLuxe du voyage

 

 

La logeuse (vocabulaire balzacien!) m’avait accueilli dans l’urgence,  quand j’arrivais plus tôt qu’annoncé, elle partait pour le tennis, Je m’excuse, la salle de bains est à gauche.

 

C’est toujours doux, très euphorique, lorsqu’on croise la vanité du monde et qu’on est soi-même vivant : déguisement moins que puérils du Klub, généreuses râclées du sport.

Je ne pensais pas déjà au tennis des Finzi-Contini.

Et pas encore au « Jardin de Giorgio Bassani »

Après les défilés, longtemps j’avais marché parmi le soleil  des rues. Vers 17 heures, comme je passais devant La Scala, des amateurs en grande tenue de sortie commençaient à entrer dans le hall de l’opéra. On voyait de très belles jeunes femmes, habillées en soir malgré la torpeur ambiante.

Ça faisait un peu Carco, un peu Hemingway, un peu Madone des sleepings dormant sur le bureau d’un président. Je faisais des photos de leurs robes implacables dans la canicule.

Au bord de l’arcade, des Alcades, non, des carabiniers en uniforme complet, draps et coton épais, suaient tout en pied, rouges dans l’étoffe noire. Le plus jeune m’aperçut, sans rien dire. On avait trop chaud. Le chef, quadragénaire peu gradé, se précipita vers moi, tonitruant, trop vif dans l’ombre. Je compris, malgré mon Italien de pacotille, mais je fis l’âne.

P1000851

 

 

Il s’enquit auprès du jeune : On dit comment « effacer » en Inglese .
Approché, il tente de saisir l’Iphone aphone.

Agacé, je refuse, demande : Why?

« Delete! Delete! » crie-t-il

-C’est tout ce que tu sais dire ?

 

 

La vague ne reflue pas, et sans lâcher l’appareil, je veux bien qu’il regarde les images, Crachouilleur à demi, postule et postillonne, mais en ce temps-bien qu’on fût à l’Opéra-pas question de masques. J’interroge : « This One? » . Il tranche.

« Delete! Delete ! »

– C’est tout ce que tu sais dire ? (bis)

Pourtant il n’y a pas de policier en photo, c’est ici un délit.

Deux ou trois des dames de l’opéra font mine de s’approcher : un Français dans le besoin? Elle sont prêtes à lui prêter la main. Le plus jeune des carabiniers les arrête, au moins dans leur élan.

« Delet ! delete !  » Je grogne, il rouspète, je demande à nouveau pourquoi. On va bientôt revenir aux photos de l’an 2000? Assez maintenant. Il change de pied, se raidit : « Documento ! » Quoi, Document, et quoi encore?  Why, please? Il ne se tient plus « Contrôle d’identité de la Police italienne », rage-t-il, on se croirait dans Tintin et Les Carabiniers, Haddock en tunique. Avec un reste de malice, je sors la copie de carte dont je ne sépare pas. Il se fige, triomphe, se voit m’embarquer, pour s’y taire, au poste. « Pas de copie! Pas de copie! »

Les dames sont entrées dans le théâtre, il ne reste plus que notre comédie de carton-pâte, les armures de testostérone.  Bon joueur, j’exhibe, dix de der, le vrai passeport que je laisse toujours à domicile, sauf ce jour, pas dans une chambre d’appartement partagé.  Brusque, il sort le portable, photographie le documento, grommelle  comme un rat du désert ce que je pense être une malédiction sur moi pour les Temps et les Temps, inscription au fichier, Interpol alerté, avenir foutu.

A mon age, ça se supporte. On a de quoi s’occuper pour le peu de reste.

Tout au long, le plus jeune a lassé faire, étonné, accablé de chaleur. Le chef me restitue mon identité (c’est toujours une bonne chose) et par de grands gestes larges, méprisants, vigoureux :  va va , tire toi  d’là je te dis.

A mon age, ça se supporte (bis). D’ailleurs, il y a toujours l’art pour la parenthèse, l’ironie d’un peintre sur Duchamp, l’agréable extension du domaine de la vue par une galeriste peu maniériste : ça fait  de quoi s’occuper pour le peu de reste.

C’est aussi l’instant où je constate la sagesse, ou l’usure des ans : jamais quitté la distance intérieure de l’humour.


Didier Jouault   pour   YDIT BIS,   Rétro calendrier de  l’Avant, 10 ,  La Barbe à PaParme.

A suivre : « Dans le couloir de la Lionne »

Par défaut

Ydit- bis, Rétro-calendrier de l’Avant, – 9 L’Arsenal de Picpus.

NB : On a pu lire ( Rétro calendrier 7), les précautions sur la publication.

Ici, main reprise, la décision de continuer  un récit ( qui annonce un  récit?!) n’écarte évidemment pas toute empathie  sensible avec les victimes du temps dit Coronavirus.


A Venise, Le troisième soir, le patron m’a reconnu Le patron pose à FIci, musique en Live, pas de menu polyglotte, tout le monde parle Italien, plats du jour déposés sur le zinc à la façon d’une provocation d’art contemporain.

« -Salut, le Français, on dirait que ça a mordu? »

ricanait-il.
Salade, poisson, vin blanc, deux ou trois ristretti : la dot pour marier la nuit, si difficile à séduire.

On le voyait tout de suite, ça avait mordu, et plutôt trois fois qu’une. A Cannaregio, dans mon deux pièces Airbnb -garanti XIXème – premier étage à gauche, lagune au bout de la rue, appontement Ospedale,  la présence commune se voulait secrète. On pouvait se croire discrètement à l’abri.FONDAMENTO NUOVE

 

 

Mais présence commune piquante : on partage avec de clandestins hétéroptères de la famille des Cimicidae, plus précisément le vraiment très  commun Cimex lectularius, rampants moins forts en texte que les Atrides, mais autant hématophages.IMG_1468.JPGIMG_1346

 

Certes, nourrir seul  c’est nourrir à moitié, mais les invisibles puces de lit se contentaient d’une demi-portion dans mon genre.

Être piqué un peu, ça va , on se connaît, on sait à quoi s’en tenir sur Ydit le Didi, mais devenir un banquet à soi seul ne rend pas philosophe.

 

J’habite le quartier Picpus, à Paris. Les amis ont souri de ma nostalgie: alors Ydit, on emporte la pique de la patrie sur l’épiderme du voyage?

 

Leur inquiétude :les puces, au retour, voyageraient -elles dans les plis ? La vie dans les plis, mi-chaud, mi -gelée, ma parole ! ( je ne  m’étais encore promis d’arrêter avec les allusions plutôt nulles). Si je ne craignais l’abus de parodie, j’écrirais  : La puce ni son mord ne se peuvent regarder de face -…surtout si la pique fut fessière.Picpus 1picpus à Venise

 

Piqué au vif, j’exposais à des pharmaciennes rigolardes, mais résignées à l’étrange étrangeté du touriste,  vers la place Garibaldi, les rouges excroissances, et me planquais ensuite à l’ombre des églises pour empommader les turgescences.

Activité vénitienne s’il en est.

Pour un peu, les puces vivraient dans les repentirs de toiles de maîtres : on désigne d’un doigt la composition en pyramide, mais c’est Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa.

Si l’on entre à San Zaccaria en venant du soleil, la Madone de Bellini, à gauche….
Mais, non , cette scène figurera dans les pages, prochaines, du « Jardin de Giorgio Bassani ». Et du Bellini, bonjour Sollers, reste surtout ce mélange imbuvable de proseccco et de purée de pèches blanches qui use les Américaines.

Pour l’heure, je flânais portant mes stigmates, car que faire à Venise sinon que l’on y flâne? ( ou qu’on y flatte ?). Je lisais du Grec pour illustrer en musique l’entrée des puces : comme des rats, suivraient-elles le flutiste?

 

De loin- il habitait Milan- le propriétaire du AirBnb me répondit : « Vous n’aviez qu’à utiliser l’anti-moustique laissé dans le placard du bas. » C’est un peu comme de confondre moineau et vautour. Je lui adressai, en revers, une rafale de selfies, bien cadrée, qui exposait- art contemporain- un pic de puces, tout en coupant l’image pour qu’il comprît où les puces poussaient sans trop apprécier le détail de mon intimité. ( les anciens d’Ydit-Blog  se souviennent de mon goût malicieux de cadrages aptes à contourner les censures des sites, sinon l’imaginaire des suites).

Je lui écrivis ceci :

Moralité ?

Je vis à Picpus, et je vais à Venise,

Je nourris les puces, et ne vois pas Denise.

Sur mes puces, mes pics mes tics et mes tocs, le prix du vin blanc à l’heure de la terrasse on n’en saurait pas davantage.

Le propriétaire jura, mais un peu tard, qu’il dépucerait à tout va, sans rechigner à l’attache. Il proposa de rembourser ( comme un spectacle annulé) pourvu que je ne fisse aucun commentaire sur le site du loueur. Ainsi disparût toute trace.

Quand on arrive à Venise, par le train ou la navette de l’aéroport, c’est comme un shoot lumineux. Quant on quitte Venise, la dixième fois encore, on sait à nouveau qu’on va mourir.

 

 

Encore un peu de temps, monsieur le ?

 

De Venise à  Parme et Padoue, c’est Pareil à Pareil, on transporte la mémoire pour visiter la solitude, ou l’inverse : à bientôt soixante dix ans, on est bien entendu déjà venu ici.

Le jour, j’écoutais les guides en plusieurs langues, et regardais les écoliers regarder la statue membrée, sous l’œil amusé que m’adressait la maîtresse en K Way rouge. Je laissais la dépouille d’Ydit trainer parmi les ombres au bord de puits comblés.

P1000648

Le soir, quand on ne dort pas,

on relit ses brouillons?

on regarde le fleuve couler dans son miroir ?

on compte ses puces ?planning brouillon

 


Didier Jouault pour YDIT-BIS,    Rétro Calendrier de l’Avant,    9   –  L’Arsenal de Picpus

Par défaut

Ydit- bis , Rétro-calendrier de l’Avant – 8 Giardini au bout de Castello.

chat et poule à P, photo Catherine Fleurot

 

Ensuite – c’était le contrat- Aymeric et Adeline  ont libéré de ses contraintes le fabuliste amusé.

Parmi les Devoirs,  or depuis soixante ans le narrateur est un homme de Devoirs, l’un commençait à pousser trop loin ses épines intérieures : faire l’YDIT, le dit du Didi.

 

En ces temps, je m’imposais une sorte de régularité. Souvent, je l’aimais, car la contrainte éveille. Parfois je me le reprochais : pourquoi ne pas rester plutôt libre, et choisir de finir un verre de blanc à la terrasse bleue, ou regarder une statue sans la question de savoir où poser lunettes,  badge, ruban bleu, l’implacable trio d’une signature sans véritable auteur ?

Fin des fables, sinon des fabulations.

Mais le marcheur solitaire n’ignore rien de cette vérité grossière : on randonne parce que l’intérieur de la marche est le meilleur espace de liberté où s’enracinent les histoires qu’on se fait à soi-même. Tout comme flâner des heures sur les collections d’images ouvre les attentes des rêves  qu’on ne fera plus, et les routes vers des ailleurs déjà fermés à la rencontre par les oublis.

 

Pendant ce temps, les amis écrivent des livres sans images, ou lisent de la philosophie sans dommage. C’est plus fort.

Lors de trois précédents voyages vers Venise (parmi beaucoup) , c’était le train de nuit. Oublions le premier, un voyage d’étudiants. Le deuxième, le wagon-lit, par gourmandise, un peu Agatha Christie sans mort à Venise, un peu Cendrars sans les cendres de la loco. Si je pouvais ici me souvenir sans émotion – mais l’émotion du souvenir est un piège nommé nostalgie -, je raconterais  le retour de nuit depuis Venise avec Fred, seuls elle et moi, très amoureux, dans le compartiment  6 couchettes des années quatre-vingt, où l’expression de la tendresse fut chaotique.

woman standing on vehicle door

Photo de sergio souza sur Pexels.com

le train de nuit de Fred

 

Ensuite, un voyage familial – mais jamais ici de famille présente, qu’on préserve de la mise en public, toujours un peu mise à mort spectaculaire du réel.

A Venise, Rousseau faisait des confidences sur les soirs où on danse et le perron trop glissant des palais masqué. Sollers y prenait en tous temps ses élégants quartiers de printemps durable, chipant les biscuits au salon de thé si désuet où les américaines viennent boire  leurs messages en sortant du musée hanté par les chiens de Peggy.

Ici- triviale note -la plus étroite des places est conçue pour de larges rencontres, mais j’étais seul.

Sans conviction, comme une étrange consigne ( morale scolaire) à moi seul pour moi et par moi formulée, je posais pour Ydit, l’air stupide : toujours, la photographe choisie dans la rue acceptait de me prendre, c’est l’usage entre voyageurs, et -par bonheur- la différence des langues bloquait tout interrogatoire sur mes étranges ( et un peu ridicules) décors. Le sourire affligeant marque l’amplitude intérieure d’un renoncement qui s’annonce. Mais c’était une façon de parler.

Visiter seul, c’est visiter deux fois, prétendait Peguy, et la seconde (récit, photos d’Iphone) donne comme un écho serein à un plaisir pas encore défunt. Puis, on a le temps de regarder les passantes.trois touristes à V

 

A Venise, c’était la Biennale d’art contemporain, offrant le rare bonheur de pénétrer de coins d’espace d’habitude interdits ou réservés aux badgés : palais, consulat , entrepôt vers l’un de mes deux quartier préférés : l’Arsenal. Et Giardini, tout au bout de Castello.

 

Solitaire , levé tôt, dormant tard , je tardai au milieu des incertitudes du langage et des imprécisions du silence sur les nuits de Biennale, escapades de sorcières à pétard et de carabinieri en pétard…Errant, j’observais l’ombre que le désir porte sur la terrasse du solitaire, au petit matin, entre deux œuvres.

Les visiteuses passaient. Par habitude et malice je dressais le décompte des silhouettes qu’allongent les bien nommés (et bienvenus) shorts d’été, entre deux surdosages de café ou trois pavillons d’œuvres si pleinement contemporaines dans leurs usages de provocations banales P1000311.JPGP1000344.JPGla galerie des masques.JPG

 

 

 

 

 

 

 

J’oubliai mes décors à la terrasse d’un café, mais la serveuse avait mon téléphone, elle me retrouva d’un coup de bicyclette. J’ignorais encore que FERRARE est une construction géométrique balisée de vélos conduits par des jeunes filles, je n’avais pas encore assez lu Giorgio Bassani.

la maitresse en kway rougeJ’écoutais les guides en plusieurs langues, et regardais les écoliers regarder la statue membrée, sous l’œil amusé que m’adressait la maîtresse en K Way rouge.

P1000632

 

 

 

 

 

 

Le troisième soir, le patron m’a reconnu !    C’est l’ambition majeure du voyageur. Le patron pose à FIci, musique en Live, pas de menu polyglotte, tout le monde parle Italien, plats du jour déposés sur le zinc à la façon d’une provocation d’art contemporain.

Sur un coin de table, on cafouille le parcours, on bafouille les étapes. FERRARE, au centre?

 

Mais on ne savait pas pourquoi l’impératif  d’ y revenir serait bientôt si puissant.

planning brouillon


 

Didier Jouault  pour  YDIT-BIS,    Rétro Calendrier de l’Avant,    8   –  Giardini au bout de Castello.     ( Venise I)     A suivre …


Par défaut

YDIT-Bis Rétro-calendrier de l’Avant – 6 Le plus gai était roux, la plus savante était blanche


NOTA BENE : l’envoi automatique méconnaît évidemment la nature du support. En certains cas, la soigneuse mise en page et ses effets d’écho sont altérés par le logiciel, et les images se succèdent sans cohérence suffisante…On peut alors, parfois, se reporter au site-source, YDIT BLOG sur WordPress.


 

J’en étais là : abandonner Ydit, le larguer au milieu de ses phrases complexes, ses affichettes trop nettes , son badge sans age, toutes les pacotilles,

lui faire signifier son congé par une voisine bien armée pour le débat,

j’allais couper court,  reprendre le seul chemin qui vaille et qui m’aille, le solitaire, il allait peu à peu s’absenter de l’horizon, sans précaution restituant ainsi par son absence leur valeur de trois sous à ces pièces d’OUBLIeS.

« Très bien, très bien, dit Aymeric, je vais voir où en est la pizza ? »


 

En attendant, comme on disait chez les femmes savantes, je troussai un billet ( la poule ne l’avait pas vu)prépatifs d'escapade, à P


 

La Chatte et le Poulet

Un matou tout en roux parlait avec lui-même,

Ecoutait ses mots doux, rêvait un peu qu’on l’aime.

Croisait là un poulet, pour son ver en retard,

Regagnant son palais, pour picoter sans fard. l'affable de P.

La féline allongée, qui sans doute s’ennuyait

(Car à soi seul penser ne devient -on pas laid?)

L’arrêta en Princesse: «  Fallait-il à tout prix

Que ce poulet en liesse*, dressé comme un Verdi

Fit ainsi tant de vent, et lui passant devant,

Rompit comme un forban le pur plaisir du banc?« 

IMG_1144(La chatte de jardin, et c’est ce qui l’anime,

Rencontre le pépin de l’excès de la rime ).

 » Hé quoi, dit le poussin transformé en volaille,

Vous aimez le coussin tandis que je travaille,

Griffez les ouvrages de ce pauvre bon vieux

Rêvant un voyage comme on fait un vœu pieu? »

 

Un fort Cocorico, qu’il voulait protestant

Réveilla en écho le bon maître siestant.

La chatte se détend, le poulet se raidit

D’un grand cri prend le temps, et rien ne l’assourdit!

Le fermier irrité interpelle son hôte.

La chanson est chantée :« Le poulet ? Sous la hotte ! »le matou mitonne déjà

Le maître dina, dit-on, d’un dodu dindon,

(La chatte gonfla le coq et lui en fit don).
 

MORALITE

 Ici c’est gras ce soir, en voici l’avantage :

Rôtir passe encore, mais chanter à cet age  !

 

 

(*) »Qu’un poulet en liesse » eut davantage ménagé la diérèse !)


Didier Jouault,  Ydit – bis ,   Rétro calendrier   6    Le plus gai était roux, la plus savante était blanche   A suivre …


Par défaut

YDIT – BIS, Rétro calendrier de l’Avant, 5 – « Vous allez à Vérone, ? »

NOTA BENE : l’envoi automatique méconnaît évidemment la nature du support. En certains cas, la soigneuse mise en page et ses effets d’écho sont altérés par le logiciel, et les images se succèdent sans cohérence suffisante…On peut alors, parfois, se reporter au site-source, YDIT BLOG sur WordPress.


YDIT – BIS, Rétro calendrier de l’Avant, 5 – « Vous allez à Vérone, ? »

Par un malin bonheur, une cousine ( ou une voisine)  de P. avait tenu à passer boire la tisane au retour d’une épuisante balade en pleine canicule. Cette bonne action ne manquait pas de fraîcheur.

Le petit chat est mort(F.L.Ferrera)

 

Dans le jardin de P., à cinq minutes de Toucy, (commerces, restaurant, librairie, remparts ! ), j’allongeais ma  savoureuse lenteur de presque septuagénaire. Adeline avait un  chat, Aymeric aussi, et la vieille maison appartenait au troisième.Vermeer

 

 

Chacun d’eux venait à son tour me demander en couleurs variées où j’en étais de mes préparatifs.

Le plus gai était roux, comme d’habitude. A mon retour, près du sac à dos, ils attrapaient l’ombre humide que laissent  les balades en forêt les jours de canicule. ce bon vieux circuit 9.jpgLe jardin de P 2.JPGPassaient aussi des poules.

La plus savante était blanche. Elle ignorait les distances de respectabilité ( comme toutes les poules savantes), picorait d’un geste arrogant les miettes de récit tombées au sol, tentait de lire par terre mes brouillons déchus, ça la décevait. On le comprend.

On aurait préféré un toit tranquille que picoraient les focs.

 

Bien que la cousine voisine fût partie porter ailleurs ses espoirs et mes rêves, on aurait pu se penser dans une fable. Essayant de trouver le meilleur parcours incluant Vérone, Venise, Parme, Padoue,  retour Milan, avion et train ( il n’y avait pas encore Ferrare sur la liste du plaisir), je me répétais ce vers qui m’éveille à  l’orée de chaque désir…

« Bâtir, passe encore, mais planter à cet age ! »P1190355

Quand mes hôtes revinrent d’Auxerre ou Toucy, rien des traces du tracas que la poule causa ne leur échappa. « Vous allez à Vérone, ? » demanda Aymeric.

 » Pour suivre les conseils, sinon les pas de Cécile (et J.), mais je pars une semaine, et seul : j’aime le bonheur fragile que la solitude propose aux voyageurs sans compagnie. Évidemment, Venise, encore une fois, pour ce petit appartement découvert près de San Giovanni et Paolo, calle del fumo, une quasi non-rue qui débouche très près de l’arrêt  « Ospedale » de Fondamenta Nuove.  »

A Venise on aime surtout Cannaregio, je verrai de ma fenêtre l’arrêt flottant de la ligne qui rejoint San Michele. Pas plus snob que ça, mais j’ai envie de savoir si les lauriers ont fini par repousser les cailloux, sur la tombe d’Ezra Pound. »

Après ce genre de phrase, dans le jardin de P., forcément le silence. Goguenard ou amusé ?

« Le jardin de Giorgio Bassani »

Tout le récit qui vient – à son rythme, en son temps- sera centré autour d’un recherche, d’une rencontre : « Le jardin de Giorgio Bassani » ( c’est le titre du récit), et au centre la tombe de Bassani dans le vieux cimetière « Ebraico ». plaque Ecole BassaniDéjeuner d’un sandwich au thon, passer les heures dans le vieux ghetto comme si elles ne comptaient plus avant la mort, et boire du vin blanc glacé, sur cette petite terrasse où ne passent que de rares touristes, campo San Anna.

 

Goûter l’une de ces villes comme une confiture de mirabelles sur du pain d’épices, l’une de ces villes si vieilles, nées depuis toujours, telles qu’on aime y vivre quelquefois quelques jours, d’abord  accompagné d’un ami de jeunesse, puis avec des amantes éblouies,  enfin avec la famille, puis revenir seul et satisfait,  simplement quelques nuits avant la mort.

« Dans les voyages, disais-je, j’aime :

les pluriels,

les familles fébriles,

les vieillards futés,

les jeunes couples agacés,

les plateaux repas monstrueux par leur arrogante désolation, table de fete resto

les passages de contrôleuses dans les trains de province,

les guichets vidés tôt pour les départs trop tard,

 

les duplex toujours choisis chambre au premier afin de conserver la sensation de redescendre dans le réel chaque matin,

La petite maison d'hotesles voisines fardées pour la bar de espresso-brioche, et même (« Ha il y avait longtemps! », aurait grogné Germaine )

les jeunes filles en de voyage, heureusement préservées par le train de sénateur qu’affecte un homme de mon ageInterdiction de traverser ou d'utiliser la FIAT 500

Mais tout ce petit monde ne tient pas dans une Fiat 5OO de location, ou plutôt, le jeune couple oui ( mais à quoi bon s’emmêler?) ou la jeune fille dans ses shorts, avec plaisir, -mais cela se révèlerait déraisonnable, parfaitement. Voila pourquoi je  ne prends que le train. »

Aymeric et Adeline écoutaient : telle est la tâche des hôtes.

Moi, peu à peu, j’allais  ensuite quitter le vieil Ydit, plus de quatre ans à vivre ensemble, jour et nuit,  il commençait à me les briser menu menu, ça suffisait. Mais je l’ignorais encore. Les meilleures déchirures sont celles qu’on ne soupçonne pas tant on est pris par  un avenir imprévu : FERRARE et ses faits rares. plaque Duc Ferrare

Abandonner Ydit, le larguer au milieu de ses phrases complexes, ses affichettes trop nettes , son badge sans age, toute les pacotilles, j’allais couper court,  reprendre le seul chemin qui vaille et qui m’aille, le solitaire, il allait peu à peu s’absenter de l’horizon, sans précaution restituant ainsi par son absence leur valeur de trois sous à ces pièces d’OUBLIeS.

« Très bien, très bien, dit Aymeric, je vais voir où en est la pizza ? »



Didier Jouault pour    YDIT   –   BIS  ,     Rétro-calendrier de l’  Avant  – 5     A suivre

Par défaut